‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 62 sur 89 · T. Il, p · texte numérisé non relu

T. Il, p

Dieu qui n'existe que par la pensée et pour elle, ce sont là les deux thèses fondamentales de la théologie nouvelle, et ces deux thèses, loin d’éclairer la raison, la remplissent, malgré tout le talent du philosophe, de malaise et de confusion; elles la troublent, et je ne dirai rien de trop en disant qu’elles la désespèrent. On ne peut quitter cette œuvre, si puissante pourtant par la pensée, si sereine de convictions, sans être tenté de renoncer au problème divin hérissé de tant de contradictions, et sans craindre pour l’esprit une nuit éternelle.

Mais, au moins, l’écueil que redoute particulièrement M. Vacherot, le panthéisme, est-il évité?

11 faut d’abord bien nous entendre sur la portée de cette accusation. Grâce à Dieu, nous ne sommes pas de ceux dont parle quelque part M. Taine, pour qui tout panthéiste est un scélérat ou un fou. Nous ne sommes pas de ceux que raille amèrement I\I. Vacherot, pour qui c’est l’injure à la mode et la calomnie contre toute philosophie indépendante. J’ajoute que le panthéisme scientifique ne m’effraye que médiocrement, tant qu’il ne répand pas sa contagion dans les esprits vulgaires, tant qu’il ne se produit que dans ces régions supérieures de l’esprit, où habitent les pensées austères, les fortes convictions, l’amour viril et désintéressé du Vrai, la haute moralité de la science. Je le redoute encore moins dans une intelligence comme celle de M. Vacherot, qui ne perd pas une seule occasion de répudier avec éclat et de flétrir le fatalisme, la suppression logique du bien

et (lu mal, l'égaliu!! de tuutes choses sous le niveau de la nécessité. Cela dit, je suis obligé de convenir, avec une sincérité égale, que je vois le panthéisme sortir de chaque point de cette doctrine. Que la conscience de M. Vacherot ne soit pas panthéiste, je l’accorde de grand cœur ; mais que son système ne le soit pas, c’est ce que toute la subtilité du inonde ne pourrait obtenir. Ce caractère du système de M. Vacherot est si évident pour ceux qui ont ouvert son livre, que toute démonstration leur semblera inutile. Abrégeons-la.

M. Vacherot réduit toute la question du panthéisme à CCS termes : L’idéal est-il distingué du réel ? S’il en est distingué, même logiquement, cela suffit. On ne sera plus exposé à ces effroyables conséquences duSpinozisme qui, en divinisant tout, justifie et consacre tout. A ce titre, il déclare que ni Plotin, ni Schelling, ni Uegel, ne sont panthéistes, puisque la réalité n’est pas marquée à leurs yeux du sceau qui ne convient qu’aux choses idéales, la nécessité, la vérité. A ce titre aussi, personne ne sera moins panthéiste que lui-même, puisque sa doctrine se résume dans l’opposition logique de ces deux points de vue des choses, le réel et l’idéal.

Pour l'idéalisme allemand, la pi’euve que nous donne M. Vacherot est fort incomplète et insuffisante. Quand Hegel nous dit que la science a pour objet de démontrer à l’intelligence individuelle qu’elle est identique avec l’esprit universel et absolu , et surtout quand il pose en termes si exprès cet axiome

de sa philosophie du droit : « Tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel, » légitimant ainsi tout ce qui est nécessaire ou seulement possible, je me demande comment une pareille doctrine peut être afîranchie d’une solidarité si manifeste avec le Spinozisme, la vraie forme, l’éternelle formo du panthéisme. Spinoza n’a pas tradnil en termes plus absolus l’identité du réel et de l’idéal.

Revenons à M. Vacherot. 11 affirme de toutes ses forces la distinction des deux mondes, le monde des types et celui des existences, l’un que l’esprit juge à la lumière de l’autre. Cela suffit-il vraiment pour n’être pas panthéiste ’? Aucun philosophe n'a snpprimé cette distinction, au moins au point de vue analytique et logique. Spinoza lui-même a distingué par une expression fort nette la nature-naturanle et la. nature-nalurée. Les autres panthéistes opposent sans cesse ces deux termes, sous les noms les plus variés : le premier principe et le monde qui en est une déchéance, l être implicite et l’être explicite, le phénoménal et le rationnel, l’unité immobile et la variété, l'idée au commencement et l'idée au terme de la dialectique, l’absolu sans conscience et l’absolu arrivant à se connaître dans l’esprit. Tout cela diflere-t-il radicalement de l’antithèse du monde réel et du mortde idéal, affirmés comme identiques dans la substance, distingués seulement par un point de vue de l’esprit'? Et si la différence est nulle, ne serons-nous pas obligés de convenir ou qu’il n’y a jamais eu de panthéistes, puisqu’ils ont

tous établi la distinction logique de Dieu et du monde, ou que M. Yacherot est panthéiste comme eux , puisqu’il affirme avec eux l’identité substantielle de l’un et de l’autre?

Je ramènerai tout à une seule question : la doctrine de M. Yacherot sauve-t-elle l’individualité véritable des êtres, et pour appliquer la question à l’homme, sauve-l-elle sa réalité individuelle et libre? Si la personnalité de l’homme est vraiment épargnée dans son principe, s’il est vrai qu’elle subsiste à travers tous les risques qu'on lui fait courir, j’avouerai bien volontiers queM. Yacherot n’est pas panthéiste.

Je n’ignore pas que M. Yacherot fait les plus grands efforts pour empêcher l’individualité d’aller se perdre sans retour dans l’abîme de la Substance. Selon lui, l’unité de substance n’empêche pas l'existence des êtres individuels. Nous connaissons notre individualité, nous ne faisons que concevoir la substance. La substance s’offre à nous avec les caractères d infinité, do nécessité absolue, d’universalité. Nous connaissons, au contraire, de notre âme l’identité personnelle, l’activité spontanée, l’intelligence, la volonté libre. Il ne faut rien chercher au delà de ces données de l’expérience, pour achever la notion de l’individualité; elle est déjà complète, quand même il serait démontré que cette individualité de tous les êtres a poj^r fond une commune substance*. Yoilà, je l’avoue, des conceptions qui se refusent à

entrer dans mon esprit, tant j’y trouve de contradictions. Je ne puis absolument comprendre comment l’être individuel peut, dans ces conditions, ne pas s’absorber dans l’unité de la substance. Cette contradiction, inhérente au système, éclate d’ailleurs à chaque instant, malg:ré l’industrie sincère d’un esprit habitué aux plus subtiles abstractions. « Quand nous parlons d’âme, de corps, d’esprit, de matière, gardons-nous bien, ditquelquepartM.Vaclierot, d’attacher un sens ontologique à ces termes : il n’y faut voir que l’expression de phénomènes, de facultés, non d’étres véritables, non do principes dans l’acception substantielle du mot. Tandis que la physiologie, la psychologie réalisent des abstractions, chacune à sa manière, en convertissant en substances les forces et les facultés qu’elles étudient à part, la métaphysique ramène ces forces et ces facultés à leur unité substantielle, à leur être véritable, principe générateur de leur développement et de leur rapport, de leur lutte et de leur harmonie, sous l’influence des causes extérieures, au sein de l’Être universel’. » Il est vrai qu’ailleurs M. Vacherot nous fournit un ingénieux moyen de sortir d’embarras. L’homme est-il un être en soi ou n’est-il que telle détermination de l’Être en soi? peu importe. L’une est la définition psychologique, l’autre est la définition métaphysique. Entre ces deux définitions, il n’y a qu’une différence de point de vue*. M. Vacherot se contente

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