Second discours $ur la religion
chute et de la réhabilitation. Comment y a-t-il réussi ? Quelle valeur a cette distinction qu’il s’efforce d’établir entre l’iiine réelle, principe du corps, destinée à périravec lui, et l’âme idéale, qui, affranchie de l’âme réelle et réhabilitée par la mort , retourne en Dieu où elle subsiste comme idée? Ne semble-t-il pas que Schelling revienne à la théorie de Spinoza, pour qui la meilleure partie de notre âme, la raison, est éternelle ? Mais cette raison , considérée en soi , est-elle nous-mêmes ? Ne se réduit-elle pas à l'idée de Dieu? Et toute cette doctrine de l’immortalité signifie-t-elle autre chose, en définitive, que la faculté que nous avons de concevoir l’Éternel? Il est presque superflu de poser la question pour Hegel et pour ses innombrables disciples. C’est là que toute apparence de personnalité disparaît dans eette force dialectique, dans ce Dieu qui n’est pas Dieu , mais le divin , dans ce Dieu qui n’est pas une substance, mais qui est une idée, qui n’est pas un être, mais un mouvement logique, le rhythme universel par lequel l’abstrait se réalise, le possible se développe , la puissance passe à l’acte. Que peut être l’âme , sinon un moment fugitif de l’idée? A peine a-t-elle paru, déjà la dialectique l’a anéantie. Que parlc-t-on de vie future et d’immortalité? C’est comprendre grossièrement les choses que de nous arroger à nous-mêmes ce qui ne convient qu’à l’espèce. L'individu cesse d’être; mais, à vrai dire, a-t-il jamais été? Qu’y avait-il en lui que la loi, la formule du genre? Il manifestait l’individu géné-
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LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 367 ral, le genre; mais le genre seul était, seul il sera. La dialectique fait passer la puissance à l’acte, l’acte au néant. L’acte est le terme de la dialectique; mais la dialectique recommence éternellement son œuvre. Ce qu’il y a de vraiment divin dans l’acte, ce n’est donc pas cet acte éphémère, c’est la loi qu'il exprime, la loi antérieure à lui, qui lui survit, et dont la nécessité éternellement agissante produira toujours, du sein inépuisable du possible, le réel, du fond de la puissance indéGnie la série indéGnie des actes qui la réalisent. L’immortalité, dans la rigueur du mot, n’est donc que la constance du genre, l’uniformité de la loi, le rhythme éternel de l’idée. Et cependant, à nous aussi, dans cette heure fugitive où le mouvement de la dialectique nous appelle à la vie, il est donné d’être immortels d’une certaine manière, par la connaissance, et de réaliser un instant cette forme supérieure de l’existence, pure chimère si nous la cherchons dans l’avenir, réalité idéale si nous savons la créer en nous par la pensée du divin.
C’est à cela que se réduit la doctrine de Hegel sur la vie future. Le panthéisme n’en connaît pas, ne peut pas en connaître d’autre.
Sortons de l’Allemagne et rentrons en France. N’y retrouverons-nous pas les mêmes explications et les mêmes formules? Ce serait œuvre longue et fastidieuse que de les poursuivre dans .tous les écrits où elles ont pénétré. 11 se fait chez nous, depuis
dix années, un sourd travail de panthéisme qui se révèle de toutes parts et altère profondément la langue comme les idées. Nous avons ailleurs recherché à quelles causes il faut attribuer ce prodigieux développement, sinon de la doctrine de l’identité, du moins de la critique hégélienne; nous ne voulons ici en constater que les résultats dans la question de la vie future.
Parmi les plus sincères esprits que la dialectique d’Hegel ait enivrés, on pourrait nommer M. Charles Dollfus. Quelques citations prises au hasard dans ses livres expliqueront ce qu’il entend par un de ces mots que sa plume rencontre souvent, l’immortalité : « La philosophie proclame l’immuable au sein des métamorphoses, l'immortalité au sein de la mort, Dieu, en un mot, au sein de l’univers et de l’humanité.... L’infini vivant est une mer sans fond et sans rivage; chaque être y est plongé; il y puise selon sa capacité et restitue successivement au réservoir commun les cléments qu'il lui emprunta pour le développement de son activité. L’existence pour soi est impossible dans la nature, toute existence n’étant déterminée que par des rapports avec les autres. La nature seule réalise l’existence absolue, parce qu’elle embrasse tous les rapports. — La notion de l’immortalité se dégage peu à peu d’un alliage superstitieux , à mesure que l’homme apprend mieux à distinguer en lui ce qui mérite de durer de ce qui n’est que transitoire.
représentation de cieux imaginaires, tracés sur le modèle d’une existence toute relative, fait place
LES DOCTRINES RÉCENTES SÜR LA \TE FUTURE. 369 insensiblement à une conception supérieure de l’immortalité. Le ciel est en nous ; chacun possède celui qu’il se fait et peut l’agrandir sans cesse par l’élévation de son idéal. Notre existence future se réalise en chaque instant. L’individu n’a qu’une existence; mais il dépend de lui d’en élargir le cercle en agrandissant l’horizon de son âme. Chacun est le propre artisan de sa vie et de son immortalité, parce qu’il est celui de son progrès '. »
Si M. Taine est un hégélien , c’est du moins un hégélien d’un caractère nouveau, qui nous promet de réconcilier Hegel et Condillac. Nous serions réduits à des conjectures sur sa doctrine de l’immortalité, s’il ne nous était aisé de la déduire de quelques principes déjà exposés et discutés par nous. 11 , y a longtemps qu’il nous a révélé le peu que nous sommes et l’illusion que nous nous faisons, quand nous imaginons, pour relier nos qualités entre elles, un lien substantiel (vinculum subslaïUiale ^ comme dit Leibnitz). « L’objet avant analyse et division c’est la substance; le même objet analysé et divisé, ce sont les qualités. La substance est le tout, les qualités sont les parties : ôtez toutes les qualités d’un objet, il ne restera rien. » Que sommes-nous donc? On nous l’a dit dans une formule que nous connaissons et qui du moins a le mérite de la précision :
« La nature d’un être est le groujie des faits princi-
1. Euaiturlapkilotophietociale, p. 258. — Révélation et révélateurs, p. 9, 31, etc.
paux et distinctifs qui le composent; un individu est un système de faits dépendants les uns des autres. »
Voilà tout l’homme. La même loi qui fait la vie en tenant ces faits groupés entre eux, fait la mort en cessant d’agir sur ce groupe qui se disperse et que sa dispersion détruit. La loi est immortelle, et compose sans cesse de nouveaux groupes et de nouveaux systèmes. Mais aucun de ees systèmes ne dure. Ils sont nécessaires pour réaliser la loi qui sans eux serait une abstraction. Ils l’expriment dans la rapide combinaison des faits qui les constituent; mais ils passent aussi rapidement qu’ils se sont formés, et à travers cette succession infinie de groupes éphémères, de faits associés pour quelques instants, seule la loi persiste, abstraite, mais immortelle. Lisons maintenant cette page des Philosophes français en y changeant un mot, un seul, et voyons si elle ne nous donne pas la plus exacte formule de cette doctrine de l’immortalité : « Concevez une espèce vivante, par exemple , l’espèce humaine. Chaque homme meurt après un certain nombre d’années, non par accident, mais en vertu de sa constitution, et par une nécessité intérieure; il en produit d’autres qui le remplacent, et ainsi de suite. Ce qui persiste et ce qui tend à persister, ce ne sont pas les individus, c’est l’espèce, c’est-à-dire la forme abstraite ou idéale commune à tous les individus, et les individus ne vivent, ne naissent
LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 371 ft ne se remplacent que parce que cette forme tend à subsister. L’espèce est donc autre chose que la somme des individus ; elle est nécessaire et ils sont accidentels; elle est une cause et ils sont des effets. Mais, d’autre part, elle n’existe qu’en eux et par eux; elle ne serait pas s’ils n’étaient pas ; il n’y aurait pas de forme idéale commune à tous les hommes s’il n'y avait pas d’hommes. »
Que reste-t-il à l’homme, entraîné au néant par la fuite rapide des heures qui mesurent sa vie? L’unique consolation, celle qui donne assez de prix à cette existence jetée entre deux éternités qui sont pour elle comme deux néants, c’est de contempler la loi et de s'identifier avec elle par la pensée. C'est là comme la source et le principe commun où nos hégéliens français viennent puiser leur hautaine indifférence. Chez tous nous retrouverions des vues analogues, l’immortalité transportée de l’individu à l’espèce; un type qui n’existe que par les individus, tout en les dominant et les réglant; une loi qui demeure éternellement agissante et identique à cllenième, idéal impersonnel et sans conscience qui est le divin sans être Dieu même , et dont l'évolution constitue l’universalité des choses. Joignez-y quelques fières pensées sur l'harmonie fatale du tout, sur le sentiment du rapport qui unit notre précaire existence à la dialectique éternelle qu’elle exprime à sa manière, et dont elle mlise l’abstraction sublime.
Au premier rang de ces philosophes se place par la vigueur et la pénétration de l’analyse , par la subtile originalité de la critique, l’auteur d’un livre, dont nous avons examiné les conclusions paradoxales sur le problème divin, la Métaphysique et la Science. Interrogeons ce livre sur le point spécial qui nous occupe.
Étant donnée la théologie rationnelle de M. Vacherot, est-il possible de conclure autrement que Spinoza sur la vie future? Nous ne le croyons pas. Certes , je n’ignore pas le glorieux effort par lequel M. Vaeherot s’est affranchi du Spinozisme sur un point capital, la moralité. J’ai lu les nobles pages où il répudie toute affinité avec la doctrine de l’identité absolue qui par la nécessité de son principe divinise le mal, où il dénonce éloquemment ce qu’il appelle le crime du panthéisme, où il affirme la liberté et par conséquent la personnalité de l’homme. Il est impossible d’imaginer une protestation plus digne et plus virile. Je reconnais que M. Vacherot restitue par là toute sa valeur à la preuve morale, celle qui établit la convenance, et mieux, la nécessité de la vie future, à une condition toutefois, c’est que la vie future soit possible. Par malheur, sa métaphysique tout entière répugne à l’immortalité. Un des principes constants de sa doctrine, n’est-ce pas l’opposition de la réalité et de la perfection? Or, comment définit-elle la réalité. Nous le savons déjà : Un phénomène qui passe. La perfection seule ne passe pas, précisément parce qu’elle n’est
LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 373 pas la réalité. Rien de réel ne peut donc durer; le phénomène dure plus ou moins, mais toute réalité étant un phénomène, est condamnée à finir. Comment l’homme, une des formes les plus fragiles de la réalité, échapperait-il à cette loi? Nous pourrions nous appuyer indifféremment sur tous les autres principes de cette théologie nouvelle, et la nécessité logique du système nous conduirait à la même conclusion.
V anthropologie de M. Vacherot nous y conduit également. Voici quelques formules qui la résument. L’homme n’est ni âme, ni corps, ni un composé d’âme et de corps. C’est un être complexe dans son unité, qui porte dans son sein la nature et l’esprit, et les produit dans un rapport tel que la nature forme la base, et l’esprit l’essence de l’humanité. L’âme et le corps ne sont qu’en apparence des principes distincts et opposés. En réalité, cette dualité se résout dans l'unité de l’être humain, s’il s’agit de l’âme et du corps, dans l’unité de l’Être universel, s’il s’agit de la nature et de l’esprit en général. Dans l'homme, de même que dans l’univers, ces rapports de la nature et de l’esprit ne s’expliquent point par une génération, une transformation impossible de principes contraires, mais par la simple évolution de l’être complexe qui les comprend également. Quand donc la philosophie nous parle d'âme et de corps, d’esprit et de matière, il faut n’y voir que l’expression de phénomènes, de facultés, non d’êtres véritables ni de principes dans l’acception substan-
tielle du mot*. L’erreur commune et inverse de la physiologie et de la psychologie est de réaliser des abstractions. — N’est-ce pas toujours, au fond, la même théorie hégélienne de l’évolution de l'être, de l’être en puissance tendant à l’acte et y arrivant à travers les formes les plus variées? Et quand il est arrivé à sa forme supérieure, à son terme, à l’acte qui est l’esprit humain, que peut-il faire, sinon passer à un acte supérieur dans lequel l’acte précédent se fond et s’évanouit, ou retomber dans les vagues profondeurs de la puissance abstraite d’où la loi du mouvement l'a tiré et où la même loi le ramène, par la plus stérile des alternatives?
Nous comprendrons mieux maintenant ces pages si tristes où M. Vacherot, poursuivant le chimérique espoir de l’immortalité dans tous les asiles où il se réfugie, dépeuple le ciel physique des âmes immortelles qu’une pieuse imagination y avait de tout temps établies, et refuse à ces pauvres exilées jusqu’à l’abri métaphysique d’un monde intelligible qu’avait rêvé pour elles la philosophie depuis Platon, a Toutes les religions représentent le ciel comme un monde supérieur, habité par des êtres bienheureux et immortels ; elles eu font le séjour de la nature divine, soit qu’elles en éparpillent l'idée en une vaste hiérarchie de dieux, soit qu’elles la résament en un principe unique, qui est le grand Dieu