Le» philosophe» français
LA RENAISSANCE DU NATDRAUSME. 249 d'agir en corps ; résultat : faculté égoïste et politique. Cette faculté explique tout, la société, le gouvernement, l’art de combattre, de négocier et d’administrer, les affections privées, la religion, la science.
J’ose à peine arrêter le physiologiste qui m’explique à sa manière les causes de la grandeur et de la décadence des Romains. Mais cnfln qui m'assure que la structure primitive du cerveau des Romains devait nécessairement produire un esprit sec et net? Je n’en sais rien, et j’ai grand’peur que ce ne soit là une pure hypothèse dont on a essayé de faire un principe. Cela doit être, donc cela est. Le raisonnement n’est pas suffisant, et jusqu'à nouvel ordre ou nouvelle démonstration , j’excuse Montesquieu de n’avoir pas déduit l’histoire romaine de la structure du cerveau de Romulus.
Même genre d'explication pour les individus que pour les peuples. L’homme n’étant qu’un théorème qui marche, l’explication de chaque grand homme ne sera qu’un syllogisme réduit aux proportions d’une vie humaine au lieu d’être étendu à la mesure de plusieurs siècles. Tite-Live est un historien-orateur, orator in historia; tout se déduit de cette faculté qui elle-même résulte du tempérament de Tite-Live et des circonstances qui le développent. Shakspeare est un poète nerveux ; faculté maîtresse : l’imagination. Milton, poète musculeux; faculté maîtresse : la logique, etc., etc.
L’histoire littéraire et politique de l’Angleterre sera
une galerie de tempéraments, parmi lesquels prédominera le sanguin, résultat de la forte alimentation du pays.
L’histoire et la littérature ainsi comprises me font l’effet de certains musées anatomiques. Chaque pièce de ces musées a son ressort qui fait marcher le système. M. Taine démonte l’homme moral, comme on démonte le squelette humain ; puis, en mécanicien habile, il recompose la machine et lui applique un principe moteur. Le comble de l’art est de le faire jouer d’une manière analogue à la vie, de lui faire reproduire à volonté les mouvements moraux, le jeu complexe et délicat des idées, des affections qui caractérisaient, dans la réalité, le sujet de la démonstration. M. Taine est déjà en possession d’un certain nombre de ressorts parfaitement polis et fonctionnant à merveille. II y a le ressort-Cousin, le ressort-Macaulay, le ressort-Dickens, le ressort- Saint-Simon, le ressort-Carlylc, et bien d’autres. .\joutons-y le ressort-Dieu, qui n’est qu’une loi résultant de la structure de Tunivers, et dont l’imagination a fait, par suite d’une métaphore, un être. Voilà la démonstration de la grande mécanique achevée, et M. Taine pourra se reposer. Ou plutôt espérons, avec une invincible patience, qu’au lieu de s’enfoncer plus avant dans un système d’une monotonie que le talent même rend à peine tolérable, cet esprit vigoureux se ressaisissant par sa propre vigueur, se retirant de ce mortel engrenage du système, retournera dans un autre sens ses qualités
LA RENAISSANCE Dü NATURALISME.
comprimées^ faussées, et les déploiera enfin en pleine indépendance.
Que de choses il faut sacrifier pour arriver à soumettre le monde moral à la torture de pareils procédés ! Il y faut supprimer le sentiment de la vie dans ce qu’elle a de plus ingénu et de plus libre, de plus délicat et de plus varié, dans l’épanouissemont le plus original de l’individualité humaine, de la personne qui est une conquête sur les fatalités de la race, du climat, du milieu.
Il y faut supprimer ce qu’il y a de plus précieux et de plus sacré daus l’homme, ce qui est en lui véritablement humain, au milieu de la nature asservie à la nécessité, ce qui proteste, dans un noble cœur, contre tous les genres de servitude physique ou morale, la liberté, et tout ce qu elle ajoute d’imprévu ou de sublime à la psychologie et à l’histoire, tout ce qu’elle y crée de responsabilités éclatantes ou de mérites obscurs, de dévouements ou d’héroïsmes. Tout cela vient tomber misérablement devant cette déclaration de M. Taine : « Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre'* »
Tel est l’inflexible mécanisme qu’on nous donne pour la vraie méthode littéraire et qui doit introduire dans les sciences morales l’exactitude qui leur manque. On nous parle de vérification. Qui ne comprend d’avance que cette vérification sera