‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 43 sur 89 · Elude >ur Carlyte · texte numérisé non relu

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leur séduisante clarté ? D’où peuvent-ellea tirer celte lumière qui nous attire et nous égare?

Dieu détruit, le problème des origines retombe dans les plus épaisses ténèbres. Les choses ont-elles commencé? Jamais, nous répondra M. Taine; la série est infinie. — Historiquement, soit, en ce sens que le temps a commencé avec les choses ellesmêmes ; mais, logiquement, ne faut-il pas qu’il y ait un principe d’où se tire le monde entier comme une série de conséquences? Logiquement, où est le fait primordial d'où les autres se sont déduits? Cette nécessité qui lie tous les termes de la série, qu’estelle en soi? Comment do la physique idéale passer au monde réel ? Comment de l’abstrait au concret ? C’est ne rien dire que de marquer dans la guanlité pure le commencement nécessaire de la nature. Cela ne peut signifler qu’une chose , c’est que la durée et l’étendue sont le principe d’où se déduisent la matière et la vie, comme la matière et la vie sont le principe d’où se déduit la pensée. Or, qui peut comprendre qu’une quantité pure, une pure abstraction, soit la source d’où s’épanche la réalité , d’où sort la Vie? N’y a-t-il pas mille fois plus de difficulté à comprendre cela qu’à concevoir à l’origine des choses l’Activité intelligente? Ce qui m’étonne toujours dans ces doctrines nouvelles, c’est le contraste de leurs scrupules à l'égard de la (]ause et de la Pensée absolue avec les explications inintelligibles qu’elles substituent à cette prétendue hypothèse. Y a-t-il dans toute la théologie spiri-

IA BENAISSANCE DU NATURALISME. 835 tiialiste quelque difliculté comparable à la düTiculté de concevoir le passage d’une quantité abstraite et pure à une quantité déterminée sous les formes de la réalité physique?

Lisons ensemble celte dernière page des Philosophes français, qui a la prétention de nous élever à la vraie notion de la Nature.

Les êtres ne sont que des faits. Les faits se réduisent de plus en plus et tiennent dans une demiligne. Les formules remplacent les faits. Seules, cinq ou six propositions générales subsistent. Il reste des définitions de l’homme, de l'animal, de la plante, du corps chimique, des lois physiques, du corps astronomique, et il ne reste rien d’autre. Nous contemplons ces définitions souveraines, ces créatrices immortelles. Mais elles sont plusieurs. Nous en dégageons le fait primitif et unique d’où elles se déduisent. Nous découvrons l’unité de l’univers et nous comprenons ce qui la produit. Elle ne vient pas d'une chose extérieure, étrangère au monde, ni d’une chose mystérieuse, cachée dans le monde. Elle vient d'un fait général semblable aux autres, loi génératrice d’où les autres se déduisent, de même que de la loi de l’attraction dérivent tous les phénomènes de la pesanteur. C’est à ce moment que l’on sent naître en soi la notion de la Nature. Par cette hiérarchie de nécessités, le monde forme un être unique, indivisible, dont tous les êtres sont les membres.

Ici la science éclate et se répand en dithyrambes. M. Taine écrit lui aussi sa Genèse. « Au suprême

sominel des choses, au plus haut de l'éther lumineux et inaccessible, se prononce l’axiome éternel ; et le retentissement prolongé de cette formule créatrice, compose,’ par ses ondulations inépuisables, l’immensité de l'univers. Toute forme, tout changement, tout mouvement, toute idée est un de ses actes. Elle subsiste en toutes choses, et elle n’est bornée par aucune chose. La matière et la pensée, la planète et l’homme , les entassements de soleils et les palpitations d’un insecte, la vie et la mort, la douleur et la joie, il n’est rien qui l’exprime tout entière. Elle remplit le temps et l espace, et reste au-dessus du temps et de l’espace ; elle n’est point comprise en eux, et ils se dérivent d’elle. Toute vie est un de ses moments, tout être est une de ses formes ; et les séries des choses descendent d’elle, selon des nécessités indestructibles, reliées par les divins anneaux de sa chaîne d’or. L’indifférente , l’immobile , l’éternelle , la toutepuissante, la créatrice, aucun nom ne l’épuise, et quand se dévoile sa face sereine et sublime, il n’est point d’esprit d’homme qui ne ploie, consterné d’admiration et d’horreur. Au même instant, cet esprit se relève; il oublie sa mortalité et sa petitesse : il jouit, par sympathie, de cette infinité qu’il pense, et participe à sa grandeur. »

C’est une formule qui fait tout cela ! mais, en vérité, toutes les difficultés que j’ai de concevoir Dieu ne sont rien en comparaison de ce que M. Taine veut imposer à mon intelligence. Cette formule se

LA RENAISSANCE DD NATDRALISME. 837 prononce toute seule, elle ondule; chaque ondulation est un être; elle dévoile sa face sereine. Si c’est là le grand secret, je reviens aux Méditations de Descartes ; je retournerai même volontiers jusqu’au Timée.

M. Taine est beaucoup moins vague quand il exprime son système sans y penser. Voici une phrase simple et courte, mais beaucoup plus significative. A la vue des bocaux de M. Cosle et de ses spécimens d’embryogénie, M. Taine s’adresse aux défenseurs de la morale, et avec son ironie habituelle : « Cela sent le panthéisme, s’écrie-t-il. On voit trop clairement ici rms/ûjct aveugle de la nature artiste et créatrice, l'effort inné par lequel la matière dispersée s'organise, acquérant des propriétés et des perfections qu’elle n’avait pas. » 11 y a deux mots de trop dans cette définition. Si l'instinct de la nature est aveugle, la nature n’est pas artiste, la condition de l’art étant de ne pas agir sans conscience et sans but. Je retrancherais aussi le mot de panthéisme. Je ne vois là autre chose que le naturalisme pur, et de ce naturalisme au matérialisme de Diderot, la nuance m’échappe. Nous avons appliqué, de nos jours, des mots pompeux à des choses très-simples. 11 est bon de revenir de temps en temps aux bons vieux noms qui sont beaucoup plus clairs et qui disent bien mieux ce qu’ils veulent dire. Au train dont vont les choses, Épicure et Lucrèce seraient panthéistes aujourd'hui.

La Nature est bien innocente de ce rôle qu’on lui fait jouer contre Dieu. Toutes les fois que ces

jeunes écoles qui, en réalité, sont fort anciennes, nous jettent ce mot à la tête, comme si un mot était un argument, je relis la définition que Buffon nous en donne, et je la trouve plus admirable à mesure que mes adversaires me la font mieux comprendre : « La nature est le système des lois établies par le Créateur pour l’existence des choses et pour la succession des êtres. La nature n’est point une chose, car cette chose serait tout; la nature n’est point un être, car cet être serait Dieu. Mais on peut la considérer comme une puissance vive, immense, qui embrasse tout, qui anime tout, et qui, subordonnée à celle du premier Être, n’a commencé d’agir que par ordre, et n’agit encore que par son concours ou son consentement. Cette puissance est, de la puissance divine, la partie qui se manifeste; bien différente de l'art humain, dont les productions ne sont que des ouvrages morts, la nature est elle-même un ouvrage perpétuellement vivant, un ouvrier sans cesse actif, qui sait tout employer, qui, travaillant d’après soi-même, toujours sur le même fonds, bien loin de l’épuiser, le rend inépuisable. Le temps, l’espace et la matière sont ses moyens, l’univers son objet, le mouvement et la vie son but. » Il y a dans ces simples et belles paroles un grand sens philosophique. La nature n’est qu’un système de lois établies par Dieu , ou bien elle est tout. Mais dire qu’elle est tout, c’est ne rien dire, si nous ne découvrons l’idée claire sous le mot vague. La Nature, axiome créateur,

LA RENAISSANCE DU NATURALISME. 239 funnule éternelle, je ne sais absolument pas ce que cela signifie, et je ne saurais admettre ce que je ne comprends pas. Si ce nom n’est pas l’étiquette pompeuse d’une idée absente, dont il tiendrait la place, il ne peut signifier qu’une chose, la matière; la matière vivante, éternelle, seule créatrice, seule souveraine, la matière en mouvement, se développant par un effort inné et appelant à la vie, par l’organisation, ses éléments dispersés , condamnant elle-même à une inévitable destruction les êtres incomplets, composant l’un i vers des formations accidentellement viables, qui n’ayant pas en soi de principe de contradiction et de mort, seules peuvent vivre et seules durer.

Sortons de ces équivoques; il n’y a pas plusieurs solutions sur le problème des origines ; il n’y en a que deux, variées à l’infini par l’art le plus subtil, identiques au fond. L’intention, le libre choix placés au commencement du monde dans une Cause suprême qui sait ce qu’elle fait et pourquoi elle agit, c’est la solution spiritualiste; c’est aussi celle que repoussent toutes les doctrines qui de près ou de loin se rattachent au Naturalisme. Qui dit Nature, par opposition à Dieu, exclut par là toute idée d’un plan tracé d’avance, toute loi intentionnelle, tout choix, et n’admet que la Matière avec ses énergies latentes, d'où sortent successivement par les transformations les plus incompréhensibles, la vie et la pensée. Un ordre sourd, inconscient jusqu’au jour où l’esprit humain arrive à le penser, se développant obscurément par une nécessité inhérente aux

choses, voilà la conception fondamentale d’où tout le reste se déduit. L’harmonie qui règne dans la nature n’est pas une intention , c’est un effet de causes entièrement mécaniques ; c’est le signe que les conditions qui assurent l’existence aux choses sont remplies, c’est le résultat de cet équilibre dans lequel chaque être aspire à s’établir avec les influences du dehors. C’est le signe et l’effet de ces lois intérieures qui développent les énergies de la matière par une suite nécessaire d’états variés, et de cet instinct aveugle , qui sans rien préformer, finit par tout régler, sinon dans l’ordre le meilleur, du moins dans un ordre convenable, suffisant au soutien et à l’expansion de la vie, en tout cas suffisamment justifié par le caractère qu'il porte en lui, la nécessité.

Voilà , réduites à leurs termes les plus simples, les deux explications du monde : les lois intentionnelles ou les forces aveugles, l’ordre manifestant un choix ou l’ordre manifestant une nécessité, Dieu ou la Nature. Mais alors si vous ne pouvez croire qu’à un système de faits liés entre eux, qui ne sont au fond que l'énergie de la matière, travaillant par elle-même et substituant à l’action chimérique d’une Cause transcendante l'opération lente et continue de son instinct aveugle, pourquoi parler à chaque instant d'axiome souverain, de formule créatrice qui ont le tort d’induire l'esprit en des malentendus perpétuels ? M. Taine prétendait un jour que sur cette question de Dieu, il n’était séparé de seé adversaires

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LA RENAISSANCE DU NATURAUSME. ikl que par i’épaisseur d’une métaphore. C’est présumer singulièrement de la naïveté de ses adversaires, dupes d’une image et d’un mot. Non, pour eux, Dieu n’est pas une métaphore sous laquelle se cache l’activité immanente et nécessaire de la Nature. La Nature, dans le sens où vous l’interprétez, est la négation formelle de Dieu. Ce n’est pas une métaphore qui vous sépare de vos critiques, c’est une contradiction.

Les vrais maîtres de M. Taine, en métaphysique, ce n’est pas M. Pierre et M. Paul, c’est Lucrèce, c’est Diderot. Mais Lucrèce n’a qu’une assurance médiocre dans son propre système ; il y a dans sa colère même contre les dieux, dans ce violent cri de haine contre toutes les formes de la superstition, je ne sais quel involontaire hommage et quelle foi persistante qui le poursuit. La négation pure et simple n’aurait ni ces éloquentes colères, ni cette poétique fureur. Diderot est un enthousiaste; son sang brûle ses veines, son cœur bat, son cerveau s’échauffe à se rompre. Son style, avec toutes les inconséquences et les mobilités de ce tempérament de nerfs et de feu en a aussi la contagieuse ardeur. M. Taine recommence l’œuvre de Lucrèce et de Diderot avec les ressources accumulées d’un grand travail personnel, d’une science très-étendue, d’une longue fréquentation d’Hegel et de Spinoza. Mais il y a à la fois chez lui excès de force et implacable froideur.

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Nous n’avons pas à juger ici l’œuvre de M. Taine comme historien littéraire. Nous ne pouvons néanmoins nous abstenir de montrer par où sa critique se rattache à sa doctrine. Elle en est la partie réelle et concrète, l’application perpétuelle, l’exemple. Elle exprime, avec un relief saisissant, les défauts de cette philosophie nouvelle et les fortes qualités de l’esprit qui l’applique sans trêve et sans mesure.

Son œuvre, la plus considérable en ce genre, est l'Histoire de la Littérature anglaise, méditée depuis de longues années. Ce n’est rien moins que la démonstration en acte de son système, appliquée avec une ténacité extraordinaire, en dixhuit cents pages, à l’iiistoire d’une civilisation choisie comme sujet d’opération. La plus impérieuse unité gouverne toutes les parties de l’œuvre et jusqu’au dernier détail du style de l’auteur. Que de talent et que de science immolés à l’Idée fixe!

11 n’y a pas plusieurs méthodes pour les divers ordres de la connaissance ; il n’y en a qu’une, selon M. Taine. La méthode qui sert à l’interprétation des faits du monde inorganique et du règne organique est aussi la seule qui convienne à l’étude des littératures. Il n’y a pas, en effet, selon la théorie nou-

velle, d'une part des corps, de l'autre des esprits; il n’y a que des faits , soit physiques , soit intellectuels. Il n'y a pas des substances et des êtres , mais seulement des phénomènes dépendant les uns des autres, exprimant certaines forces plus ou moins intenses, dirigées dans un certain sens, modiûécs par certaines circonstances. La critique se réduit à la mesure de ces forces. C’est le procédé de l’analyse physique et de l’analyse physiologique, toujours le même au fond, soit qu’il s’applique aux œuvres d’art, soit qu’il s’applique aux corps vivants ou à la matière brute. S’il n’y a que des faits, expression de certaines forces, y a-t-il au moins des faits d’un certain ordre, échappant à la fatalité, expression de forces libres? Il serait puéril de le penser. Forces libres, ces deux mots répugnent. Une force n’est qu’un fait plus général dont les autres dérivent, comme l’effet dérive de la loi. Cause, force, loi, tout cela est identique, tout cela exprime le trait élémentaire, fondamental, de chaque groupe de faits, qui lui-même est une déjiendance de l’universel mécanisme.

L’histoire, qui se compose de faits humains, intellectuels, moraux, n’est donc qu’un problème de mécanique. M. Taine nous le dit expressément*: « La seule différence qui sépare les problèmes moraux des problèmes physiques, c’est que les directions et les grandeurs des forces ne se laissent pas

1. Histoire de la littérature anglaise, Introduction, p. uxi.

évaluer ni préciser dans les premiers comme dans les seconds. Si un besoin, une faculté est une quantité capable de degrés, ainsi qu’une pression ou un poids, cette quantité n’est pas mesurable comme une pression et un poids.... Mais, quoique les moyens de notation ne soient pas les mêmes dans les sciences morales que dans les sciences physiques , néanmoins comme dans les deux la matière est la même et se compose également de forces, de directions et de grandeurs , on peut dire que dans les unes et dans les autres, l’effet final se produit d’après la même règle. »

La philosophie de l’histoire, la critique littéraire, l'esthétique de M. Taine se résument dans ces formules : « Une hiérarchie de nécessités gouverne le monde moral comme le monde physique. Une civilisation, un peuple, un siècle sont des définitions qui se développent. L’homme est un théorème qui marche'. » Au moins, avec M. Taine, nous n’avons pas le déplaisir d’ignorer à qui nous avons affaire. Jamais le fatalisme ne s’est exprimé avec une plus tranquille assurance.

Que peut être, d’après ces principes, l’histoire d'une littérature?

Une littérature est une partie de la civilisation d’un peuple. Elle exprime la façon d’être et de penser de ce peuple, par cette multitude de faits spéciaux dont

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