m HélafJiysiqui' et la Hieiicf, préface, p. lâ
philosophie hégélienne restera, entre autres, comme un modèle de reconstruction personnelle, tout en gardant son caractère de savante exactitude.
Il ne s'agit ici que des conclusions théologiques de l’ouvrage. Quel en est le vrai sens, quelle en peut être la portée dans ce temps d’universelle critique? S’imagine-t-on qu'elles vont résoudre toutes les difllcultés , pacifier comme par enchantement les consciences qui, depuis un siècle surtout, cherchent à travers les ruines des systèmes leur Dieu perdu, changeant d’idoles sans parvenir à sortir de l’idolâtrie? I^s difficultés, les contradictions ne vontelles pas renaître en foule autour de cette formule nouvelle de l’Absolu? Et la première de toutes les contradictions ne sera-t-cllc pas, pour cette doctrine, de commencer par retirer la réalité à l’Être qu’elle prétend définir? Gitte formule, expression snpivme de l’IIégélianisme dans une intelligence française qui l’amène à son plus haut point de relief et de clarté, ne sera-t-elle pas en même temps sa condamnation définitive et son arrêt de mort dans la science? Voilà les questions qui s’imposaient à nous pendant la lecture du livre et dont l’impérieux souvenir poursuit longtemps l’esprit après que le livre est fermé.
•Marquons d’abord, avec le même soin queM. Vacherot lui-même, sa situation isolée et indépendante dans la philosophie française, à égale distance de la curiosité désintéréssée de la philosophie critique, du dogmalisine étroit de l’école positive, des néga-
lions anli-scienlifiques de l’athéisme, des aberrations du Spinozisme, des superstitions de la théologie scolastique et de la théologie cartésienne, confondues par lui dans une idolâtrie commune, égalées sous le niveau du meme dédain. C’est par cette série d’oppositions à des doctrines connues que nous préparerons l’esprit du lecteur à cette conception nouvelle qui doit tirer la métaphysique des ténèbres où elle s’agite lourdement et lui livrer enfin (on nous l’assure) l'issue vers la lumière.
La philosophie de M. Vacherot n’a de commun avec la philosophie critique que le point de départ et le commencement de la méthode. Lui aussi débute par la critique, mais c’est comme Descartes par le doute, détruisant l’ancienne métaphysique, mais décidé à poursuivre son œuvre jusqu’à l’affirmation d’une métaphysique nouvelle. L’école critique s’arrête au point de départ. Elle creuse dans la croyance humaine un vide qu’elle n’essaye pas de combler. Elle croit avoir assez fait pour Dieu quand elle a montré que le chercher dans les angoisses de l’esprit est ce qu’il y a de plus noble à la fois et de plus inutile, la plus noble des inquiétudes, la plus inutile des curiosités. Mais, comme le remarque fort justement M. Vacherot, l’esprit ne peut en rester là, quoi qu’on fasse pour l’y maintenir. Lui laisser entrevoir, dans le mystérieux horizon de l’ontologie, tout un monde inaccessible de réalités, c’est irriter son désir en le désespérant; c’est le réduire aux partis extrêmes. Ou bien alors la raison,
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ramenée SOUS le joug par l’instinct irrésistible de la croyance, abdiquera toute libre recherche, ou bien, résignée à cette impossibilité de la certitude, elle désintéressera l’homme de tout noble souci; elle arrangera sa vie, dans les limites étroites où elle est enfermée, pour que cette vie se passe le plus agréablement possible, dispensée du devoir et de la science. devoir, la science, veulent que l’on croie au bien et au vrai. Seule, cette foi peut inspirer et soutenir le courage des grandes choses.
De l’école critique à l’école positive, il y a toute la distance d’un demi-scepticisme à un dogmatisme étroit, mais absolu'. L’école positive nie, elle aussi, la méUiphysique, mais sans aucune de ces concessions ou transactions dans lesquelles s’arrête à michemin l’école critique. Elle ne maintient pas comme sujet d’étude psychologique ce qu’elle repousse comme objet de spéculation rationnelle. Des illusions pures ne valent pas la peine, à ses yeux, qu’on en contemple dans l’esprit humain les formes et les couleurs mobiles, ni qu’on s’amuse à ce qui n’est qu’un jeu d’optique. Elle coupe court à ces inutiles et chimériques curiosités. « Issue de l’école de la sensation, elle ne consent à reconnaître aux spéculations ontologiques aucune racine dans la nature humaine. I.a raison n’est que l’expérience comparée et généralisée; les idées ne sont que des rapports
1. La Mélapkyùqut et la scicnct, t. I, p. 33ô, t. II, p. 480 et
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généraux, abstraits des faits. L’infini, l'absolu, l’universel, Dieu, l’âme, l’esprit, sont des mots. » Toute tendance à rechercher ce que signifient ces abstractions vides marque une véritable infirmité d’esprit. C’est cettte exclusion de tout élément rationnel (de l’à priori) dans la connaissance qui définit le Positivisme en philosopliie ; c’est aussi ce qui sépare radicalement M. Vacherot de cette école. Il reconnaît volontiers l’importance des travaux de cette école appliquée avec tant de succès aux sciences mathématiques et physiques, qu’elle possède à fond dans leurs détails, qu’elle domine dans leurs rapports et dont elle a généralisé les méthodes, organisé les vues d'ensemble, fondé la synthèse. Il pardonne de grand cœur aux positivistes de mépriser la vieille métaphysique, qu’il repousse comme eux; ce qu’il ne leur pardonne pas, c’est de retrancher de l’esprit humain la faculté métaphysique ellemême. L’élément rationnel que les positivistes prétendent exclure de la connaissance est partout. II n’est pas propre à la spéculation métaphysique; il commence avec la science elle-même, que dis-je? avec la pensée. Il marque la part de l’esprit dans toute connaissance. C’est cette faculté qui, travaillant sur les données de l’expérience , élève la science à l’unité de l’universel, à la nécessité de l'absolu, à la hauteur de l’infini. La philosophie des sciences met de l’ordre dans le monde et en fait un système. Mais I3 métaphysique fait plus encore, elle seule en révèle l’intime harmonie et la substantielle
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unité. D’une collection, d’un système d êtres et de phénomènes, elle fait l’Etre universel'. Elle retrouve déjà Dieu dans le monde delà réalité. C’est ce que ne sait pas faire le positiviste. Réduit à l’empirisme, il ne voit dans la vie universelle qu’une collection d’individus, ce qui est la marque de l’athée. Le Positivisme, cette doctrine de savants, est donc, en un sens, une doctrine anti-scientitique, puisqu’elle retranche de la science les plus hautes parties et qu’elle en supprime le dernier mot.
Si l’empirisme absolu conduit à l'athéisme, si l’athéisme est la négation ou l’oubli de l’Être universel, certes le péril n’existe guère de ce côté pour la doctrine de M. Vacherot, qui marque avec tant de force la part de l’élément rationnel dans la connaissance, et ne perd jamais de vue l’Universel dans la représentation des choses individuelles. S’il y a une doctrine contraire à l’athéisme, c’est donc la sienne. Il avoue que l’écueil de sa doctrine serait plutôt le panthéisme'. Heureusement, elle porte en soi, à ce qu’il nous assure, un préservatif souverain. Ce préservatif, dont nous aurons plus tard à discuter la valeur et l’eflicacité, est tout entier dans la distinction logique des deux mondes, le réel et l’idéal.
C’est par la nécessité scientifique de la métaphysique que M. Vacherot combat le Positivisme. C’est