Ibid., conclusion
part d’éternité de chacun dépend du développement qu’il aura donné à cette idée, bien des hommes sont par là même déshérités de tout droit à la vie immortelle, n’ayant jamais pensé l'absolu sous cette forme abstraite ni ressaisi le lien qui les rattache à la Substance universelle.
Ce qui serait jusqu’à un certain point contestable, chez Spinoza, se précise et s’éclaire de plus en plus à mesure que nous avançons dans l’histoire du panthéisme moderne. A part quelques concessions à la faiblesse intellectuelle de l’humanité inférieure et aux habitudes de son langage; à part aussi, il faut bien le dire, quelques généreuses inconséquences, quelques énergiques retours à la réalité, les grandes écoles allemandes, l’école de l’idéalisme subjectif, comme celle de l’idéalisme absolu , n’ont guère varié dans l’expression de leur doctrine sur l’immortalité. On nous excusera si nous courons à la surface des choses. Les preuves seraient à l’infini.
Il arrive parfois au noble et viril génie de Fichte de nous ouvrir les perspectives de la vie future. Mais avec quelle assurance il nous montre cette vie future commencée, réalisée dès cette existence! Si nous sommes éternels, c’est par notre rapport à la loi morale, qui est éternelle; c’est parce que cette loi vit en nous et se sert de nous pour se réaliser. « Je suis immortel, s’écrie-t-il, par la résolution que j’ai formée de lui obéir. Je possède la vie future dans la vie
LES DOCTRINES RÉCENTES SCR LA VIE FUTURE. 363 présente, puisque je vis de la vie propre à l’ordre moral. »
La Doctrine de la science incline visiblement à restreindre les droits et les attributs de la personne humaine en absorbant de plus en plus le moi réel, empirique, dans ce moi abstrait qui se nomme l’absolu Là, comme dans le beau livre de la Destination de l'homme, Ficbte nous donne le conseil de mourir au monde et de renaître en Dieu par l’entier sacriQce de la personnalité. Ses disciples ont moins de réserve encore. Les uns définissent notre immortalité par la conception de l infini, les autres par l’autonomie absolue de l’esprit humain dans le gouvernement de sa pensée et de sa volonté. De tous, c’est sans contredit Horn qui a trouvé la formule la plus énergique et la plus précise : « La pensée de l’éternité, voilà l immortalité même. « 11 n’y a plus là trace de croyance à une vie future; tout se réduit à l'éternité idéale que nous avons vue poindre chez Spinoza, c’est-à-dire à l’idée de l’éternité.
Herder, Novalis, Goethe, s’en tiennent tous les trois à une sorte de Spinozisme poétique qui brille plus par l’éclat d’un style inspiré que par la précision des idées. Écoutez Herder, qui s’écrie : « De
1. Voy. rnistoire critique des doctrirtes religieuses de la philosophie moderne, par Christian Bartholmèss, t. I, p. 396, <i06; t. II, p. 73, etc., etc. Voy. aussi M. Wilm, Histoire de la philosophie allemande , pour établir la suite des écoles philosophiques et la perpétuité des mêmes idées, du même esprit dans chacune d’elles.
même qu’il n’y a point de mal dans l'empire de Dieu, il n’y a point de mort. Les formes de la vie changent, il est vrai, mais la force vitale persiste et survit à toute transformation. L’individualité humaine n'est qu’un vêtement que la nature prend et quitte tour à tour. L’homme se flétrit comme la plante, et sa fleur fait place à une semence dont sortira une plante nouvelle. L’Etre infini seul peut dire : Je suis moi et le même; hors de moi il n'y a personne. » — Novalis célèbre dans un hymne perpétuel ce Dieu-Nature qui s’agite sourdement dans les eaux et les vents, sommeille dans les plantes, s’éveille dans l’animal, pense dans l'homme et remplit tout d’une activité qui ne s’épuise jamais. Le souffle de Spinoza pénètre de toutes parts l’âme de l’Allemagne et y répand l’impérissable semence du panthéisme. Gœthe réconciliant dans les profondeurs calmes de son génie ces deux principes qui semblent s’exclure, et dont il s’inspire également, l’Hellénisme et le Spinozisme, adore cette Unité éternelle qui se révéle en mille manières, qui se crée elle-même d’éternité en éternité. La plus haute félicité , selon lui, est de se perdre dans le sein de ce Tout , et de réaliser, dès cette vie, toutes les promesses d’une fantastique immortalité en s’absorbant dans l’être absolu des choses ; il s’enchante de la pensée de cette réalité impersonnelle, il s’écrie avec Marc- Aurèle : w ^uotç, èx «où Ttawa, tv «ol ravra, ei; ot TavTa ! il se console de vivre en assistant par la pensée à cette grandiose évolution de l’unité divine. Tandis
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que Goethe traduit le Spinozisme sous les formes plastiques de son génie, l'enthousiaste Schleiermacher convie ses concitoyens à une sorte d’apothéose du maître : « Venez sacrifier avec moi une boucle de cheveux aux mânes du saint et méconnu Spinoza ! Le sublime esprit du monde le pénétra , l’infini fut son commencement et sa fin, l’universel son unique et éternel amour, p Est-ce la pensée de Spinoza qu’il interprète, est-ce la sienne qu'il exprime quand il définit en ces termes l’immortalité : « Au milieu du monde fini , se sentir un avec l’infini et être éternel à chaque instant, voilà l’immortalité religieuse. Celui qui a compris qu’il est plus que luimême, sait qu’en se perdant, il perd peu de chose, t^lui-là seulement qui a éprouvé un plus saint et plus vaste désir que le vœu de durer comme individu, a droit à l’immortalité; lui seul comprend l’existence infinie à laquelle nous devons infailliblement nous élever par la mort »
Irons-nous demander la personnalité de l’àme dans la vie présente et dans l’avenir à la doctrine de l’identité absolue? Mais y a-t-il place pour les existences individuelles dans un système où Dieu est l’identité du réel et de l’idéal, du fini et de l’infini, où le monde n’est que l’évolution du principe unique, sous la loi d’une absolue nécessité? En vain Schelling essaye-t-il de rétablir une ombre d’individualité par sa théorie célèbre de la