‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 46 sur 89 · Histoire de la littérature anglaise, Introduction · texte numérisé non relu

Histoire de la littérature anglaise, Introduction

illusoire? Dans les sciences morales les faits offrent une surface si mobile, ils sont d’une appréciation si variable et si délicate, qu’ils refléteront inévita- ■ blement la nuance propre et la pensée de l’observateur. On y verra ce qu’on y voudra voir, si l’on ne se garantit pas soi-méme contre son hypothhe. Il n’y a qu’une seule condition pour que l'observation soit sincère, c’est l’absence de système. Toute idée préconçue altère la réalité observable, toute hypothèse jette sur les faits sa couleur et son reflet. C’est ce que savent les maîtres de la science psychologique. Ils ont pour parti pris de n’en avoir aucun. Voilà ce qui donne un si grand prix à leurs observations. Là, au contraire, où manque ce désintéressement de toute hypothèse, je suis en défiance, et la théorie la mieux ordonnée ne me semblera qu’une conquête ingénieuse parfois, d’autres fois violente, d’un système sur la réalité. J’ajoute que ces sortes de généralisations hardies qui prétendent dériver d’une formule unique la science entière, sont partout mieux à leur place que dans la sphère des faits moraux. Je n’admets pas qu’on puisse faire tenir en une ligne l’histoire ou la littérature d’un peuple, ni même le génie d’un homme. Là, tout est d’une complexité si grande, il y a de telles combinaisons de circonstances délicates et des influences si diverses mêlées entre elles, il y a une cause surtout si difficile à déterminer, puisque son principe même est l’indétermination, qu’il est à peu près impossible de saisir ainsi, d’une vue unique, la

LA RENAISSANCE DU NATURALISME. 35 3 vérité primordiale, le fait générateur. Les faits moraux ne se groupent pas et ne s'ordonnent pas comme les faits physiques. Là où intervient le principe humain, c’est-à-dire libre, n’essayez pas d’appliquer vos étroites catégories. Elles ne rendront pas compte de leur objet. Résoudre dans une formule unique la destinée d’un grand peuple ou d’un grand homme, c’est s’exposer à l’erreur d’une vue volontairement étroite qui s’obstine à ne saisir qu’un point dans l’horizon immense, et qui de ce point arbitrairement choisi, prétend déduire tout l’horizon. Encore l’image est-elle inexacte. Les formes, les aspects d’un pays peuventjusqu’à un certain point sedéduire d’une seule forme, d’un seul aspect pour un observateur habitué aux voyages et aux comparaisons qui en résultent. Mais dans la sphère des faits moraux, la liberté a une part si grande qu’elle déconcerte à chaque instant toutes les comparaisons, les déductions , les prévisions de ce genre.

Laissons aux sciences physiques et naturelles l’idée de la fatalité. Ces sciences ne font qu’exprimer dans une formule la nécessité de certains faits. Mais n’essayez pas de transporter de vive force cette idée dans les sciences morales. Un élément mobile et multiple, comme un homme et un peuple, défiera toujours ces stériles tentatives. Ne réduisez pas la nature humaine aux proportions de ces fleuves, dont la science connaît la source , ordonne le cours , prévoit jusqu'aux fureurs, règle jusqu’aux inondations. La nature humaine a les caprices et les pro-

fondeurs de l’Océan, mais d’un Océan qui aurait en lui-méme la cause libre de ses agitations et de ses tempêtes.

En tout cela, M. Taine est d’accord avec son système qui réduit Dieu à une loi, l’homme à une résultante de forces mécaniques. Il est d’accord aussi avec les panthéistes. Spinoza se moque quelque part des écrivains qui traitent des passions , des vertus etdes vices des hommes, comme s’il ne s’agissait pas pour eux de choses naturelles, c’est-à-dire de choses réglées par les lois générales de l’univers : « Us ont l’air, dit-il, de considérer l'homme dans la nature comme un empire dans un autre empire. A les eu croire, l’homme trouble l'ordre de l’univers,

bien plus qu’il n’en fait partie Dans le fait, rien

n’arrive qu’on puisse attribuer à quelque irrégularité de ce genre qui serait un vice de la nature. Car la nature est toujours la même : partout elle est une; partout, elle a même vertu et même puissance; en d’autres termes, les lois et les règles de la nature, suivant lesquelles toutes choses naissent et se transforment, sont partout et toujours les mêmes, et en conséquence on doit expliquer toutes choses, quelles qu’elles soient , par une seule et même méthode, je veux dire par les lois universelles de la nature*. »

On aflirme aussi, pour lui donner du crédit, que cette théorie du groupement des phénomènes mo-

1 Spinoza, Éthique. Préambule de la 3< partie.

LA RENAISSANCE DU NATURALISME. 255 ruux autour d’un phénomène principal qui les tient sous sa dépendance est une idée d’Hegel. Je n’y contredis pas. Toutes les doctrines qui excluent la liberté se ressemblent par leurs conséquences.

Mais je ne vois, pour ma part, dans cette méthode littéraire, que le naturalisme sous sa forme moderne. C'est le Positivisme appliqué à la littérature. Le trait principal de la méthode positiviste s’y rencontre, l'âme traitée comme un ensemble de phénomènes assimilables aux faits purement physiques et dépendant les uns des autres par une liaison nécessaire, la substitution de l’idée de loi à l’idée de cause, l’application de la méthode pliysiologique aux phénomènes de l’ordre intellectuel et moral. Le principe est le même : un groupe, une série, un être étant donnés, c’est la réciprocité nécessaire, la corrélation aflirmée entre tous les termes de la série , la dépendance de toutes les parties de l’être entre elles. Par quel abus et à quel prix ce grand principe d'une application si féconde dans l’étude des corps et des organismes est transporté dans l’étude des êtres spirituels et libres, on ne le sait que trop. — L’analyse du monde moral, l’étude des talents et des âmes, des doctrines et des caractères, n’est donc plus qu’une branche de la zoologie : la psychologie rentre dans l’histoire naturelle. Hegel et Spinoza n’ont en vérité rien à réclamer ici que l’appareil des formules métaphysiques et l’autorité mystérieuse de deux grands noms dans une doctrine très-peu mystérieuse, beau-

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