Ibid., t. II, p
la liberté et la nécessité, la théologie et la cosmologie. Là est l’erreur, le crime du panthéisme. Par là les choses elles-mêmes sont converties en idées, les faits érigés en lois et en droits; le monde, dans ses plus tristes réalités, est proclamé l’expression adéquate de Dieu.
Diviniser tout, c’est tout justifier, tout consacrer. Quelle affreuse nécessité ! Âu moins, l’athéisme me laisse le droit de me moquer du laid et du ridicule, de maudire le mal et le crime.... Entre ne voir Dieu nulle part et le voir partout, mon choix serait bieutôt fait, si j’étais condamné à cette alternative : je préférerais l'athéisme.,.. Quand j’entends reprocher aux panthéistes de profaner, de souiller le saint nom de Dieu en le mêlant aux plus mesquines, aux plus viles, aux plus tristes réalités, je cherche ce qu’ils peuvent répondre à cette banale accusation, et je ne trouve que de vaines subtilités. Que disent-ils, en effet? que rien n'est vil dans la maison de Jupiter; que la bassesse des choses tient à notre fausse et grossière manière de les comprendre; que ces misères qui nous fout pitié, que ces détails qui nous fatiguent, vus dans le Tout et en regard du Tout, changent d’aspect. Tout cela est vrai. Plus la science avance dans la connaissance du Monde, plus elle trouve qu’il justifie son beau nom de Cosmos, Mais (-e qui est vrai aussi, c’est que le mal s’y rencontre sons toutes les form 's. Et si l’on nie le mal physique, niera-t-on le mal moral? Dira-t-on que le vice, que le crime, que l’homme vicieux et criminel sont de simples aspects des choses considérées au point de vue de l’expérience; que tout cela n’a de réalité que pour le sens physique ou le sens psychologique; que le sens métaphysique des choses ne reconnaît pas ces distinctions du beau et du laid, du bien et du mal, du juste et de l’injuste; que tout, pour la raison, se réduit à être ou h n’être pas ; que, par conséquent, la majesté, la pureté de l’essence divine n’ont rien à craindre des réalités quelconques
qu’on fait entrer dans son sein? Spinoza a osé proférer ces étranges parole?. Mais c’est bien en vain qu’il a bravé le sens commun et le sens moral. Sa logique n’a séduit personne; elle n’a fait que compromettre les hautes et profondes vérités de son système. Et quand on admettrait , contre toute évidence, que tout est beau, bon, juste dans ce monde, encore seraii-il impossible d'identifier cette beauté, cette bonté, cette justice avec l’idéal que la pensée se fait de toutes ces choses. Le Beau, le Bien, le Vrai, le Dieu parfait de la raison habite un autre monde que le Cosmos, si magnifique que la science moderne nous l’ait révélé.
Nous n’avons pas à chercher en ce moment si cette définition du panthéisme est aussi incontestable que le suppose M. Vacherot, si l’on peut accorder tant d’importance à ce qui n’est qu’une différence de point de vue, si cette distinction purement logique du réel et de l’idéal suffit pour affranchir une doctrine de toute solidarité dangereuse. Prenons cette protestation pour ce qu’elle est, moins comme un droit peut-être que comme un fait remarquable, comme le mouvement d’une âme passionnée pour le devoir et la liberté, rejetant avec éclat de sa conscience l’idée spinoziste, qui, en divinisant tout, justifie et consacre tout par une égale et souveraine nécessité.
L’esprit humain est-il réduit à choisir, entre toutes ces doctrines condamnées, la moins funeste ? Ou bien, s’il se sépare également de toutes, du Positivisme, qui supprime la métaphysique, de l’école critique, qui la tolère comme objet de curiosité, du panthéisme, qui l’exagère au point d y absorber la
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morale, sera-ce pour revenir humblement au dogmatisme des vieilles écoles? Pas davantage. M. Vacherot combat ce dogmatisme sans trêve et sans merci. 11 veut relever la science de Dieu dans les âmes, mais en détruisant celle qui fait le fond du Christianisme, celle que Platon a établie, que saint Anselme, Descartes, Leibnitz ont si habilement renouvelée, et qui prolonge, nous dit-on, sur les esprits l’étrange empire d'une scolastique idéaliste, immobile et pétrifiée dans d’inintelligibles formules. Qu’est-il résulté de ce despotisme de la théologie régnante? c’est que plutôt que de se plier au joug, les esprits libres l’ont brisé; plutôt que d’admettre un Dieu composé d’éléments contradictoires, les esprits scientifiques ont nié Dieu. Comme les fausses définitions de la liberté ont engendré le fatalisme, les fausses idées sur Dieu ont engendré l'athéisme. Il y avait pourtant un autre parti à prendre, le meilleur à tous égards : il fallait changer la conception de Dieu, non la détruire; il fallait détruire la fausse théologie, non la théologie ellemême. C’est à quoi s’applique M. Vacherot, préludant par une critique radicale à l’analyse qui doit rétablir l’Idéal théologique dans la pureté de son essence, altérée par la superstition.
Ces aberrations de la doctrine qui règne dans l’Église et dans les écoles viennent d’une théorie fausse de la raison. « Tant qu’on fait de cette fonction de l’intelligence une véritable faculté révélatrice, satis rapport avec l'exj)érience, ouvrant à
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la pensée un monde à part qui n’a rien de commun avec celui des réalités finies et individuelles, on est conduit à un Dieu substantiellement distinct de l'univers'. » Il faut comprendre enfin la vraie nature et le rôle de la raison, il faut cesser de voir en elle cette faculté mystérieuse dans son mode d’action, divine dans son origine, célébrée plutôt que décrite par l’école idéaliste, pour ne plus voir que l’esprit humain, opérant sur les jugements par analyse et par synthèse, dégageant les conceptions nécessaires des données de l’expérience par une nécessité logique fondée sur le principe d'identité. Dès lors, on se gardera bien d’assigner à ces conceptions un objet en dehors de la réalité et de reléguer par delà le temps et l’espace l’Être infini qu’elle nous montre sous les formes finies de la réalité.
La raison, mal comprise et mal appliquée, nous égare dans les régions fantastiques. Ce monde illusoire une fois créé, comment les facultés empiriques, l’imagination et le sentiment, s’y prennent-elles pour construire leur Dieu, monarque solitaire qui règne silencieusement dans ces royaumes du rêve? Elles combinent toutes leurs forces pour former un fantôme. En séparant Dieu du monde, la métaphysique des vieilles écoles le revêt d’attributs qu’elle emprunte à la psychologie pure. En voulant faire vivre ce Dieu, elle ne réussit qu’à le faire vivre pauvrement de reflets et d’emprunts. Elle transporte