‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 5 sur 89 · M.Schérer · texte numérisé non relu

M.Schérer

On peut prévoir que celle vue nouvelle des choses produira dans l’histoire la même indifférence que dans la littérature et dans l’art. Si chaque fait n’est qu’un moment fatal de la réalité universelle, ou mieux de l’universelle mobilité, qui ne voit que la conséquence est une tolérance sans limite pour ce qui a été, est ou sera? On substitue l’analyse purement expérimentale sans principe fixe, sans principe même (car tout principe lient sa nature de l’absolu), au jugement de la conscience morale qui, en étudiant les faits, les absout ou les condamne. Il ne s’agit plus de les juger, mais de les comprendre. Les comprendre, c’est les absoudre, puisque c’est les ramener sous leur loi. la moralité ou l’immoralité sont des mots qui n’ont plus de sens dans l’histoire, l’œuvre unique de l’historien étant de saisir la raison de chaque chose dans sa nécessité.

A ce compte, la critique n’est plus qu’une géométrie des forces; l’histoire n’est plus qu’une branche de la physique, qui plonge dans le passé.

Parmi tous ces phénomènes qui s’offrent à l’étude du critique, il n’en est pas de plus intéressant que ceux qui constituent les religions. Cette curiosité pour les évolutions et les formes de l’idée religieuse peut s’allier d’ailleurs , nous le savons , à un dédain absolu pour le contenu de ces formes, pour le résultat dogmatique de ces évolutions. I.as religions n’ont plus qu’une valeur archéologique. On les classe avec l’indulgence de l’antiquaire sur

Diq Cooglt

LES ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE NOUVELLE. 17 les tablettes de l’histoire, comme les vases étrusques au Musée Campana. On en étudie le relief extérieur et les contours; on en détaille avec une passion d’artiste l’ornementation et le décor; on tâche de reconstruire, par l’imagination, la vertu plastique de l’esprit humain qui inventa celte forme religieuse, qui s’incarna en elle et se manifesta par elle; mais ce but atteint, tout est fini. Pour ces artistes délicats, chaque religion n’a d’intérêt que par son histoire, ou plutôt par l’histoire des dispositions de l’esprit humain qu’elle révèle pendant une certaine période de siècles. C’est un témoignage d’érudition psychologique, rien de plus. Sous quelle forme l’esprit de l’homme rêva le divin, comment il l’a imaginé à un certain âge de son enfance ou transformé par sa raison adulte, voilà ce qu’il est noble et beau de savoir.

On est bien loin, d’ailleurs, on le dit avec orgueil, de la sécheresse d’esprit et de l’inintelligente fureur de certains rationalistes, qui condamnent inexorablement les révélations religieuses, et le Christianisme en particulier, comme l’œuvre de l’imposture. Cette polémique vulgaire a fait son temps; elle déplaît aux esprits fins. Une transformation complète s’est opérée, depuis une trentaine d’années, dans l’esprit de la critique religieuse. Strauss, Baur, Ewald et leurs disciples ont fondé, en Allemagne, la théologie scientifique, la seule, paraît-il, qui convienne à notre époque. On a voulu démontrer que cette théologie conciliante satisfait

le8 iastincta les plus élevés de la conscience religieuse sani avoir recours à la fiction du surnaturel. Elle se sépare des orthodoxes, et, en ce sens, elle est scientifique, puisqu’elle supprime tout ce que les sciences positives repoussent, les miracles et les dogmes; mais elle se sépare également des rationalistes étroits, qui ne comprennent pas la beauté du sentiment caché sou^ les symboles. C’est un éclectisme d’un nouveau genre.

Ces idées ont passé le Rhin dans ces dernières années. Une érudition étendue et variée plus que profonde, recueillie dans les travaux de la philologie et de l’exégèse allemande, mais atténuée, déguisée, habile à ne prendre en chaque matière et ' à n’offrir à des lecteurs français que la fleur des choses, ayant à cœur d’épargner la peine à des esprits pressés et toujours prête à donner son affirmation en guise de preuve pour aller plus vite au but ; sur ce fonds varié, sur cette substance légère une grâce attendrie; une mélancolie amoureuse de ce qu’elle détruit, une poésie qui vibre dans Tâme du critique à tous les échos de ces belles doctrines qu’un devoir cruel le contraint de dissoudre; le secret charmantde nous enlever nos plus chères illusions en nous persuadant qu’on chérit ces illusions et qu’on les respecte plus que nous-mêmes; un don singulier de s’émouvoir aux grands noms qu’adore la foule humaine, même après qu’on a réduit ces noms à ne plus exprimer aucune réalité, voilà ce qui, dans la nouvelle critique religieuse, ravit la faveur, l’enthou-

LES ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE NOUVELLE. 19 siasme même. Son œuvre s’accomplit aux applaudissements du grand nombre ; et je ne sais trop ce que j’admire le plus dans ce succès, l'art des uns ou le naïf entraînement des autres.

Ces critiques indulgents font au Christianisme l’honneur de croire qu’il durera plus longtemps que les autres représentations de l’Infini, et qu’il est impossible de fixer l’époque où les parties simples de l’humanité dépasseront ce symbole si bien assorti à leur degré de culture. En un sens même ils accordent que le Christianisme est la religion vraie, definitive, la bonne religion r/e l'humanité^ puisque la critique l’a débarrassé du joug pesant des dogmes, et qu’en l’abandonnant aux inspirations du cœur, il lui confère la faculté précieuse de se transformer indéfiniment, de s’adapter à toutes les situations individuelles, à tous les niveaux de la civilisation, à toutes les formes politiques et sociales que nous réserve l’avenir.

Cette religion idéale, éternelle, repose sur un sentiment d'autant plus pur qu’il est absolument libre. Elle permet que chacun proportionne Dieu à sa hauteur.

Mais au moins ce sentiment a-t-il un objet? 1 /Infini existe-t-il? N’est-il que le rêve d’une ombre prolongé sur le néant? Cette sublime agitation de l’esprit humain a-t-elle un but en dehors de l’esprit? 11 faut bien croire que non, d’après le témoignage de nos plus illustres critiques. L’idéal n’est rien en dehors de nous; il n’a de réalité que dans notre

pensée et par elle. De vrai, il n’y a d'inüni que l’esprit humain, quand il pense l inGni. Penser Dieu, c’est le créer. Ce que le vulgaire appelle de ce nom n’est que le plus haut degré où puisse s’élever la raison. Dieu n est que le divin^ c’est une qualité, non un être. 11 y a des choses divines, mais Dieu n’est pas. — La critique nouvelle, a-t-on dit, ne détruit pas Dieu, elle le dissout et le dissémine. En vérité, il faut être bien délicat pour apercevoir quelque différence entre ces deux opérations. — Il est trop clair que le mouvement religieux de l’iiumanité n’a plus d’objet. L’élan se continue, mais il se perd dans le vide. En vain , pour remplir ce vide infini, évoque-t-on de grandes idées, de grands mots. Ces idées ne sont plus que de purs fantômes d’abstraction. L’absolu sans l’être, l’universel sans substance, l'idéal sans réalité, tout cela n’est pas Dieu. Il y a là je ne sais quelle suprême ironie : des mots qui prennent la place des êtres : un nom qui devient Dieu. L’axiome Nomina Numina est à la lettre une vérité pour les nouvelles écoles.

On voit à quoi aboutit cette fameuse religion du sentiment libre. Elle n’est plus qu’un phénomène subjectif; c’est une sensation sans objet, une hallucination d’un nouveau genre, rhallucinalion du divin.

Dieu n’est pas un être. Dès lors, il n’y a pas pour l’homme d’autre destinée que celle de l’espèce. Tous ces mots, immortalité, Ciel, vie future, sont le leurre des imaginations mystiques. Les vrais penseurs

fortifiés par la science, se font un cœur intrépide en conformant leurs sentiments aux idées vraies ; ils écartent dédaigneusement cette légion de chimères, qui assiègent les cerveaux faibles. La véritable forme de l’immortalité, c’est notre pensée, quand elle s’attache aux choses éternelles; le vrai ciel, le seul, c’est notre raison. Connaître sa dépendance de l’ordre universel , qui est l’universel mécanisme, voilà la seule immortalité qui nous reste.

Indifférence philosophique à l'égard des compensations de destinée que réclame notre cœur affamé de justice; indifférence historique à l’égard des misères, des souffrances et des crimes du passé, qui, expliqués et ramenés sous leur loi, ne sont pas autre chose que des fatalités de race, de temps et de lieu; c’est là une doctrine bien dure, implacable. Mais, quel intérêt voulez -vous que nous inspire celte multitude d’individualités, sans lien dans le passé, sans espérances dans l’avenir, formes fugitives dont l apparition et l’évanouissement dans le temps sont réglés par la fatalité de lois inexorables? Au vrai, sont-ce des êtres? Non pas; ce sont des formes d’être, dont le seul but est de réaliser un instant le type, de manifester l’espèce. Ce qui existe seul, c’est le type; lui seul importe; la Nature ne s'intéresse qu’à lui et proclame sa souveraine indifférence pour l’individu, dont le rôle est fini dès qu'il a transmis à d’autres rbéréditéde l’idée que l’espèce représente. Pouvons-nous faire mieux que d’imiter

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la Nature, c'est-à-dire la nécessité des choses ? Pourquoi nous attendrir sur le son de ces éphémères, qui n’ont rien de sacré que par les lois naturelles qu'ils manifestent? Étudions ces lois et nous aurons atteint le hut le plus élevé de la vie, la science.

L’attendrissement sur des misères individuelles serait donc une indigne faiblesse pour qui, une seule fois, s’est élevé à la contemplation de l’universel. Qu’importent les souffrances de cette vie, les douleurs vulgaires, les oppressions subies par les peuples, les injustices souffertes par les individus ? Qu’importe tout cela à qui, une fois, a conçu l’ensemble des choses et substitué en lui l’idée de la totalité de l’existence tà l’étroite et basse préoccupation d’un simulacre d'individualité?

11 se crée ainsi dans certains esprits une habitude de curiosité désintéressée qui peut devenir, si l’on n’y prend garde, une jouissance mauvaise. On assiste au spectacle de riiumanité ; on ne se soucie que de mesurer les forces mécaniques par lesquelles se meut l immcnse décor, et les forces intellectuelles, également fatales, par lesquelles sont produits les divers actes du drame qui se joue; on ne s’inquiète d'ailleurs ni de la vérité des idées que contiennent les symboles éphémères qui se succèdent, ni de l’obscur dénouement poursuivi par chacune des générations qui passent sur la scène et la remplissent tour à tour de leurs passions, de leurs douleurs, de leurs misères. Qu’il y ait des larmes et du sang sur cette scène, il importe peu. I>es acteurs

LES ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE NOUVELLE. 23 y passent si vite! Tout cela, pure tragédie, blessures et cris de théâtre! Le Penseur, simple spectateur dans l’univers , s’est dit d’avance à luinièine que le monde ne lui appartient que comme sujet d’étude. Ne le troublez pas dans ses joies d’artiste.

D’ailleurs, pourquoi s’inquiéter de l’avenir? On ne nie pas le progrès, on l’explique, on démontre qu’il s’accomplira bien malgré nous, sans nous. Les conceptions d’Hegel ont renouvelé la philosophie de l’histoire. Le mouvement est fatal , continu, il ne se laisse ni arrêter ni diriger. Nos faibles efforts ne réussiraient pas plus à l’accélérer que nos résistances insensées à le suspendre. L’illusion de la volonté humaine se montre ici dans toute son impuissance. De là un quiétisme nouveau qui se fonde sur la conviction de l’universelle fatalité. L'idée fera bien son chemin toute seule, à travers les obstacles et les abîmes, vers le but qui fuit toujours, mais qu’elle poursuit sans trêve. L’esprit souffle où il veut; il prend à son service et quitte tour à tour les plus hautes individualités humaines, qui ne sont que les formes passagères de son éternelle incarnation, Socrate ou Confucius, Bouddha ou Jésus, Périclès ou Washington, César ou Napoléon. Laissez-le accomplir, sans prétendre l’aider, son éternel labeur. Le seul effort, digne du Penseur qui n’en doit pas faire d’inutilés, est d'essayer de comprendre le sens divin (les grands symboles dans lesquels passe succès-

Bivemeiil l'esprit infini. Comprendre, c'est égaler. Comprendre l’infini, c’est le devenir soi-mème. La philosophie de l’iiistoire, ainsi entendue, ne sollicite ni le dévouement actif, ni l’elTorl pratique. Le dévouement spéculatiflui suffit. L'hommage le plus délicat qu’on puisse rendre à l’humanité, c’est d’essayer de saisir les lois qui la gouvernent. Le seul béro'isme qu’elle réclame, c’est l’héroïsme de l’étude. Son plus utile collaborateur, c’est le critique. Je cherchais le nom de ce quiétisme. C est le quiétisme scientifique.

Par bonheur la logique absolue n’est pas toujours celle que l’on suit. Plus d’un de nos Hégéliens de Paris protestera contre ces conséquences. Il y a, parmi eux, des esprits ardents qui professent des doctrines sociales, très-sympathiques à rinmianilé, dans lesquelles se mêlent confusément des idées généreuses et d’incroyables illusions. Ils ont leur utopie au service de laquelle ils mettent un dévouement tout prêt. C’est un singulier contraste avec l’indifférence spéculative des autres penseurs de la même école. Mais il faut tenir compte des contradictions de cette école, qui sont un des éléments essentiels de son histoire.

« Nous poursuivrons le bonheur des peuples, s’écriait Henri Heine; nous ne combattrons point pour les droits humains des peuples, mais pour les droits divins de l’humanité; nous fonderons une démocratie de dieux terrestres, égaux en béatitude. » Je n’examinerai pas si le poëte de l’ironie parexcel-

lence était sérieux en ce moment-ià, ni si le programme de la démocratie hégélienne, tel que le développent certains adeptes, est, sur tous les points, d'accord avec la philosophie même d’Hegel. Je reconnais volontiers, dans quelques Hégéliens qui portent plus librement l'esprit du maître, une sorte de foi, que j’appellerais religieuse (s’il ne se faisait un abus insupportable de ce mot), dans la liberté, et cet accent que donne aux âmes le sentiment vraiment agissant, non simplement spéculatif, de l’humanité. Je consens avec joie qu’il y ait chez eux un point fixe dans les agitations de la pensée et de la vie.

Je n’ai que deux observations à présenter. D'abord, comme ils le disent eux-mêmes, la liberté est un moyen plutôt qu’un but. Si on l’aime d’un si ardent amour, c’est apparemment qu’elle est la condition d’un bien supérieur : le progrès du droit, par exemple, la réalisation d’une part plus grande de vérité et de justice sur la terre. Mais tout cela suppose la foi au bien , au vrai , et l’on nous répète sans cesse que le bien , le vrai ne sont pas un but fixe, mais une résultante variable. Nous retombons ainsi dans le relatif, et la foi à la liberté ne nous sauve un instant du scepticisme que pour nous y replonger.

De plus, cette liberté elle-même, qu'est-elle en soi ? Vaut-elle toutes ces grandes- luttes qu’on livre pour elle , si tout d’abord il n'est pas bien démontré qu’elle est la réalité même, le fait humain par excel-

lence? Comment se t'ail-il que ees esprits remplis de doute, d’incertitude, qui proclament que l’unique réalité est celle du rêve qui se sait rêve et du néant qui s’alTirme, ces esprits si passionnément rebelles à tout dogmatisme dans l’ordre de la pensée pure, montrent un dogmatisme, aussi passionné que leurs négations, dans l’ordre des applications politiques et sociales? Quel est le principe de cette liberté dont ils se portent chaque jour, dans de vives polémiques, les ardents défenseurs? La liberté politique n’est que l’expression de la liberté morale. Or, cette liberté n’existe pas pour eux. Ils avouent que leur philo.sopbie détruit la liberté en l’expliquant, puisque l’expliquer c’est la ramener à la néeessité universelle. La liberté subsiste aussi longtemps que notre ignorance. Dès qu’elle est connue dans sa vraie nature, elle devient un fait semblable aux autres, elle rentre dans la suceession fatale des

choses Eh quoi! dépenser tant de passion et de

talent au service d’une chimère, défendre avec une si vive éloquence une liberté qui n’est qu’une illusion, n’est-ce pas une contradiction trop forte et qui pourrait la soutenir?

Comment la passion du progrès social peut se combiner avec une doctrine qui , en éliminant l’absolu de la raison, énerve le droit, et qui, en réduisant le tout de l’bomme à un pur phénomène, supprime sa liberté, je n’entreprendrai pas de l’expliquer, ne le comprenant pas moi-même. Ce sont là, tout simplement, des contradictions à l’honneur de

ceux qui les commettent. Je reste convaincu que les résultats naturels, logiques, de cette nouvelle philosophie sont une curiosité absolument désintéressée, une suprême indifférence.

Tout homme qui prend à cœur les intérêts élevés de son temps et de son pays est en droit de redouter ces mortelles influences et de les combattre dans leur principe même, dans l’esprit nouveau dont elles sont sorties.

Ces dispositions philosophiques, qui sont des signes non équivoques de l’esprit du temps, ont trouvé un secours énergique, décisif dans la prédominance des méthodes expérimentales, qui tendent à remplacer toutes les autres et qui deviendront en effet Tunique méthode, le jour où il n’y aura plus qu’une science, celle du monde physique.

Par suite des progrès accomplis ou espérés dans les sciences de la nature, par l’effet des perspectives, peut-être chimériques, qu elles semblent ouvrir à l’esprit sur le problème des origines, il s'est produit, à n’en pas douter, une décroissance notable de foi philosophique et religieuse dans les âmes. Pendant que s’éclaire de plus en plus la région moyenne des connaissances positives, Tombre s'étend et s’épaissit sur les sommets de la pensée. Cette nuit qui se retire d’en bas devant la lumière active

28 r.HAPlTRK I.

el bienfaisante des sciences naturelles remonte vers les hauteurs et les enveloppe. Il se fait ainsi comme !

un déplacement alternatif de lumière et d’ombre |

dans l’esprit humain. A mesure qu’il connaît mieux I

les lois des phénomènes et qu’il pénètre plus avant dans l’action complexe des forces de la nature, il semble qu’il perde de vue le Principe suprême d’où ,

procèdent la loi , la vie , la pensée. La conscience ' religieuse de l’hunianité s’obscurcit et se trouble.

Voici quelques traits de cette philosophie naturelle, qui retient dans le cercle de ses enchantements presque magiques un grand nombre d’intelligences sincères.

On fait remarquer les progrès que la science de la nature a faits depuis Galilée, depuis Bacon. On attribue avec raison la rapidité merveilleuse de ces progrès à la sévérité de la méthode appliquée depuis deux siècles. Or l’axiome fondamental, je i

pourrais presque dire unique de cette méthode, !

est que toute réalité doit être établie par l’observation, qu’aucune réalité ne peut être atteinte ^

par le raisonnement. Mais il faut voir quelle ex- I

tension on donne à ce principe. Ce qui est vrai des réalités et des relations physiques, on l’applique à toute réalité et à toute relation quelle qu’elle soit. On établit qu’il n’y a pas deux définitions de la science, parce qu’il n’y a qu’une science; que la science est un enchaînement de faits liés entre eux par des relations directement observables et progressivement généralisées jus-

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LES OKIÜIXES DE LA PHII.ÜSOPHIE NOUVELLE. 29 qu’aux lois naturelles les plus abstraites. Tout ce qui ne rentre pas dans cette définition n'est qu’un rêve, un jeu plus ou moins heureux d’imagination. La philosophie expérimentale déclare impossible toute définition rationnelle du réel, elle repousse toute déduction absolue et à priori. Le monde ne saurait être deviné, pas plus le monde métaphysique, s’il y en a un, que le monde moral ou le monde pliysique; il ne saurait non plus être déduit ni construit à l image de la géométrie. I.a méthode qui résout chaque jour les problèmes du monde matériel et industriel est la seule qui puisse servir de fondement à la connaissance scientifique de l’esprit humain et à la solution des questions qui l’intéressent'. C’est la méthode positive; elle a donné son nom à une philosophie, le Positivisme.

On nous répète avec insistance que les résultats de cette méthode sont la seule mesure de la certitude. Or, ces résultats sont strictement renfermés dans l’ordre des phénomènes et des relations directement observables. Il est trop clair qu’on s interdit toute notion qui dépasse la généralisation progressive des phénomènes. On arrive à nier les rapports qui lient ces phénomènes à un principe supérieur dont ils dépendent. On exclut de la science toute tentative pour pénétrer dans ce monde supérieur, qui échappe à la perception expérimentale, j’en conviens, et ne se laisse atteindre qu’à

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