‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 61 sur 89 · T. Il, p · texte numérisé non relu

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idées ne dépend pas, nous dit-il, de ce que leurs objets peuvent être distingués extérieurement et individuellement du sujet pensant. C’est la vicieuse éducation de nos esprits, dirigés par une fausse métaphysique, trompés par l’imagination, qui nous habitue à n’accorder de réalité objective à nos idées que sous cette condition de l’extériorité de leur objet. L’indépendance de l’être pensé par rapport à l’être pensant se reconnaît à d’autres signes. C’est la nécessité, l'universalité, l’impersonnalité qui en manifestent Vobjecticilé. C’est donc bien à tort que la théodicée ordinaire applique cette idée d’extériorite, qui n’est qu'une image, à la distinction de Dieu et de l’homme, de Dieu et du monde. Elle ne dit pas où est Dieu ; mais elle le met à part de l’homme ; elle en fait une réalité individuellement distincte de l’être qui le contemple; elle place dans je ne sais quel ciel métaphysique, en dehors de la raison de l’homme, cette entité scolastique, cette abstraction réalisée, un Dieu vivant.

Est-il vrai que la théodicée ait tort de faire de Dieu un être substantiellement distinct de l’être qui le contemple? Oui, si Dieu n’est qu’un être de raison, purement subjectif; non, assurément, si vous voulez que votre Dieu ait une réalité objective quelconque. Il n’est pas exact de dire que la nécessité et l’universalité suffisent pour marquer l’objectivité d’une idée. Cette marque est si peu certaine, que c’est précisément à la discuter qu’est consacrée la Crüique de la raison pure. On n’ignore pas que, pour

Kant, les idées de la raison sont nécessaires, puisqu'elles sont les formes régulatrices de la pensée humaine; mais on n’ignore pas non plus que ces idées nécessaires n’ont à ses yeux qu’une valeur subjective, puisque c’est là toute la conclusion de son livre. L’un de ces caractères ne suppose pas l'autre; ils j)euvenl être réunis, mais ils peuvent être séparés. — Cherchons donc un signe plus sûr de 1 objectivité. Peut-il être autre que celui-ci : l’indéjiendance des objets relativement à l’esprit qui les conçoit? Celles-là seules de nos idées ont une réalité objective, dont je conçois l’objet comme réel, c’est-à-dire comme existant en soi, en dehors de ma pensée. Pour être indépendant de mon esprit, il faut que cet objet en soit substantiellement distinct. C’est cette distinction substantielle des objets qui crée leur indépendance. Sans cette condition essentielle, toutes mes idées ne sont plus que les formes de mon entendement; Dieu ne peut plus être qu’une catégorie. Il est assez clair que, si vous détruisez l’esprit, vous détruisez la catégorie, et si vous la suj)posez détruite, que restera-t-il de votre Dieu?

Non, le Dieu de M. Vacherot n’a pas de réalité objective, puisqu’il dépend entièrement des fortunes de l’esprit humain; moins que cela, des vicissitudes de mon j)ropre esprit. Cette double dépendance avilit singulièrement votre Dieu. — Dieu, ditesvous, n’est que le suprême idéal, et l’idéal n’existe que par la pensée qui le conçoit. Mais cette pensée

qui le conçoit, qu’est-elle elle-même? Une détermination de mon esprit. Et mon esprit? Une forme fugitive de l’esprit universel. Et cet Esprit universel? La forme supérieure du Cosmos, un moment de son évolution. Votre Dieu est dans la dépendance de tous ces termes qui s'enchaînent. Un seul des anneaux brisé dans cette chaîne de l’Etre universel, et Dieu périt. Il est le produit du Cosmos, puisqu'il est le produit de ma pensée qui en fait partie. L’Idéal qui juge la réalité n’existe que par la réalité. Comment comprendre cela? Mais ce n’est pas tout. Ma pensée elle-même, dans laquelle se produit l’Idéal, a ses crises, ses aberrations, ses négations, ses doutes. Voilà votre Dieu soumis à toutes les incertitudes de ma raison, périssant quand ma raison s’abat, se relevant quand ma raison se relève, suivant ses plus obscures et ses plus éclatantes vicissitudes, lié à toutes ses contradictions. D’ailleurs, créer Dieu dans son esprit n’est pas la chose la plus aisée du monde. Il faut pour cela une opération fort compliquée d’abstraction et de synthèse dont tous les esprits ne sont pas capables et à laquelle certains esprits refusent systématiquement de se prêter (les positivistes, les empiristes). Voilà donc une innombrable quanti té d’intelligences qui, se privant de cette abstraction et de cette synthèse, priveront Dieu de la modeste existence qu’on lui laisse, et le relégueront dans son néant. Si tant d’intelligences ôtent à Dieu son existence en n’y pensant pas, toutes le peuvent faire. Supposez que le positivisme devienne la loi des es-

prits; en déclarant qu’il ne faut pas penser à Dieu, la philosophie l’anéantira, non-seulement en droit, mais en fait, puisque Dieu n’est qu’une idée. Enfin, vous pouvez supposer que l’humanité soit détruite, et, du même coup. Dieu périra. Cette dernière conséquence, M. Vacherot l’admet avec une bonne foi parfaite : « Si l’on supprime l’homme, Dieu n’existe plus. Point d'humanité, point de pensée, point d’idéal, point de Dieu, puisque Dieu n’existe que pour l’être pensant. L'Être universel, le Dieu réel, s’il est permis de parler ainsi, existerait toujours, attendu que l’Être est nécessaire, et (|ue l’Être pensant n’en est qu’une forme contingente, si supérieure qu’elle soit ; mais le Dieu vrnt aurait cessé d’exister. Pourquoi le nier? Vous voyez assez clair maintenant dans ces questions pour n’être plus la dupe des mots*. » Oui, mais nous voyons assez clair aussi dans les conséquences de votre doctrine, pour refuser d'admettre ce que vous voulez nous imposer, la réalité objective d’un Dieu que son humble destinée condamne à n’exister qu’à la suite des formes les plus contingentes de l’Être, par la grâce de notre périssable esprit et de notre fragile raison.

La théorie du Dieu idéal ne nous rend pas mieux compte de Dieu que la théorie du Dieu réel ne nous a rendu compte du monde. Le monde se développant, s’organisant sans une Cause première, un

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