SS
coup plus simple au fond qu’on ne le donne à entendre^ souvent condamnée, toujours renaissante, et qui se relève aujourd’hui avec le prestige de jeunes talents, habiles à mettre à profit l’engouement du public pour les sciqpccs positives, une réaction éphémère contre le spiritualisme, les vagues espérances et les inquiétudes des temps nouveaux.
Le style de M. Taine exprime la doctrine et révèle l'auteur. Je voudrais me rendre compte à moi-mème de l’impression que produisent sur moi ce talent systématique, impérieux, ce style âpre et puissant , monotone dans ses hardiesses , éclatant sans chaleur. Je voudrais montrer M. Taine poursuivant la Nature au fond de ses retraites les plus obscures, et comme il s’en empare avec une froide violence. Rien ne le rebute dans l’aveugle magicienne; elle n’a pour lui ni mystères ni horreurs. Tout est divin en elle, puisque tout est nécessaire. Ou plutôt rien n’est divin dans cette égale et commune nécessité des choses qu’on appelle nature. Ses aberrations apparentes et ses difformités ne lui offrent pas un attrait moindre que ses beautés les plus éclatantes. L'énorme, le gigantesque paraissent même avoir plus d’attraits pour lui que le beau, que le délicat surtout. Il admire mieux le Monde dans le développement immodéré de ses puissances que dans la paix divine de ses harmonies. Il a pour rendre cette exagération des forces naturelles une violence de pinceau, une fécondité d'images et de métaphores accumulées, un style porté au plus haut
LA RENAISSANCE DU NATURALISME. 257 degré de condensation possible j>ar je ne sais quelle tension des muscles de l’esprit. C’est de la littérature forcée. Tout sujet psychologique et moral est pour lui un groupe de phénomènes liés j)ar une loi et comme une réduction de la nature qu’il faut saisir dans tous ses détails. Dans la nature, rien n’étant subalterne ou médiocre, il la fa«t rendre tout entière sans triage arbitraire, sans choix. Je me représente M. Taine enfermant chaque sujet et chaque question dans la trame serrée de ses déductions, comme un pêcheur qui enferme un coin de mer dans ses filets, résolu à n’en laisser échapper aucune proie. Voyez-le tirant à lui son filet plein, épuisant l'Océan de tout ce qu’il contient sur un point donné, ramassant tout ce qui erre ou rampe ou nage sur le fond vaseux et dans les flots Ije filet s’enfle, se gonfle démesurément, menace de rompre. Son poids l'emporte au fond, il se traîne sur le sable qu’il laboure; il résiste par sa masse et par celle qu’il entraîne à l’effort du pêcheur. Rien n’y fait, le bras obstiné brise ces résistances ; tout ce butin du sable et des flots est ramené de vive force à la surface des eaux, à la lumière du jour, sur la grève, monstres inconnus, débris sans nom, vase et graviers, animaux et plantes, obscure végétation de la mer, la vie et la mort, confondues. Le spectateur s’étonne de ce que peut contenir un coup de filet.
Telle est la prise violente de M. Taine sur chaque sujet. Cette poursuite acharnée du détail, cette ac-
cumulation d’imnges , cette concentration d’efforts sur chaque point, cette volonté obstinée à ne laisser rien se perdre de ce qui constitue, à ses yeux, le groupe naturel qu’il prétend reconstruire et recréer, où rien n’est insignifiant, où tout dépend de tout, chaque détail étant une preuve de la thèse, chaque fait expi'imant à sa manière la nécessité intérieure, qui est l’essence de l’être, et qui tient sous sa loi les phénomènes dont l’ensemble est l’individu, tout cela n’est que le signe et l’expression de la critique dans le style et de la doctrine dans la critique.
D’autres symptômes trahissent à chaque page le système. Il y aurait à étudier de près, dans Y Histoire de la littérature anglaise, le peintre de mœurs et de caractères. M. Taine a le tort grave d’étaler, avec une prédilection marquée, toutes les difformités et les laideurs morales en pleine lumière. Il s'abandonne de parti pris à tous les excès des peintures flamandes. Certains effets, dans son livre, atteignent à un degré de réalisme qui défie toute citation. Partout trop de descriptions plastiques; trop de détails matériels et d’explications physiques ; trop de cervelles « bouillonnantes et fourmillantes, U trop de a frémissements et d'élans de la chair et du sang, n trop d’effets tirés a de l'afflux de la sève corporelle. »
Ce qui nous intéresse, dans ces peintures, ce sont les idées sur l’homme qui s’y révèlent. Dans l'étude sur Hogarth, je lis ces lignes expressives :
LA. HENAlSSANCt; DU iN'ATURAUSMK. 259
a c’est la bête qu’il montre dans l’homme; bien pis, « la bêle folle ou meurtrière, aPFaissée ou enraffée. » Je serais souvent tenté d’appliquer ees fortes expressions au talent de M. Taine. Il se complaît évidemment à peindre dans l’homme l’animal sauvage, la brute féroce, l’instinct bestial, l’appétit aveugle. Il nous montre « la force tnachinale des pièces et de chaque pièce. » Ce mot revient à chaque instant sous sa plume, parce que ce mot, c’est tout le système. Tantôt il nous assure que « pour comprendre les actions extrêmes de l’homme qui ne sont que les grandes tensions de sa machine, c’est sa machine qu’il faut regarder, la façon dont spn sang coule, dont ses nerfs vibrent; que le moral traduit le physique et que les qualités humaines ont leur racine dans l’espèce animale. » D’autres fois on soutient ce paradoxe qu’ « à proprement parler l’homme est fou, comme le corps est malade par nature; que la raison, comme la santé, n’est en nous qu’une réussite momentanée et un bel accident. » Ailleurs on loue Byron de connaître l’homme tel qu’il est. « Et qu’est-ce que l’homme une fois connu? Est-ce en lui que le sublime abonde? La vérité est qu’il emploie le meilleur de son temps à dormir, à dîner, à bailler, à travailler comme un cheval et à s’amuser comme un singe. C’est un animal; sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses instincts le mènent. I.a routine vient s’appliquer par-dessus, la nécessité fouette et la bête avance. » Voilà donc la vérité sur l’homme ! voilà ce que nous révèlent, avec
CHAPITHE IV.
une lciril)le franchise, ces jeunes écoles impatientes de chasser de la scène les vieilles idées métaphysiques et religieuses. L’homme^ un pur animal, s««/ (juelquex minutes singulières! L'homme fou par nature, sauf quelques accidents ! Si cette peinture est vraie, que me parle-t-on de progrès, de justice, de liberté ? Mettez à ce fou une camisole de force; domptez l’animal sauvage par le frein le plus dur, empêchez le de se cahrer. S’il le faut, qu’un despotisme sans pitié casse les reins à cette bête méchante et révoltée ! C’est une politique que désavoueraient peut-être ces philosophes des nouvelles écoles. Ils n’en auraient pas le droit; ils nous amèneraient infailliblement, comme Thomas Hobbes, au règne absolu de la force, si leurs idées venaient à triompher. N’est- ce pas une leçon assez rude à l’adresse de leurs contemporains ? N’est-ce pas une preuve bien convaincante, à la suite de tant d’autres, qu’il n’y a qu'une philosophie qui donne un principe et un appui à la liberté, celle qui déclare que ce n’est pas la raison qui est l’accident dans l’homme, mais bien la folie ; que ce n’est pas l’animal qui est notre être véritable, mais l’esprit; que ce n’est pas l’instinct qui est l’instrument fatal et l’aveugle artisan de l’histoire, mais la pensée, divine ouvrière du progrès. Le mépris de l'homme est une mauvaise école de morale et de politique.
Tel est ce système qui démonte successivement tous les rouages de l'universel mécanisme, pour qui la Cause suprême n’est qu’un ressort
aveugle, l’iiomine une pure machine, dépendant du reste de l’engrenage. — Il y manque deux mots, importants il est vrai, qui résument toute vraie civilisation et toute vraie philosophie : Dieu et la liberté.