I. M. Renan
bituelle de concevoir les choses. Voilà certes un trait bien reconnaissable, qui nous permet de dire que si la doctrine de Hegel est morte, son espril est plus vivant que jamais parmi nous.
L’absolu étant une chimère, il faut que l’on renonce à étudier l’esprit humain en soi, dans ses idées pures, dans ses objets immuables, dans son fonds éternel. On ne doit plus l’étudier que dans ses évolutions diverses, dans le relatif, dans l’histoire. C’est là, nous dit-on, le grand progrès du dix-neuvième siècle : les sciences historiques remplaçant la science psychologique et la métaphysique elle-même. La nouvelle critique abandonne aux scolastiques et aux rêveurs l’étude abstraite des idées pures. Elle s’honore de n’avoir de goût que pour les faits. D’ailleurs les faits se confondent avec les idées pour un hégélien qui admet l’identité de l’être et de la pensée, du réel et du rationnel. Les faits, ce sont les idées vues du bon coté, du côté réel et expérimental. Les idées vues de l’autre côté, du côté purement rationnel, ce sont des idoles métaphysiques, inertes et stériles comme toutes les abstractions.
Sous cette influence se renouvellent simultanément toutes les formes de la critique, littéraire, historique et religieuse.
S’il faut croire que le vrai, le beau, le bien, ne sont pas, mais qu’ils se font; qu'ils sont moins un but fixe qti’une résultante mobile, la doctrine de l’idéal est condamnée d’avance dans la littérature et dans l’art. 11 n’y a plus de beau absolu dont les diffé-
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LES ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE NOUVELLE. 15 rentes œuvres ou les différentes générations s'approchent plus ou moins. Plus de grands siècles littéraires, plus de littératures classiques, qui puissent être proposées comme des modèles à notre admiration. Toutes les littératures exprimant à titre égal un moment de l'esprit universel dans la succession fatale des choses, toutes doivent avoir une égale valeur aux yeux de la critique nouvelle. Une préférence, au nom d’un idéal chimérique, est ou bien un goût particulier qui se déguise sous une doctrine ou bien une superstition. La perfection est comme l’infini, elle n’est dans aucun sujet particulier, mais seulement dans l’ensemble des choses '.
Une curiosité sans préférence d’aucune sorte, sans choix, tel sera l’esprit de la critique. Le progrès intellectuel consiste à s’affranchir. Or, s’affranchir pour l’intelligence , c’est s’assouplir au contact de la réalité , c’est s’habituer à saisir les idées dans leurs rapports mobiles et leur succession nécessaire. — Le vrai critique, nous assuret-on , s’identifie tour à tour avec tout ce (jui s’offre à lui ; pour mieux pénétrer dans l’essence des choses , il s’abandonne à elles et se transforme à leur ressemblance. Comprendre, c’est sortir de soi pour se transporter, autant que possible, au sein des réalités, dans les intelligences qui ont conçu, sous telles ou telles conditions spéciales, cette œuvre d’art, ce poëme, ce livre.