‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 67 sur 89 · M. Saisset, Introduction aux Œuvres de Spinoza · texte numérisé non relu

M. Saisset, Introduction aux Œuvres de Spinoza

physique de l’ame dans la doctrine de Spinoza. En voici un autre , moins important sans doute, puisqu’il conclut seulement contre la possibilité de l’immortalité morale. Il a sa valeur pourtant et mérite d’être médité.

<1 Spinoza déclare formellement , et à plusieurs ^ reprises, qu’après la dissolution des organes, ni l’imagination ni la mémoire ne peuvent exister. 11 définit la mémoire : un enchaînement d’idées qui exprime la nature des choses extérieures suivant l’ordre et l'enchaînement même des affections du corps humain. La mémoire n’existe donc dans ITime qu’autant que le corps existe. Or, sans la mémoire, où est l’identité personnelle?... L’âme humaine, en tant qu’elle enveloppe l’existence actuelle du corps humain, est donc périssable. Les sens, la mémoire, l’imagination, facultés passives, appropriées à une existence successive et changeante, périssent avec le corps , et emportent avec elles nos idées inadéquates, c’est-à-dire tout ce misérable cortège de nos passions , de nos préjugés et de nos erreurs. »

Ainsi, d’une part, Spinoza, en excluant la mémoire de toute participation à la vie future, détruit la condition même de l’immortalité personnelle; d’autre part, la logique de son système lui imposerait, après avoir défini l’âme l’idée du corps, de renoncer à soutenir son éternité, et de déclarer que l’âme cesse d’être quand elle cesse d’affirmer l’existence présente du coiqis. Voilà deux con-

LES DOCTRINES RÉCENTES SDR LA VIE FUTURE. 359 clusions dont l’une sort des aveux de Spinoza lui -même, l’autre des nécessités logiques de sa doctrine.

Il semble qu’il y ait sur ce point flagrante contradiction entre ces deux conclusions si nettes , si péremptoires, et les affirmations de Spinoza en faveur de la vie future. Ce serait un parti commode, mais peu pliilosophique, de se décider pour la contradiction. N’y aurait-il pas quelque moyen d'y échapper? Essayons; cette recherche a son prix. — Qu'est-ce qui subsiste de nous, selon Spinoza? La raison, et la raison seule, c’est-à-dire cette partie de notre âme qui nous fait percevoir les choses sous la forme de l’éternité; la raison, c’est-à-dire cette partie de notre intelligence, .toute formée d’idées adéquates, cette partie de nous-mêmes par laquelle nous nous maintenons en rapport avec le principe éternel, avec la Substance. Toutes ces définitions expriment la doctrine du plus pur Spinozisme sur l’essence de la raison. Ne sont-elles pas de nature à éclairer singulièrement la question?

Ce qui est éternel dans notre âme, ce n’est pas la substance intelligente, qui n’existe pas, ni l’unité métaphysique ou la série continue de nos idées, ce sont les idé«s elles-mêmes. Et quelles idées? seulement les idées adéquates, ou plutôt celle qui les résume toutes, l’idée de Dieu; tout le reste périt. Ce qui subsiste, c’est l’idée de Dieu. Mais cette idée, dans la doctrine de Spinoza, est-elle distincte de Dieu même? Est-ce la seule fois, dans l’histoire du

panthéisme, que la notion de l'absolu s’identifierait avec l’absolu? Est-ce la seule fois que la pensée se confondrait avec son objet éternel? N’est-ce j)as la constante illusion des idéalistes que d’affirmer l’identité de l’être et de la pensée, j’ajoute, pour restreindre ce point de vue au sujet qui nous occupe, l’identité du divin et de la pensée qui le conçoit?

Remarquons, que nulle part Spinoza n’a prononcé le nom d’immortalilé . « 11 y a, dit-il, dans l’âme humaine quelque chose d’éternel. — Nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels. » Nous éprouvons que nous sommes élernelsÿ cette expression est assez claire. 11 semble bien que Spinoza veuille marquer par là cette notion vive et présente que nous avons de notre dépendance par rapport au divin , dépendance qui constitue, lorsque nous la sentons, l’expérience actuelle de notre éternité. 11 ne s'agit pas d’une immortalité future, mais de l’éternité actuelle. Et que peut-on entendre par là, sinon notre rapport actuel, immanent avec l’Éternel?

Si cette interprétation est exacte, il doit s’ensuivre que nous augmentons la partie éternelle de notre âme à mesure que nous développons en nous la pensée du divin. Or, c’est précisément ce que Spinoza aflirme avec une singulière insistance : « L’essence de l’âme consiste dans la connaissance ; par conséquent, à mesure qu’elle connaît plus de choses sous le caractère de l’éternité, une plus grande

LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 361 partie d'elle-même subsiste » Il dépend de nous d’anéantir complètement cette essence de notre âme; il dépend de nous, au contraire, d’augmenter indéfiniment notre participation à l’éternité en développant en nous l’idée de Dieu : « Les principes que j’ai établis, dit Spinoza, font voir clairement l’excellence du sage et sa supériorité sur l’ignorant, que l’aveugle passion conduit. Celui-ci, outre qu’il est agité en mille sens divers par les causes extérieures et ne possède Jamais la véritable paix de l’âme, vit dans l’oubli de soi-même et de Dieu et de toutes choses , et , pour lui , cesser de pâtir, c’est cesser d’être. Au contraire, l’âme du sage peut à peine être troublée; possédant, par une sorte de nécessité éternelle , la conscience de soimême , de Dieu et des choses , Jamais il ne cesse d’être ’. » Spinoza ouvre d’une main hardie cette voie , où se précipiteront après lui tous les panthéistes, la voie de l'exclusion et du privilège. Il établit nettement cette doctrine aristocratique de l’immortalité, qui en réserve le monopole aux grandes âmes et en refuse le partage aux intelligences vulgaires. C’est là, du reste , une impérieuse nécessité pour toute doctrine qui réduit l’immortalité à la conscience actuelle et présente de Dieu. 11 est clair que si pour être immortel comme on l’entend il faut penser à Dieu, au Dieu du panthéisme, et si la

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