Les philosophes français
LA RENAISSANCE Dü NATURALISME. 245
elle se compose, émotions, idées, raisonnements. Elle permettra donc de saisir plus facilement ces traits fondamentaux, ces éléments producteurs, ces moteurs de toutes les évolutions que subit l'histoire d’une nation. Étudier une littérature, c’est s’appliquer à saisir, par l’analyse, les causes primordiales, les faits générateurs, d’où l’on puisse déduire la nature, les transformations de cette littérature, ses rapports arec les autres expressions de la vie de ce peuple, comme la philosophie, la politique, la religion. — De même, et par la même raison, étudier un écrivain, c’est s’appliquer à discerner la cause d’où procède tout ce qu’il a senti, tout ce qu’il a pensé, la loi des nécessités morales qui ont gouverné son coeur ou son cerveau. Un écrivain n'est lui-même, comme une littérature, qu’un groupe de phénomènes déterminables par l’analyse et réductibles à une loi.
Les trois forces primordiales, qui, en se combinant entre elles , produisent une civilisation , et toutes ses transformations à travers les circonstances variables, par une succession d’impulsions fatales, c’est la race, c’est le milieu, c’est le moment. Tirons de leur obscurité ces formules sibyllines, en en demandant à M. Taine lui-même l’explication. La race, c’est cette disposition innée, héréditaire, variable selon les peuples, liée à des différences marquées dans le tempérament et dans la structure du corps. Le milieu, c’est l’ensemble des circonstances naturelles ou des circonstances politiques et
sociales qui dérangent ou complètent le naturel et modifient ainsi l’influence qu’apporte avec elle la structure intérieure des races. Enfin, le moment représente un genre d’influence qui se compose de la vitesse acquise par l’impulsion permanente de la race et du résultat déjà produit par le milieu dans lequel elle vit. Ces forces primordiales engendrent un système d’effets qui est précisément une civilisation et dont le type le plus expressif est une littérature.
En faisant l’histoire de la littérature anglaise, M. Taine se propose de nous donner la preuve de son système. On dirait qu’il s’intéresse bien moins à l’objet spécial de son élude qu’à la thèse dont il poursuit la démonstration obstinée. Lui-même déclare qu’il a choisi la littérature anglaise à cause de certaines circonstances particulières, qui rendaient plus facile ou plus claire, dans ce cas particulier, la solution de ce problème de mécanique. 11 espère définir avec plus de précision les l'essorts primitifs, en montrer mieux les effets graduels, expliquer nettement « comment ils ont fini par soulever jusqu’à la lumière les grandes œuvres politiques, religieuses, littéraires, et développer le mécanisme intérieur par lequel le Saxon barbare est devenu l’Anglais que nous voyons aujourd’hui. »
C’est donc à l’établissement d’une thèse de philosophie naturaliste que M. Taine convie ses lecteurs.
.le suis loin, assurément, de contester certains
résultats dans l'application de celte méthode. Elle donne à l’esprit qui l’emploie une prise énergique sur les idées et sur les faits qu’il poursuit, qu’il dompte, qu’il plie à son gré. Elle donne à son exposition l’ordre le plus rigoureux , l’enchaînement de la déduction. Mais les inconvénients, qui ne les pressent, qui ne les a déjà cruellement éprouvés dans les écrits précédents du même auteur? Qui n’a déjà regretté mille fois de voir M. Taine s’emprisonner volontairement et se débattre, avec des convulsions de talent à peine réprimées, dans l’étroite enceinte d’un théorème ? It y a ici encore une tension excessive de volonté, trop marquée dans les procédés de sa critique pour que les lecteurs puissent jouir librement de toutes les ressources d’esprit accumulées , de tant d’observations fortes et profondes , condensées dans un syllogisme gigantesque qui se déploie à travers trois volumes.
M. Taine n’en est pas, en ce genre, à sa première tentative. De nombreux articles, certains chapitres de ses Philosophes français, ses éludes sur Tite-Live et sur La Fontaine avaient déjà manifesté la prédilection de M. Taine pour ces constructions rectilignes qui donnent à l’histoire, à la morale, à la critique l’apparence d’un traité de géométrie avec l’évidence en moins. Chacune de ses œuvres, déjà si nombreuses et si diverses de sujets, si analogues entre elles par la méthode, tient invariablement dans la première phrase qui exprime la force, sa
direction, sa grandeur; tout le reste n’est, en mille ou deux mille phrases, que la preuve prétendue rigoureuse, par analyse et par déduetion, de la loi posée. L’art est de découvrir du premier coup cette * loi qui contient le tempérament d’un peuple ou d’un homme, les circonstances dans lesquelles il se développe, la faculté qui en dérive. Tout ‘cela se résume dans une courte formule. Possédant la formule, vous avez le reste. Des faits innombrables tiennent au large dans une demi-ligne : « Vous enfermez douze cents ans et la moitié du monde antique dans le creux de votre main’. »
Appliquez le procédé aux grands hommes, aux grands siècles, aux nations célèbres, vous les réduirez tous successivement à une formule. Le développement intellectuel d’un peuple ou d’un homme, résultant de l’emploi de sa faculté maîtresse, cette faculté résultant de la structure originelle et du climat, voilà l’invariable cadre où devra se mouvoir la nouvelle école d’historiens et de critiques que M. Taine suscite ou qu’il représente. La vieille histoire, nous assure- t-on, a fait son temps comme la vieille critique. Bossuet, historien sans méthode, Montesquieu, théoricien sans théorie, vous n’aviez pas soupçonné le grand secret de l’histoire romaine. Tempérament des Romains : esprit sec et net, effet de la structure primitive du cerveau ; circonstance persévérante : nécessité de songer à son intérêt et