Bordas-Demoulin. Li Carihianisme
dépendance d’un second fait vis-à-vis d’un premier fait, ou, si on l’aime mieux, la propriété qu’a le premier d’être nécessairement suivi du second. Il n’y a plus là ni fluide, ni monade, ni mystère, mais un rapport. — Ce sont ces composants d’une série, ce sont ces éléments d’un fait que l’on cherche lorsqu’on veut pénétrer dans l’intérieur d'un être. Ce sont eux que l’on désigne sous les noms de forces, lois, essences, propriétés primitives. Ce sont les vraies causes. Ils ne sont pas un nouveau fait ajouté aux premiers; ils en sont une portion, un extrait; ils sont contenus en eux, ils ne sont autre chose que les faits eux- mêmes. On ne passe pas, en les découvrant, d’une donnée à une donnée différente, mais de la même à la même, du tout à la partie, du composé aux composants. — Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la cause des faits est toujours et ne peut être qu’un fait. C’est un fait d’où l’on peut déduire la nature, les rappports et les changements des autres. Trouver des faits pareils, c’est le but de la science. Elle se tient dans la région des phénomènes, qui sont la seule réalité; elle n’évoque aucun être métaphysique, elle ne songe qu’à former des groupes. Ces groupes donnés, elle les remplace par le fait générateur. Elle exprime ce fait par une formule. Elle réunit les diverses formules en un groupe, elle cherche un fait supérieur qui les engendre. Elle continue de même et elle arrive enfin au fait unique, qui est la cause universelle de toute une série de faits. En l’appelant cause, on ne veut rien dire, sinon que de
sa formule on peut déduire toutes les autres. Faits composés, éléments, il n’y a rien autre. Les uns sont les effets, les autres sont les causes*.
Pouvons-nous reconnaître les causes dans une pareille analyse? Est-il vrai que la causalité, rétablie dans son véritable sens et sa vraie portée, n’exprime qu’un rapport d’identité entre une propriété primordiale, qui elle-même n'est qu’un fait, et des propriétés dérivées qui ne sont aussi que des faits, entre une donnée complexe et un point de vue abstrait de cette donnée, entre des facteurs et un produit, entre le composé et le simple, entre la loi qui est un groupe naturel et le fait concret qui est un groupe factice? Non, l’identité n’explique point la causalité. Ijü cause ne s’oppose pas au fait comme l’abstrait au concret ; elle s’oppose au phénomène coname ce qui produit s’oppose à ce qui est produit. De la loi au fait, il y a identité, j’y consens; mais de la cause au phénomène, il y a génération. Du phénomène à la cause, on no va pas du même au même, on va d’un objet à un objet différent. Il y a, au fond de tout cela, ou un malentendu ou un abus de mots.
On dit parfois, en se servant d’un langage fort peu exact, que les éléments primordiaux qui constituent le triangle ou la sphère et qui forment leur essence sont causes de toutes les propriétés de la
1. Élude sur la phünsophie anglaise. — Philosophes français, chap de la Méthode.
LA RENAISSANCE DU NATURALISME. 219 sphère ou du triangle. Cela signifie que toutes les figures dérivent de leur définition, que cette définition posée, le reste s’ensuit nécessairement. Oui, encore, en un sens, on dit que la loi de la pesanteur est la cause de la chute de tel corps, ce qui signifie tout simplement que tout corps tombe vers le centre de la terre, s’il n’est soutenu en équilibre. C’est en ce sens très-particulier que les définitions sont causes en géométrie, que les lois sont causes dans la physique. Est-ce là pourtant la véritable signification du mot. et devons-nous en restreindre autant la portée? Souffrirons-nous qu’on soutienne que toute cause est de cet ordre ? Quand on dit, en mathématique , que les définitions sont causes des propriétés, on entend que les propriétés en dérivent, comme les conséquences d’un principe. Mais le lien de la causalité n’est pas, à proprement parler, ce lien purement logique de principe à conséquence. Quand on dit en physique que les lois sont causes des phénomènes, on entend que chaque phénomène dépend d’un phénomène antécédent dont l’invariable liaison avec son conséquent constitue précisément une loi. Ce n’est pas la loi physique ou liaison invariable de deux phénomènes sensibles qui nous donne l’idée de cause. Cette vertu génératrice de la causalité, nous en trouvons le premier type dans notre conscience ; c’est elle qui saisit la relation de cause efficiente entre l’acte de ma volonté et la sensation de l’effort musculaire qui en résulte, ou bien encore entre telle volition ou telle pensée écartée ou
éclaircie, tel désir réprimé ou trioinpliant. C’est ma conscience seule qui me fait comprendre la cause. Il n’y a qu’un rapport d’identité entre la définition d’une figure géométrique et ses propriétés; il n’y a qu’un rapport d’ordre invariable entre tel phénomène physiipie et tel autre, H y a un autre rapport que je conçois, c’est le rapport de causalité dont je ne trouve le type que dans le monde moral, dans la volonté qui est à l’origine de mes actes libres, dans la Puissance que je conçois nécessairement à l’origine du monde.
Tel est le sens de l’idée de cause où se trouvent comprises la notion de pouvoir et la notion d’un rapport immédiat et direct, non de succession invariable, mais de génération entre une certaine force et un certain effet distinct de cette force. Même en me bornant au monde physique, quand je dis : tout ce qui arrive a une cause, j’affirme bien sans doute qu’il y a une raison à toute chose, mais j’affirme quelque chose de plus, c’est qu’il y a une dernière raison de la série, distincte de la série ellemême. J’affirme bien sans doute que tout fait a sa loi, mais j’affirme quelque chose de plus, c’est que la loi elle-même qui suscite chaque phénomène physique a son principe ailleurs que dans un rapport d’ordre invariable entre deux faits qui constituent un couple naturel, et qu’il faut remonter jusqu’à un premier terme, d’où tout procède, où tout nous ramène. dialectique de la raison est impérieuse, il la faut suivre jusqu’au bout; elle traverse les in-
LA RENAISSANCE DU NATURALISME. 221 lermédiaires et ne s’arrête qu'au Principe, à la vraie Cause.
La cause des faits, dit M. Taine, est un fait et ne peut être qu’un fait. C’est l’expérience qui le déclare. Comment le démontre-t-on? M. Taine prend son exemple dans un animal. Voici un chien, un homme, un corbeau, une carpe ; il se demande quelle est son essence ou sa cause. Après avoir classé les parties et les opérations de ce corps vivant, et considéré quelque temps leurs rapports et leurs suites, il dégage un fait général, c’est-à-dire commun à toutes les parties du corps vivant, et à tous les moments delà vie : la nutrition. 11 suppose que ce fait est la cause d’un groupe d’autres faits et il vérifie cette hypothèse : 1“ en considérant les rapports et la nature des opérations et des organes; 2° en passant d’une espèce à l’autre; 3" en considérant la métamorphose d’un animal. De la nutrition on peut déduire les rapports et la nature d’un groupe de faits, les changements que subit d’espèce à espèce tout un système de faits, les changements dans un même individu. Donc la nutrition est cause, puisque tout un groupe de faits se déduit comme conséquence de ce fait principal. Mais cette cause elle-même se subordonne à une autre cause, le dépérissement. S’il est dans la nature de l’animal de dépérir incessamment, il faut pour subsister qu’il se répare. Une nouvelle analyse arrive donc à considérer la nutrition elle-même comme la conséquence d’un autre fait. Une dernière an.dyso remonte plus haut
encore, jusqu’au type de l’animal, forme flxe et limitée. Le type est cause vis-à-vis de la fonction. Il n'est pas chose dérivée et dépendante, mais indépendante et primitive. Voilà donc la vraie cause de cet ordre de faits. Un fait plus général d’(Jù le reste se déduit par voie de conséquences, voilà la cause, et cette cause est un fait; il n’y a de causes que de cette espèce, des faits dominateurs dans chaque série; au sommet de chaque série, on pose une formule d’où sort la multitude ordonnée des autres faits. Je ne crois pas faire tort à la pensée de l'auteur en la résumant ainsi.
Sous les formes d’une déduction très-rigoureuse qu'est-ce que tout cela prouve ? qu’il existe un rapport de subordination et de dépendance entre tous les éléments des êtres, voilà tout. Mais ce rapport est-il identique à la causalité? Oui, si vous définissez la cause, la liaison de deux faits; mais vous n’en avez pas le droit. De ce que la fonction est liée au type, de telle sorte que le type, une fois posé, la fonction s’en déduit, s’ensuit-il que le type est la cause de la fonction? Cause finale, à. la bonne heure. C’est le mot vrai, le seul qui, ici, ait une juste application. Le type est la cause finale de la fonction, c’est-à-dire que les fonctions et l’ensemble des fonctions sont disposés de manière à entretenir la forme essentielle et distinctive de l'animal. Disposés par qui, par quelle volonté, par quel pouvoir? 11 faut toujours en venir là. — Mécaniquement? Cela répugne à la finalité marquée par cette liaison même et par cette dépendance réciproque de la fonction
et du type. S’il y a Qualité, il y a cause intelligeute, et c’est ce que .M. Taine veut écarter du système. Ce mot lui fait horreur, comme un reste de superstition qui déshonore la science. — De ce que la nutrition est liée au dépérissement, s’ensuit-il que le dépérissement est la cause de la nutrition? J’y consens, si nous parlons dans l’hypothèse des lois intentionnelles. Si une intention a présidé à l’organisation des choses, elle a dû, pour entretenir la vio, combattre le dépérissement par la nutrition. Mais s’il n’y a pas eu d'intention à l’origine, quelle nécessité y a-t-il que le dépérissement amène la nutrition? De ces deux phénomènes l’un n’amène l’autre que dans le système où la vie est le but marqué d’avance. Hors de ce système, pourquoi la vie plutôt que la mort? Pourquoi partout la réparation si attentive de la vie à chaque instant menacée? C’est en vue de cette ün que la nutrition est liée au dépérissement. Mais il faut qu’il y ait une ün pré\ue pour qu’elle puisse être atteinte par des moyens si réguliers. Cette dépendance réciproque des éléments d’un être marque tout simplement un plan. Nous nous en doutions même avant d’avoir suivi cette démonstration laborieuse que M. Taine destinait à prouver l’absence de plan. Sa démonstration tourne contre lui ; elle confirme l’idée qu’il veut renverser, cette idée que la cause des faits est en dehors des faits , en d’autres termes , la notion des rapports ordonnés des êtres, c’est-à-dire d’un ordre et d’un ordonnateur.
Il VOUS plaît de définir la cause, un fait d'où l'on puisse déduire la nature, les rapports et les changements des autres. C'est la définition de l’essence que vous nous donnez là. L’essence est en effet la propriété fondamentale à laquelle se subordonnent toutes les propriétés d’un être. Vous ne négligez qu’une chose qui avait son prix pourtant, c’est de démontrer l’identité de l’essence et de la cause sur laquelle vous raisonnez tout le temps, comme si cette identité était de soi évidente. Au fond, cette explication des causes les détruit. Elle lie les faits aux faits , elle subordonne dans les êtres les propriétés dérivées aux propriétés primordiales , elle joint les termes de chaque série dans un système de dépendance réciproque. Elle laisse de côté la vraie question , celle du principe et de la force. Vous vous vantez de garder l’idée de cause. C’est le dernier débris que vous arrachez à cet abîme de hasard et d'ignorance où le positiviste aboutit, et avec ce débris ravi au gouffre, vous espérez reconstruire la métaphysique. Vain espoir ! Cette idée de cause , que devient-elle entre vos mains? un fait, le plus important des faits d’une série. Encore une fois, rien de tout cela n’est cause. La série des faits physiques a une cause sans doute, mais il la faut chercher hors de la série. M. Taine refuse d’en sortir; et c’est pour cela qu’il ne trouve pas ce qu'il cherche. Croyant saisir les causes il ne saisit que les essences. 11 tourne avec une grande vigueur dans ce cercle où l’enchaîne l’empirisme. Il ne saisit que
LA RENAISSANCE DO NATDRAUSME. 2Î5 des efîets auxquels il impose ce grand rôle et ce grand nom. Les causes lui échappent.
C’est donc bien inutilement que l’on espère terminer par de pareilles explications le procès métaphysique pendant entre les Spiritualistes et les Positivistes. L’erreur des uns, nous dit M. Taine, est de mettre les causes hors des faits, l’erreur des autres est de les reléguer hors de la science : n Les uns et les autres s’accordent à situer les causes hors du monde observé et ordinaire pour en faire un monde extraordinaire et à part, avec cette différence que les spiritualistes croient pouvoir connaître ce monde et que les positivistes ne le croient pas. C’est pourquoi, si l’on prouvait que l’ordre des causes se confond avec l’ordre des faits, on réfuterait à la fois les uns et les autres On en conclu-
rait contre les spiritualistes qu’il n’y a pas besoin d'inventer un nouveau monde pour expliquer celuici, que la cause des faits est dans les faits eux-mêmes, qu’il n’y a point un peuple d’êtres spirituels cachés derrière les objets et occupés à les produire, que la source des êtres est un système de lois, et que tout l’emploi de la science est de ramener l’amas des faits isolés et accidentels à quelque axiome générateur et universel. Mais en même temps on pourrait en conclure contre les positivistes que les causes ne sont point un monde mystérieux et inaccessible, qu’elles se réduisent à des lois, types ou qualités dominantes, qu’elles peuvent être observées directement et en elles-mêmes, qu elles sont enfermées
dans les ubjels, que pourtant on peut les en extraire, que les premières ayant la même nature que les dernières peuvent être comme les dernières dégagées par l’abstraction des faits qui les contiennent*. »
Au fond, M. Taine ne diffère des positivistes que par un seul point, c’est qu’il supprime hardiment ce peut-être que les autres laissent subsister*. Ils relèguent les causes hors de la science, inclinant à les nier, sans les nier absolument. M. Taine les ramène dans le monde de l’expérience, les identifie avec les faits eux-mêmes, détruit non pas seulement l’ontologie comme science positive, mais sa possibilité idéale, et ferme ainsi ce grand vide inconnu que le Positivisme laissait imprudemment ouvert au delà de notre petit monde et où les gens d tête chauve ou à conscience triste trouvaient encore à loger leurs rêves. M. Taine a trouvé le moyen d’être plus radical que les positivistes eux-mêmes. Sa négation est d’ailleurs plus scientifique et plus Labile. Il établit la realité des causes, et par là il semble se rapprocher des notions connues; mais il les établit dans les faits eux-mêmes, dans la série des faits, et par là il leur ôte toute valeur métaphysique.
Il veut pourtant maintenir la métaphysique. Mais
1 . Les philosophes français, préface de la deuxième édition.
2. Cette analogie de ia doctrine de M. Taine avec le Positivisme a déjà été signalée par M. Schérer Aonssos Mélanges de critique religieufe, avec une sagacité de critique à laquelle il ne manque, sur ce point comme sur d’autres, que de conclure.
Digilized
LA RENAISSANCE DU NATURAUSME. 227 comment cela est-il possible à qui ne reconnaît que des faits, à qui détruit directement les substances en les niant, indirectement les causes en les transformant?
La métaphysique nouvelle n’est pas cette prétendue science qui poursuit les causes dans les régions vides d’une fabuleuse ontologie; c’est cette analyse supérieure qui, loin de démentir les autres sciences, les complète; qui reçoit d’elles autant de définitions de types et de lois qu’il y a de sciences spéciales, et qui ramène ces types et ces lois à une formule universelle; qui cherche les éléments premiers, les ordonne en série, et démontre que cette suite idéale, seule possible, est la même que la suite observée, seule réelle, reproduisant ainsi par l’abstraction le monde découvert par l’expérience'. Ces éléments premiers, on les peut connaître, puisqu’ils ne sont pas situés en dehors des faits, mais compris en eux, et dans chacun d’eux, puisque étant les plus abstraits, c’est-à-dire les plus généraux de tous, il n’y a pas de fait qui ne les contienne. « C’est pourquoi, malgré l’étroitesse de notre expérience, la métaphysique est possible, à la condition que l’on reste à une grande hauteur, que l’on ne descende point dans le détail, que l’on considère seulement les éléments les plus simples de l’être et les tendances les plus générales de la nature. Si quelqu’un recueillait les trois ou quatre grandes