Élude sur la philosophie anglaise
existences et celui des origines; voilà dans quel cercle nous renfermerons cette étude. Ces trois questions se tiennent et s’enchaînent. De chacune d’elles sort la même conclusion, la suppression des êtres métaphysiques, substances et causes.
Je ne prétends pas que la théorie de l’école spiritualiste sur les idées soit irréprochable ni complète; je n’ai aucun goût pour défendre, en de si graves matières, des intérêts particuliers ni des noms propres. Je ne suis l’avocat d’aucun système ni de personne. J’accorde très-volontiers à M. Taine que la théorie de la raison est loin d’être faite, qu’à peine est-elle ébauchée. Il n’y a qu’un point, mais capital, sur lequel la tâche soit achevée, c’est la démonstration de l’impuissance de l’empirisme pour expliquer la connaissance. Maintenant que l’école spiritualiste a établi une excellente méthode de réfutation contre la doctrine toujours renaissante de lÆcke et de Condillac, il lui reste à constituer définitivement la théorie des idées. Pour cela, que fautil? Qu’elle commence à faire une sévère réduction des prétendus principes qui encombrent stérilement les abords de la métaphysique; qu’elle cherche à dégager ce qui est véritablement primitif de ce qui est dérivé; qu’elle marque d’une manière plus rigoureuse encore que Kant lui-même ne l’a fait, la distinction fondamentale des jugements analytiques, qui ne sont que des équations, et des jugements synthétiques à priori, qui sont tout autre chose, malgré le subtil effort de Hegel pour réduire les se-
conds aux premiers; qu’elle détermine enfin avec précision l’office principal de la raison, qui est moins de contempler des essences idéales que de construire des propositions nécessaires, de les combiner entre elles, d’en déduire de nouvelles par un effort continu d'activité logique , et travaillant sur les données empiriques , à la lumière des notions véritablement premières , d’élaborer et de produire ces vérités, substance de la logique, principes de toute science. Certaines doctrines plus mystiques que spiritualistes inclinent trop, j’en conviens, à considérer la raison comme une faculté contemplative qui trouve la vérité toute faite et qui découvre les principes dans je ne sais quel ciel intelligible ouvert complaisamment devant elle. .\u contraire, rien de plus actif que cette faculté en nous : c’est par l’action qu’elle se réalise , qu’elle se détermine, qu elle produit la connaissance. L’intuition n’est que le commencement de ses laborieuses opérations qu’elle poursuit sans relâche, sous l’impulsion de certaines données primitives, qui la sollicitent à agir sans même qu’elle en ait toujours une claire conscience. Une théorie définitive de la raison consisterait donc à marquer ces éléments vraiment primitifs de la connaissance humaine , et à faire voir comment , s’appliquant aux notions expérimentales, cet à priori donne naissance aux propositions nécessaires, les légitime et les soutient contre tous les efforts du scepticisme.
Ce n’est pas le lieu de tracer le plan de cette théorie, telle que je la conçois ; mais je suis assuré que des critiques telles que celle de M. Taine, très-pressantes sur les points vulnérables des doctrines généralement reçues, exerceront sur elles une utile contrainte, les forçant à se corriger, à se compléter, à s’organiser scientiflquement. Et ce n’est pas un médiocre service que nos adversaires auront rendu à la cause du spiritualisme, s’ils l’amènent, de gré ou de force, à produire cette théorie dont les éléments existent déjà, mais dispersés , et à convertir en une doctrine arrêtée des ébauches et de vagues tendances.
En attendant, quelles lumières nouvelles M. Taine nous apporte-t-il sur la question? 11 répète, avec tous les partisans de l’empirisme, déclarés ou non, que les opérations de la pensée n’ont aucune source mystérieuse ni surhumaine; que deux mots les résument : expérimenter^ analyser; que tout est là. L’expérience nous donne les faits, l’analyse nous donne les lois. La vérité est dans les choses; il suflil donc, pour la trouver, de décomposer les choses, de les résoudre par l’analyse en leurs éléments, de noter ces éléments par des signes précis , d’assembler ces signes en formules exactes, de convertir ces formules les unes dans les autres, et d’arriver, par des équations, à l’équation finale, qui est la vérité cherchée. Étudier un fait particulier, l’analyser, retrouver les termes abstraits qu’il recouvre et qu’il cache, voilà toute l'explication des prétendues opé-
LA RENAISSANCE DU NATURALISME. 193 rations de la raison. Elles n'ont donc rien en soi de mystique; elles ne procèdent ni de l’extase ni de l’intuition; elles ne sont que l’analyse travaillant sur des idées et des jugements acquis par l’expérience. L’analyse n’ajoute rien aux données de l’expérience : elle n’en sort pas, elle creuse sur place.
Voyez les propositions nécessaires et universelles naître sans elTort de la notion d’un objet limité et contingent. De tel triangle particulier, on tire, par abstraction, l’idée générale de triangle. Cette idée étant générale convient à tous les triangles; donc, ses propriétés se retrouvent dans tous les triangles. Dans ce mot tous, vous voyez naître les propositions universelles. — De ce même objet, triangle contingent, on tire un groupe d’idées qu’on réunit en une seule notion. Cette notion est identique aux idées qui la composent, et qui ne sont qu’elle-même sous un autre nom. On ne peut donc l’en séparer, puisqu’on ne peut la séparer d’elle-même. Il faut donc que toujours et partout elle les contienne. Dans ce mot il faut, vous voyez naître les propositions nécessaires'.
J’arrête ici M. Taine et je lui demande si cette faculté de découvrir dans les choses limitées des rapports entre des abstraits, c’est-à-dire des rapports universels, n’est pas déjà la raison sous sa forme discursive, mais enfln la raison, c’est-à-dire ce que
1. Les fjtilosophet français du dix-neuvième siecle. chap. vu.
l’on oppose à l’expérience, qui ne perçoit que la chose limitée et rien au delà; si cette faculté de découvrir des rapports nécessaires dans les choses contingentes n’est pas également la raison, c’est-àdire ce que l’on oppose à l’expérience, qui, bornée à elle-même, ne perçoit que la chose contingente et rien de plus. Qu’importe que M. Taine appelle ce procédé analyse ou abstraction, si c’est la même raison qu il décrit? Analyse, soit. Ix mot convient, en effet, à ce genre d’opérations et marque bien le travail que la raison accomplit sur les données de l’expérience; pourvu qu’on nous accorde que ce genre d’analyse qui convertit les données concrètes en purs abstraits, qui découvre l’universel et le nécessaire dans les choses limitées et contingentes, qui prononce à un certain moment de l’opération ces deux mots tout et il faut, à l’occasion d’un objet particulier, ajoute à l'expérience quelque chose que l’expérience ne contient pas et n’explique pas, précisément cette conception de l’universel et du nécessaire qui est le privilège de l’homme et qui étend notre pensée bien au delà du fait particulier que révèle la sensation ou la conscience. Concevoir ces deux idées, n’est-ce pas déjà faire œuvre de raison? M. Taine nou^ explique à merveille comment l’analyse découvre le rapport universel ou rapport entre deux abstraits, le rapport nécessaire ou rapport d’identité. Mais la double conception qu’impliquent cette recherche et cette découverte ne dépasse-t-elle pas singulièrement la portée de l’ex-
LA RENAISSANCE DU NATÜRAIJSME. 195 périence? Ne se rattache-t-elle pas û cet ordre de notions supérieures qui sont précisément ou les données ou les produits de la raison, et qu’on a de tout temps, sous les noms les plus divers, opposées aux idées acquises par l’expérience, comme quand on oppose le droit au fait, la loi au phénomène, l’idéal au réel, l’intelligible au sensible?
C’est surtout dans les propositions mathématiques que M. Taine prend ses exemples, et pour cause. 11 n’a pas de peine à les réduire à des identités, ce qui n’est pas une découverte, et à rendre compte ainsi, par l’analyse, du genre d’évidence qui les caractérise. Étant donnée cette proposition, que deux droites ne peuvent enclore un espace, M. Taine en explique très-clairement l’origine et la valeur. 11 considère une droite non dans son image, mais dans sa définition; il l’étudie dans ses éléments, il la résout en ses facteurs. Cette opération analytique le conduit à cette conséquence prévue que deux droites ayant deux points communs coïncident dans toute leur étendue intermédiaire, en d’autres termes, que si deux droites enfermaient un espace, elles ne feraient qu’une droite et n’encloraient rien du tout. La définition d’une droite analysée produit donc cet axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace. Ce n’est là qu’une proposition identique, unissant deux termes dont le second est une portion du premier'. Tout cela est incontestable. Mais où