Terre et ciel, p. 272 et pjssim
Dieu , le poursuivant de monde en monde , de transfiguration en transfiguration, se rapprochant sans cesse, dans leur céleste essor, de cette limite mystique sans y atteindre jamais et continuant à travers l’infini cosmique leur ascension glorieuse vers l’infini divin, insaisissable objet de leur mobile immortalité.
Ce sont là les idées générales dont le livre est l’apologie passionnée, le développement opiniâtre et indéfiniment varié. Certes, au premier abord, rien ne semble plus inoffensif, et surtout plus séduisant que la perspective de ces grandes aventures astronomiques, et cette merveilleuse épopée dont chaque vers est une étoile. 11 y a pour nous un si attrayant mystère dans les profondeurs voilées du ciel, que tous ceux qui nous en promettent la libre jouissance sont bien près de nous gagner à leur cause, j)ar la secrète complicité des plus vives curiosités de notre âme, la curiosité de la lumière et celle de l’infini. M. Reynaud excelle à nous donner l’éblouissement et le vertige de ses rêves. 11 nous les décrit avec une telle foree d’imagination qu’on ne songe plus à lui demander s’il les a démontrés. On est ravi comme dans une lumineuse extase; on oublie qu’on n’est pas convaincu. Mais cette surprise de l’imagination ne dure pas. La raison reprend ses droits, et à mesure que l’impression vive et directe du livre s’éloigne, la chimère se dissipe, le système se dissout, on s’étonne d’avoir pu tomber si complètement sous le prestige de ces impé-
LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 403 rieuses affirmations qu’on ne laisserait pas ailleurs passer pour des preuves.
.\u fond, sous les déguisements de la philosophie moderne, et malgré tant d’ingénieux efforts pour mettre ses conceptions en rapport soit avec la tradition chrétienne très -librement interprétée, soit avec les progrès de la science habilement tournés au profit du système, M. Reynaiid est venu parmi nous recommencer les merveilleux récits que faisait il y a plus de vingt-trois siècles Er l’Arménien, dont l’Orient charma ses longs rêves, dont Platon ne dédaigna pas d’orner sa philosophie, dont Pythagore, avant lui, avait enchanté la Grèce. C’est encore le vieux dogme de la métempsycose qui défraye ces jeunes utopies. Sans doute, la doctrine a fait des progrès depuis tant de siècles, et l’astronomie de .M. Jean Reynaud n’a rien de commun avec celle du brave soldat de Pamphylie'. Nous n’en sommes plus K à ce fuseau de la Nécessité qui donne le branle à toutes les révolutions des sphères, dont la tige et le crochet sont d’acier, dont le peson est un mélange d’acier et d’autres matières, contenant sept autres pesons enchâssés les uns dans les autres. » Nous avons singulièrement perfectionné la mécanique céleste. Er l’Arménien est de nos Jours un brillant mathématicien, sorti dans les premiers rangs de l’École polytechnique et qui connaît à fond son Liplace. Sans doute aussi, la psychologie s’est per-
I. Voir le mythe du dixième livre de la Républiqu» de Platon-
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feclionnée comme l’astronomie, et si l'Arménien revenait à la vie, il ne ferait pas à la nature humaine cet outrage d’envoyer l’âme d’Orphée dans le corps d’un cygne, celle de Thamyris dans le corps d un rossignol, celle d’Agamemnon dans le corps d’un aigle. La métempsycose n’oserait pas à ce point intervertir les conditions. Elle n’a pas traversé inutilement dix-huit siècles de civilisation chrétienne, trois siècles de sciences exactes. Elle a appris certaines choses, elle a su en oublier d’autres. .Vu fond, pourtant, n’cst-elle pas restée la même? N’at-elle pas gardé ses deux doctrines fondamentales, la préexistence qui est sa doctrine sur le passé, et la transmigration indéfinie qui est sa doctrine sur l'avenir? Pour elle, la vie présente n’est que l’intervalle saisissahle entre deux infinis qui nous échappent également.
La préexistence est inséparable de la métempsycose. Si l’âme est un principe mobile et nomade qui ne doit se fixer nulle part, ni dans un monde ni dans un corps déterminés, substance parfaitement indifférente de soi à toutes les demeures et à toutes les formes, à tous les organismes et à toutes les résidences , qui ne voit quelle contradiction il y aurait à lui assigner pour naissance réelle la naissance apparente en ce monde? Elle \ient en ce monde, mais elle y vient d’ailleurs; elle traverse cette vie comme elle en traversera mille autres. Le corps la reçoit d’un autre corps qu’elle vient d’abandonner au seuil de ce monde, comme il la
LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 405 transmettra à d’autres corps dont elle épuisera tour à tour l'éphémère et banale hospitalité. M. Reynaud met à haut prix cette idée de la préexistence. Il y tient comme ii l'un des éléments les plus précieux de sa théorie. Il veut absolument prolonger notre existence dans le passé aussi bien que dans l’avenir. La préexistence lève, à ses yeux, toutes les diflicultés relatives au péché originel; elle explique à merveille le mal physique et le mal moral, elle éclaire toutes les contradictions qui abondent sur <'ette terre. Cette terre, qu’est-elle ? un lieu d’épreuves, selon le Christianisme. Oui, nous dit M. Jean Reynaud, mais en même temps un purgatoire. Nous n’arrivons dans cette planète que comme en un lieu d’expiation où nous venons pour nous purifier des souillures conti-actées ailleurs. Nous sommes tous solidaires de la faute d’Adam, parce que nous l’avons tous commise dans le lointain des âges. .Vinsi s’explique, selon lui, la transmission fatale du péché originel et des anathèmes qu’il traîne après lui. Nous ne sommes plus les orphelins innocents d’une race coupable; nous sommes ces mêmes aïeux qui furent coupables un jour, quelque part, dans des régions et des temps obscurs. Chaque âme qui apparaît sur la terre, depuis la faute d’.Vdam, est une âme pécheresse ayant déjà vécu et succombé, et qu’une irrésistible analogie entraîne dans le torrent de la filiation terrestre. Elle vient expier sur la terre la faute commise, et tenter en même temps la libre fortune d’une nouvelle épreuve.
Préexistence, vie antérieure ! Au moins faudrait-il que M. Reynaud nous en donnât quelque autre preuve que sa bonne volonté d’y croire. Pythagore afûrmait qu’il s’était appelé autrefois Euphorbe, et qu’il' avait combattu sous les murs de Troie. La métempsycose a de nos jours plus de loyauté ou moins de mémoire. Elle s’afflige de cette défaillance de la pensée, mais elle la constate en touti^ humilité. Nous ne nous souvenons pas, dit-elle, des accidents de nos premières années. Comment nous étonnerions-nous de ne nous rien rappeler de ces époques lointaines qui sont séparées d’aujourd'hui, non par le simple cours des années, mais par les coups répétés de la naissance et de la mort ? « Essayez de me réduire en m’interrogeant sur notre passé, je vous répondrai, comme la fusée, que nous marchons , mais que la lumière ne colore notre trace que dans notre voisinage, et que le reste de notre chemin demeure perdu dans la nuit '. » Ailleurs, il est vrai, M. Reynaud s’indigne contre cette obscurité qui pèse sur son passé. 11 essaye de descendre dans les muettes profondeurs de son âme. 11 lui semble qu’à se bien consulter, on y entend retentir l’écho des siècles écoulés; qu’on sent tout à coup plus de poids dans sa personne, y sentant plus d’ancienneté; il prétend du reste qu’il vaut mieux posséder dans le passé la nuit que le néant, et que cette nuit n’est, qu’une défaillance de ses