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CHAPITBE V.
instincts, contre d’impérieuses lois de la raison. D’ailleurs, ce Dieu dont vous me parlez, n’arrive à la pensée qu’au second moment de son être, juste à temps pour comprendre les merveilles qu’il a opérées, dans la première phase inconsciente de sa vie, quand sa pensée sommeillait encore. La difficulté subsiste tout entière. On ne s’explique pas cette œuvre miraculeuse, accomplie pendant le sommeil d’un Dieu, et qui deviendra, pour le Dieu éveillé, le thème immortel de ses contemplations. Ne pourraiton pas dire que le Dieu sans conscience, le Dieu- Nature, est bien supérieur au Dieu-Esprit, puisque la pensée de l’un n'aura pas de plus grand objet que l’œuvre irréfléchie de l’autre?
Entre la théologie nouvelle et la théodicée ancienne, la question se réduit à ces termes : Est-il plus aisé de concevoir l’intelligence à la fin qu’à l’origine des choses? Depuis Anaxagore, on avait cru que l’intelligible sortait de l’intelligence. Depuis Hegel, c’est le contraire qu’il faut croire. C’est l’intelligence qui sort de l’intelligible; l’intelligence n’est que l’intelligible arrivant à se connaître. Le rationnel préexiste à la raison. 11 y a une science infuse dans la Nature, qui à la longue devient conscience. Le Cosmos n’est pas l’œuvre de la pensée, c’est la pensée qui est l’œuvre du Cosmos. Voilà ce qu’on nous propose de croire. Le pouvons-nous?
C’est là un premier sacrifice que M. Vacherot impose à ma raison. En voici un second qu'il ne m’est pas plus facile d’accepter. Jamais je n’arriverai à
comprendre, dans la cosmologie rationnelle, comment et par quoi la Nature peut être déterminée â produire. Si l’on me répond : C’est la loi des choses, on oppose à une question sérieuse un mot, au lieu de satisfaire l’esprit par une idée. Si l’on ajoute que cette loi des choses s’impose à la pensée avec un caractère d’évidence et de nécessité, je nie l’évidence d’une pareille loi et je déclare que sà ' nécessité ne parle pas à ma raison. Rien ne mé semble plus contingent, quant à mol, que le développement de la vie universelle. On me dira què cette qpntingence est une illusion de mon imagination' Qu’on me le prouve. Cette distinction dé l'imagination et de la raison est trop commode et se lie trop aisément aux exigences du système pour que l’on n’essaye pas de me démontrer sur quoi elle se fonde, clmque fois qu’on l’invoque. Eh attendant que la preuve en soit faite, et que l’orî me réduise au silence avec ce mot indiscutable, la nécessité, j’ai le droit de demander quel est le priricipc qui sollicite la Nature à produire le réel du sein du possible et à réaliser ses vagues puissantes en actes. Dans ce travail incessant d’une virtualité infinie qui se détermine, la Nature poursuit-elle un but, etsielleen poursuitun, quel est-il? De quelle manière ce but agit-il sur elle? Quelle énergique stimulation peut la contraindre à cet éternel mouvement dé la puissance à l'acte qui constitue la vie universelle?
Si nous comprenons bien la doctrine de M. Vacherot, nous devons savoir d’avance ce qtie sera
pour lui la vie de la Nature; elle ne peut être qu’un effort du Dieu réel vers le Dieu idéal, du Monde vers Dieu. C'est là, assurément , le sens de celte formule où se résume toute la théologie nouvelle : Dieu est l’idée du monde, le monde est la réalité de Dieu. — Le monde est l'acte nécessaire dont Dieu est l’idée. Qu’est-ce que cela peut signifier, sinon que c’est l’Idéal qui attire irrésistiblement la nature, qui la sollicite vers un acte de plus en plus pur, qui la détermine à sortir de sa virtualité et à réaliser sa puissance? N’est-ce pas là aussi le vrai sens de cette loi du progrès, appliquée à la cosmologie et qui doit, selon M. Vacherot, la transformer? La philosophie ancienne, nous dit-il, loin de croire au progrès, croyait à la chute. Dans sa manière de voir, la Nature et l’Humanité descendent graduellement, au lieu de monter ; la perfection est à l’origine des choses; tout, dans le Monde et dans l’Histoire, procède du meilleur au pire. L’Eden et l’âge d’or pour les religions, le système des ây/jos/ascs pour les philosophies, sont l’expression de cette croyance qui a dominé tant que le monde a été ignoré ou mal connu'. Aujourd’hui c’est la doctrine contraire qui prévaut, grâce aux lumières de la science positive. perfection n’est plus à l’origine des choses, elle en est le but toujours poursuivi, jamais atteint. Elle est cause finale, non plus cause motrice du monde. Le système de