‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 71 sur 89 · Pensées de Pascal, édition Havet, p. 134 et suiv · texte numérisé non relu

Pensées de Pascal, édition Havet, p. 134 et suiv

LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 379 on est dans ce doute, qui sont tranquilles et satisfaits d’y être, qui en font profession, qui en font vanité, il demande comment il se peut faire que ce raisonnement se passe dans un homme raisonnable :

Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce qne c’est que tout le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c’est que mon corps, qne mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur ellemême, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces eflrojables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à nn coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant, sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter.... Peut-être que je pourrais trouver quelque éclaircissement dans mes doutes; mais je n’en veux pas prendre la peine ni faire un pas pour le chercher; et après, en traitant avec mépris ceux qui se travailleront de ce soin, je veux aller sans prévoyance et sans crainte tenter un si grand événement, et me laisser mollement conduire à la mort, dans l’incertitude de ma condition future.

Quelle redoutable et pressante logique ! On sent, en lisant cette page, de quelle profondeur d’âme et de génie cette éloquence a dû sortir.

Nous n’avons pas à peindre, après Pascal, la basse

démence des esprits qui font vanité de ne se pas soucier de l'avenir, et qui se garderaient bien de faire un effort pour chercher ce qu’il en est. Mais il y a le doute, qui n'est pas l’indifférence, et pour lequel Pascal ne craint pas de marquer une virile compassion. Nous l’étudierons dans quelques passages épars au milieu des écrits de M. Renan.

Ce qui caractérise cet état particulier de l’âme, ce n'est pas une conviction arrêtée même dans le doute, ce n’est pas le doute devenu dogmatique et s'affirmant lui-même, c’est l’oscillation perpétuelle entre les contraires, l’attrait vivement ressenti pour une forme de la vérité, puis combattu, l’affirmation se montrant un instant et s’arrêtant court avant d’avoir prononcé le dernier mot, l’indécision absolue s’essayant dans toutes les voies pour arriver au but entrevu, puis brouillant sa trace, confondant les voies, tour à tour perdant de vue et retrouvant le but idéal de ce grand effort. On dirait, à lire avec attention les pages où M. Renan parle de l’immortalité, qu’il subit à la fois l’attraction des régions invisibles et qu’il y résiste. Mais cette lutte de deux forces contraires ne produit pas en lui l'immobilité, elle produit l’agitation des idées, l’inquiétude émue, une sorte de curiosité lyrique qui se communique à son style, et par son style à l’ârae du lecteur.

Il semble parfois, à l’entendre sur la question de la vie future, que c’est un hégélien qui parle.

C’est le même accent noble et triste; c'est presque la même formule de l'immortalité. La morale, nous dit-on, même sans la sanction, a nonseulement tout son prix, mais tout son effet sur les belles âmes. La vertu, même sans avenir, aura encore ses élus. L’âme est immortelle, d’ailleurs, puisqu’elle crée dans cette vie sa propre immortalité. Elle dompte le corps, elle le dévoue, elle le sacrifie, elle pense l'Éternel et s'identifie, avec lui. Elle établit, dès cette terre, les formes les plus variées et les plus infaillibles de la sanction. — N’est-ce pas comme un écbo des doctrines que nous exposions tout à l'heure? « L'âme est immortelle; car, échappant aux conditions serviles de la matière, elle atteint l'infini, elle sort de l'espace et du temps, elle entre dans le domaine de 1 idée pure, dans le monde de la vérité, de la bonté, de la beauté, où il n’y a plus de limite ni de fin. Elle est libre et souveraine; car, dominant le corps qui la porte et ses instincts inférieurs, elle se crée une royauté sans bornes par la culture de sa raison et le perfectionnement de sa moralité.... Elle crée des récompenses infinies puisqu’elle décerne la volupté suprême de bien faire; elle crée des châtiments infinis, puisqu’à son tribunal, le seul qui compte, la bassesse et le mal ne rencontrent que le mépris*. «

Voilà qui est clair : l'homme est immortel par

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