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LES PANTHÉISTES ET LES SCEPTIQUES

Dans ce grand mouvement de critique qui, en s’appliquant à toutes les questions, altère et dissout toutes les croyances, que devient la destinée humaine? A quel avenir est réservée lâme individuelle et libre? L’inquiétude passionnée de l’esprit humain qui ne se satisfait jamais complètement sur ce point si délicat et si grave, l imporlance de cette question, son obscurité même, tout nous fait espérer que l'on voudra bien nous suivre dans cette rapide excursion à travers quelques systèmes, remarqués à divers titres dans ces dernières années.

C’est encore, sous une autre forme, le problème qui nous a déjà occupé, celui de la personnalité de

Dieu, l'idéal de l’individualité humaine et le garant suprême de la persistance de notre être dans le monde inconnu que la mort ouvre devant nous. La question de la vie future dépend de celle-ci : Dieu n’est-il que l’Ordre abstrait des choses, ou bien en est-il le Principe intelligent ? Dieu est-il la Force aveugle ou le Dieu moral, le juge et le père du genre humain ?

Tous les écrivains qui , de nos jours, ont touché au problème de la vie future se partagent en deux classes bien tranchées. Les uns, sceptiques, idéalistes, panthéistes, à quelque degré que ce soit, ou bien adèguent ce problème au delà des limites de la raison, ou bien en transforment tellement les donnas que la solution n’a plus rien de commun avec les idées habituelles et le langage qui les exprime. Les autres, imaginations enthousiastes ou mystiques, entreprennent soit de définir la nature, soit de marquer le lieu de la vie future et de nous en donner comme une rapide et éblouissante vision. Mais quelques-uns de ces utopistes de la vie future en altèrent gravement les conditions fondamentales, sous prétexte de l’interpréter et de l’expliquer. Devant ces doctrines ou ces fantaisies, nous nous tiendrons à l’essentiel et au certain, convaincu que si peu qu’il y ait de certitude en pareille matière, il y en a assez pour donner du prix à la vie.

Occupons-nous d’abord de ce groupe de penseurs contemporains parmi lesquels nous rencontrons les noms qui nous sont déjà familiers, et qui se rat-

LES DOCTRINES RÉCENTES SCR LA VIE FDTÜRE. 347 lâchent pour la plupart au Criticisme de Kant ou à l'Idéalisme de Hegel. Dans cette brillante mais obscure mêlée de spéculations importées d’Allemagne, comment s’est transformé le dogme de l’immortalité, comment s’est-il subtilisé jusqu’à s’évanouir en une sorte de métaphore'?

Ce qui caractérise, sur cette question, le panthéisme et toute doctrine qui de près ou de loin s’en inspire, c’est une équivoque; les panthéistes français, comme les panthéistes allemands, leurs maîtres, nous parlent volontiers de l’immortalité. Le mot est le même chez eux et chez nous ; il s’agit de savoir s’il y a sous le même mot la même idré. Or un des points les j)lus solidement établis par la doctrine spiritualiste, dans les controverses contemporaines, est la délinition du sens exact et précis de ce mot. Je n’ai qu’à résumer sur ce point cette excellente et forte doctrine pour éclaircir le fond du débat entre les panthéistes et nous. Je tâcherai de le faire de telle manière que les intelligences les plus étrangères à cet ordre d’idé-es puissent saisir la différence radicale qui nous sépare, sous la vague identité d’un mot.

Je suppose qu’on vous dise : Vous n'avez rien à craindre de la mort. Vous ne pouvez pas mourir. Rien de ce qui existe ne peut cesser d’être. L’idée du néant est une idé>e contradictoire. Il n’y a pas d’anéantissement, pas de destruction possible, il n’y a que des transformations. Les conditions de votre être changeront ; ce qui constitue votre personnalité

éphémère fera place sans doute à d’autres modes de l’être, mais ce qu’il y a de réel, de substantiel en vous, votre être lui-même, ne périra pas. — Serait-ce assez? Et cette impossibilité de ranéanlissement de l’être suflira-t-elle à vous consoler de perdre, en mourant, les conditions de votre personnaliü; ? Cette continuité de l’existence pure, delà substance nue, à supposer qu’elle soit possible, est-ce là cette espérance de l’immorlaliU^ que nourrit l’humanité, qui la console, qui soutient son cœur dans les épreuves de la vie et contre les terreurs de la mort? Toute la question de la vie future se réduit-elle pour nous à savoir que le principe métaphysique de notre âme subsistera?

Assurément non. Ce <jue le spiritualisme, d’accord avec la foi instinctive du genre humain, appelle l’immortalité, c’est l’immortalité de la personne, de cette âme particulière qui a pensé, aimé, agi, lutté, souffert, durant une vie plus ou moins longue; c’est la persistance de cette existence individuelle, gardant, si je puis dire, après la mort, la physionomie qu’elle s’est créée, le signe de sa réalité distincte et séparée. Cette immortalité seule nous intéresse; tout autre genre d’immortalité nous laisse absolument insensibles. Qu’cst-ce, en effet, pour nous que le principe métaphysique de notre âme, dépouillé de tout ce qui fait notre vie propre, la pensée, le sentiment, la causalité libre? Ce n’est que par un effort d’abstraction que je parviens à séparer ma subsUmee de ma personne. En soi, celle substance

LES DOCTRINES RÉCENTBg SDR LA VIE FUTORE. 349 impersonnelle, ce fond vague de l’f^tre, séparé de toute faculté, est-ce autre chose qu’un insaisissable mumène, supposé plutôt que conçu, un pur possible, un pur abstrait? Ce que je conçois, ce que je connais de moi , c’est moi-même, c’est la force intelligente et libre que je suis, ce qui en moi pense et veut, et sait qu’il pense et qu’il veut, ce qui possède par la conscience l’existence actuelle et relie celle existence au jiassé par la mémoire, affirmant ainsi sa propre durée sous la forme de l’identité, qui n’est pas une continuité obscure et inconsciente de l’être, mais bien la continuité sentie et connue delà personne. Ma conscience n’est pas mon être, sans doute, mais elle en est l’unité intelligible. En dehors d'elle, mon être se dérobe à moi. Ce n’est que sous la forme de personne, c’est- à- dire sous la loi de la conscience, qu’il m’apparaît et m’appartient. Anéantissez ma conscience, il se peut que vous n’anéantissiez pas en moi le principe inconnu delà substance, mais cette substance que je ne connais plus me devient absolument étrangère. C’est l’être encore, si vous voulez, mais indéterminé; cc n’est plus mou être. Et par quel effort d’abstraction pourrai-je m’intéresser aux destinées métaphysiques de ce je ne sais quoi, qui n’aurait plus rien de ce qui a fait ma personne, et, par conséquent, qui ne serait plus moi? D'ailleurs, une immortalité de ce genre renverse la doctrine de l’épreuve et tout l’ordre moral, en détruisant toute possibilité de sanction. Quelle sanction pensez-vous qu’il puisse

exister là où l’identité n’existe plus ? Quelle responsabilité là où il n’y a plus de souvenir pour rétablir le lien moral entre la peine et la faute, entre le bonheur obtenu et la vertu qui l’a mérité ?

Le véritable, le seul genre d’immortalité que je conçoive et dont la noble perspective sollicite ma pensée, c’est donc l’immortalité morale, c’est-à-dire la persistance de ma personne avec conscience, responsabilité et souvenir. Détruisez ces conditions, vous réduisez toutes les espérances de la vie future à une immortalité métaphysique , dont je me soucie peu, ne concevant guère ce qu’elle peut être. Or, ce qu’il m’importe de disputer au néant, ce n’est pas cette substance impersonnelle que Je ne connais pas, c’est ma personne tout entière, mais elle seule.

Cette immortalité morale , cette vie future reliée par la mémoire à la vie passée, jamais le panthéisme ne pourra nous l’accorder. Elle répugne à son principe même, qui est l’absolu, seul éternel, seul réel. Il n’y a pour les panthéistes qu’une existence vraie ; il n’y a qu’une substance. Tout le reste n’est que modalité pure, phénomène passager do la vie divine. Toute existence individuelle est pure apparence. L’homme n’a qu’une ombre de personnalité dans ces rapides instants qui mesurent sa vie si courte. Cette ombre de personnalité , comment pourrait-elle persister après la mort? Ce sont là des vérités élémentaires sur lesquelles il serait inutile d’insister. Aussi n’a-t-on vu jamais un panthéiste

Lf;S DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE 351 conséquent réclamer, contre l’évidence de son principe , ce genre d’immortalité qui ne serait que le prolongement dans l’avenir de cette personnalité, qu’il nie dès la vie présente. Quelques expressions ambiguës, échappées au génie d’ordinaire si précis de Spinoza ou à la langue confuse des idéalistes allemands, pourraient nous induire en erreur sur ce point délicat, si la réflexion ne venait aisément corriger ce premier jugement et rétablir le vrai sens de ces équivoques formules. Au contraire, voyez les éternelles métaphores par lesquelles le panthéisme, dans ses effusions lyriques, exprime la réintégration de l’âme humaine en Dieu, chez les mystiques de l’Inde comme chez ceux d’Alexandrie. C’est la goutte d’eau qui retourne à l’Océan universel; c’est l’étincelle qui rentre au foyer de l’Être; c’est le reflet, c’est le rayon qui revient à la Source lumineuse. La lutte morale, l’épreuve de la vie, le devoir qui résume tous les autres, c’est de développer en soi Dieu, de détruire cette ombre d’individualité, ce non-etre, seul obstacle qui sépare l'homme de Dieu. Par la mort l'homme redevient Dieu; elle fait tomber cette illusion d’une personnalité misérable qui tenait l’âme humaine distincte et comme exilée du principe universel. N’est-ce pas là l’éternelle doctrine, l’étemelle morale des panthéistes mystiques? Et y a-t-il rien, dans de pareilles idées, qui ressemble à l’immortalité?

Tout cela a été souvent et fortement établi ; mais il faut aller plus loin et montrer que le panthéisme

vraiment scientifique, celui qui accepte vaillamment toutes ses conséquences sans se payer de vagues et brillantes métaphores, ne peut pas plus établir l’iinmortalité métaphysique que l’immortalité morale. On s’est trop souvent contenté de démontrer contre les panthéistes que la nécessité de leur principe les contraint d’anéantir la personne dans l'infini divin. On a semblé leur accorder que, dans cet anéantissement de la personne, la substance du moins, ou le principe de l’être, de quelque nom qu’on l’appelle, pouvait ne pas périr. Mais quelle substance? quel principe? Il n’y a pas deux substances dans le panthéisme, il n’y en a qu’une; ni deux principes, il n’y en a qu’un. L’éternité de mon être est aussi impossible que l’éternité de ma personne. En faisant cette concession au panthéisme, on oublie que l’âme humaine est un pur mode, un moment fugitif de l existence absolue. La vie mesure la durée de ce phénomène divin, la mort en marque la fin. Scion l’invariable doctrine de tout panthéisme, je n’ai pas d'être propre ni de substance qui m’appartienne. Que veut-on dire quand on parle de l’éternité de mon être au sein de l’Être universel ? Que parle-t-on de s’absorber en Dieu ? Ce sont là façons de langage qui n’ont rien de philosophique et qui ne servent qu’à perpétuer les malentendus. — En résumé, la personnalité humaine n’est qu’une jiersonnalité nominale, une apparence, elle s’évanouit à la mort; il n’y a donc pas d’immortalité morale. L’âme n’est qu’un mode de l’existence absolue, elle

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LES DOCTOINES HÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 353 ii’a pas de substance qui lui soit propre; il n’y a donc pas d’immortalité métaphysique. La nature d’un phénomène est précisément de ne pas durer; l’âme n’est qu’un phénomène divin; Dieu seul subsiste; son nom même le dit, il est la Substance.

Et pourtant les panthéistes nous parlent à chaque instant de l'immortalité, comme d’autres, qui consacrent les plus ingénieux efforts à détruire la réalité de l'être divin, nous parlent sans cesse de Dieu. Il faut donc que les uns et les autres entendent autre chose que nous par le même mot. Ne faisons jamais à nos adversaires l'injure de croire qu’ils continuent à dessein d’employer des mots vides de sens, qui auraient le double tort de déguiser leur propre, pensée, et d’éterniser l’aveuglement d’autrui. Cherchons plutôt à interpréter l'idée nouvelle qui, faute de mieux, s’abrite sous un vieux mot. C est un procédé plus scientifique et plus digne de nous.

Plus j’essaye de pénétrer dans l’intimité de la pensée des panthéistes, plus Je m’assure que ce nom d'immortalité n’a qu’un sens pour eux, un sens très-particulier et tellement différent de la signification habituelle, qu’on pourrait dire qu’il est son contraire. L'immortalité, pour le piinthéiste, n’est pas reléguée dans un chimérique avenir, cachée dans l’inconnu de la mort. Elle est actuelle, réalisable à chaque instant pour nous. Ce n’est pas une forme de la vie future, c’est une forme de la vie pré-

gpnte. Elle se réalise à une seule condition, qui est de nous associer par la pensée à l’éternité du Principe, à l’absolu de la Substance. Notre immortalité s’accomplit ici-bas, pour chacun de nous, par la participation que nous cavons tà l’absolu, au divin. Il est puéril de chercher la vie éternelle dans un autre temps et dans un autre lieu. Le véritable temps de l’immortalité, c’est la vie présente ; le véritable lieu de l’immortalité, c’est notre âme. Le ciel, c’est notre raison, quand nous pensons l’absolu. Nous devenons immortels quand notre pensée, sortant du monde de la contingence, s’attache à son principe et jouit, par une sorte de communication, de sa nécessité et de son éternité. Connaître sa dépendance, se sentir comme soutenu et bercé sur le sein de l’éternelle Substance, tirer toute sa force et tout son orgueil de son rapport avec l’absolu qui tient un instant notre chétive personnalité suspendue sur l'abîme du néant, voilà la seule, la vraie immortalité qui nous soit promise. Toutes les formes sous lesquelles l’humanité conçoit la vie future ne sont que des délires d’imagination et des rêveries d'enfant. Voilà ce dont il faut que nous nous contentions, si nous sommes des hommes. Et remarquez l’admirable conséquence. La loi de la répartition des peines et des récompenses, qui est un des éléments essentiels de la vie future, se trouve merveilleusement accomplie ici-bas. Chacun a de l’immortalité ce qu’il mérite. répartition en est infaillible, puisque ce qui constitue en chacun de nous cette immorta-

LES DOCTRINES RÉCENTES SDR LA VIE FUTURE. 355 lité, ce qui en fixe le degré, c’est précisément la perfection à laquelle nous nous sommes élevés. Est pleinement immortel celui qui a réalisé le plus de divin dans sa vie ou dans sa pensée, par la science ou par la vertu. Ce que sa vie contient de bon , ce que sa pensée contient de vrai, c'est précisément là ce qui établit sa participation à l'éternel. La mesure de celle science et de celle vertu est donc la mesure de son immortalité. Au contraire, ceux-là sont exclus de la vie éternelle qui tombent tout entiers dans le monde de l’apparence et de la modalik-, qui se séparent du Principe universel par la bassesse de leurs actions ou de leurs pensées, qui livrent leur vie en proie aux inclinations vulgaires, aux satisfactions égoïstes, aux humiliantes tyrannies des sens. Ce n’est pas Dieu qui les exile de lui; eux-mêmes s’exilent de Dieu. A chaque pas qu’ils font hors de la vérité, leur |)cnsée s’obscurcit, le goût du divin s’éteint en eux; le dernier degré du malheur est de ne le plus sentir. Ils vivent dans le temps, ce qui est la mort véritable, au lieu de vivre dans la pensée des choses éternelles, ce qui est la vraie immortalité.

Certes, nous sommes loin de nier la grandeur et la beauté de cette conception stoïque ; mais nous demandons si ce n’est pas faire violence à l’opinion et au langage que de définir de celle manière l’immortalité et de réaliser ainsi la vie future dans la vie présente ? Avions-nous tort de dire que ce qui définit le panthéisme sur cette question essentielle,

c’est une équivoque ? La gravité de cette équivoque, on peut la mesurer maintenant.

Quelques exemples, pris çà et là dans l'histoire du {)anthéisme moderne, le seul qui soit vraiment scientifique et qui ait eu conscience de son principe, suffiront, je l’espère, pour mettre hors de doute l’exactitude de notre interpivtation. Les formules varient à l’infini; mais ce serait une œuvre aisée que de montrer la constance de la pensée qu’elles expriment.

11 n'y aurait quelque difficulté que pour Spinoza. Encore cette difficulté est-elle plus apparente que réelle. Il semble, à une lecture superficielle, que rien ne soit plus décisif que la pensée de Spinoza en faveur de la vie future. La cinquième partie de VAthique abonde en propositions, en scolies, en corollaires, dont l'énoncé offre de curieuses analogies avec la doctrine ordinaire de l’immortalité : « L’âme humaine ne peut entièrement périr avec le corps. Il reste quelque chose d’elle, quelque chose d’éternel. — L'âme humaine peut être d’une nature telle que ce qui périt d’elle avec le corps ne soit d’aucun prix en comparaison de ce qui continue d’exister après la mort, ptc., etc'. » Toutefois, examinons de plus près le développement de ces propositions, et voyons si l’on ne peut pas, si l’on ne doit pas les expliquer dans un sens très-différent du sens apparent.

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