‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 80 sur 89 · Jules Simon, la Religion naturelle, 3‘ partie · texte numérisé non relu

Jules Simon, la Religion naturelle, 3‘ partie

LES DOCTRINES RÉGENTES SUR LA VIE FUTURE. 41 1 sans cesse. Autant valait m’y laisser. Qu’esl-ce que cette immortalité nomade, dispersée dans l’infini? Vous avez beau accumuler dans cette vie future des mystères de lumière, des splendeurs idéales, des miracles de poésie et d'immensité. Que m’importe? Ce ne sera pas moi qui jouirai de tout cela. Ce sera quelque successeur greffé sur la substance vague qui m'appartint un jour; mais ce successeur, ce sera lui , ce ne sera plus moi. 11 vivra pour son compte, ignorant profondément ce passé qui fut moi-même, et jouissant de cette vie que je lui ai préparée par mes luttes ignorées et mes mérites obscurs. J’aurai eu la traversée difficile des purgatoires. Il jouira en paix et sans remords de son paradis, et sa félicité ignorante ne sera pas même de l’ingratitude, puisqu'elle ne gardera pas la trace la plus légère de la rude existence par laquelle je lui aurai mérité tout ce bonheur. Eh ! que me sont à moi tous ces inconnus avec lesquels cette ame banale qui fut mienne accomplira le cours varié de son immortalité? N’est-on pas tenté de crier comme dans ce conte allemand, si expressif et si terrible, où un homme a perdu son ombre et poursuit partout le magicien qui la lui a dérobée : « Rends-moi mou âme, ô toi que je ne connais pas, qui vas t'en emparer et qui ne te souviendras plus seulement de mes efforts et de mes peines ! Laisse-moi vivre, toi pour qui j’ai vécu et par qui je vais mourir! »

Une autre hypothèse , remarquable à divers titres, imaginée pour expliquer le mystère de notre destinée, est celle de M. Charles Lambert, Le Système du monde moral est un roman métaphysique, niais plein d’intérêt et vraiment original. 11 vaut (|u’on s'y arrête un instant, même après la brillante utojiie de M. Jean Reynaud.

En lisant l'œuvre étrange dans laquelle cet auteur a mis toute son âme, je me plaisais à dessiner dans mon esjirit les traits de la physionomie molale du penseur qui l’a écrite. Je recomposais, à l'aide de quelques indications éparses, cet ensemble d'habitudes et d’inclinations, tout ce milieu intellectuel et moral d’où est sorti ce livre.

Évidemment, l’auteur est un solitaire, un méditatif, habitué à vivre sur le propre fonds de sa pensée, avec tous les avantages et tous les inconAénients d’une vie intérieure très-forte et très-concentrée. 11 est (toute proportion gardée) de la race des Maine de Bilan pour le goût de l’indépendance et de la solitude intellectuelle. Encore Maine de Biran faisait^il une assez grande part, dans sa vie intellectuelle, aux lectures philosophiques, aux influences transmises Jusqu’à lui par les grands esprits de tous les temps, à la doctrine de Leibnitz surtout, qu’il s’est appropriée avec autant de science que d’originalité.

M. Charles Lambert, sans avoir, au même degré, la faculté métaphysique de Maine de Biran, semble s’être isolé avec plus de soin encore de toute in-

LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 413 fluence extérieure, non-seulement des hommes, mais des livres. Sauf Terre et Ciel, dont ses idées personnelles le rapprochent peut-être par hasard, on croirait qu’il n’a pas lu les philosophes. En revanche, il est très-familier avec les savants. Arago, de Blainville, Élie de Beaumont, les physiciens, les chimistes surtout, voilà ses auteurs. Son caractère résulte de cette alliance d’une grande curiosité scientifique avec l’habitude des méditations approfondies, en dehors de toute école, de toute tradition et même de tout commerce philosophique. Ni Platon, ni Descartes, ni Spinoza, ni Kant, ni Hegel, ni Maine de Biran, ni M. Cousin, ni Jouffroy, ne semblent avoir existé pour lui. 11 crée ce système du monde moral en faisant l’éducation de son âme, sous le coup d’une grande douleur morale qui fut, dit-il, sa sauvegarde et sa révélation. C’est l’amour le plus noble et le plus saint, un amour frappé par la mort, qui le fit spiritualiste. Rien n’est venu du dehors à l’auteur, excepté les notions scientifiques. Tout le reste est sorti du fond même de l’âme, sous l’excitation d’une pensée active et d’un sentiment exalté.

De là, sans contredit, l’attrait de cette œuvre, qui est un homme et non pas un écho. On y sent, à chaque page, le travail intérieur d’une pensée qui se démêle, non sans peine, mais avec suite et avec force, dans le labyrinthe des questions les plus difficiles. On est d’autant plus disposé à donner du prix aux idées de l’auteur, que l’on voit qu’elles sont toutes une

conquête sur l’inconnu, le résultat d’un grand effort personnel. On les estime d’après le prix qu’elles ont coûté. Même quand elles sont moins nouvelles (|ue ne le suppose l’auteur, on lui sait gré de les produire au jour, parce qu’on sent qu’il les a trouvées.

Cet isolement absolu est une force, c’est un danger aussi. Certaines illusions d’esprit sont l’effet pres- »|ue inévitable de la solitude intellectuelle, échauffée par l’agitation des idées que l’on n’a pas soumises au contrôle du dehors. M. Lambert ne s’est pas toujours soustrait au péril. N’est-ce pas une illusion singulière que d’espérer ramener les questions de l’ordre moral au même procédé de démonstration que les problèmes de la mécanique, de supposer même que ces questions si complexes puissent jamais être susceptibles du même genre d’évidence? « S’il est un ordre d idées qui ait jusqu’ici paru rebelle à l'introduction des procédés de Newton et de Laplace, c’est assurément celui qui concerne la destinée de l'homme. Je me tromperais fort, cependant, si le lecteur le plus persuadé de la radicale inutilité d’une telle tentative ne se sentait ébranlé par les considérations que je vais lui présenter. » Introduire les procédés de Laplace dans la question de l immortalité, quelle tentative! 11 n’est pas d’espoir plus chimérique. Le livre de M. Lambert en est une preuve à joindre à mille autres.

Ce qu’il y a d'incontestable et d’irrésistible dans l’auteur, c’est l’inspiration morale, c’est-à-dire ce

r.ES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 415 qui échappe à tous les procédés. Ce qui sera le plus vivement critiqué, c’est sa méthode.

• Les grandes divisions de sa théorie de l’homme ne sont pas suffisamment prouvées ni motivées ; Mrcarnsme organique, force animale, mécanisme intellectuel, force morale, quelle hlzarre symétrie! Et comme elle est peu justifiée! Les objections abonderaient contre ce partage très -arbitraire de deux appareils complexes , superposés l’un à l’autre, soumis chacun à deux principes d’action, à deux forces. Pourquoi appeler l’intelligence un mécanisme, sinon pour l’opposer au mécanisme organique? Les choses se séparent-elles ainsi dans la malité? Sont-elles aussi nettement tranchées! Est-ce qu’il n’y a pas une certaine intelligence mélée aux manifestations de la force animale? Comme tout cela est obscur, subtil, arbitraire! Quelques démonstrations ont une pnHention marquée à l’exactitude mathématique. La formule de la morale est calquée sur la formule de la loi qui régit la mé-canique. Il n’y a là que des analogies de surface, laborieusement rassemblées. Cette assimilation de la science morale *

aux sciences exactes est artificielle et forcée. On reste froid devant ces théorèmes d’une sorte de mécanique morale. On sent le parti pris, le système

substitué à la réalité.

Il y a de l’arbitraire dans le plan général et dans la méthode du système; il y a une surabondance d’épisodes qui fatigue l’esprit. Ce qui ne devrait être, dans le dessein primitif de l’auteur, que l’ex-

position (le ses vues particulières sur la création progressive de l’individualiUi immatérielle et sur la conservation nécessaire de cette individualité par la loi même qui l’a créée , devient un système presque univei’sel de physiologie, une philosophie de l’histoire, une philosophie des religions. Tout y entre, non sans un sérieux préjudice pour l’intérêt et la clarU'-. De longues digressions sur l'histoire à priori des sociétés humaines et sur leur avenir multiplient les j)oints de vue et coupent à chaque instant la déduction des idées fondamentales. L’attention succombe sous le poids de tant d’idées diverses accumulées dans l’étroit espace d’une seule tlu'orie, et dont la plupart paraissent au moins contestables, faute d’un développement suffisant.

Exposer un système si touffu de détails et si compliqué est chose impossible, et d’ailleurs inutile au sujet spécial que nous avons en vue. Nous nous bornerons à résumer l’idée que l’auteur se fait de la destinée de l’homme.

Le monde physique n’est que l’assiet/e, le substratum du monde moral. Il n’a sa raison d’être que dans le monde moral, auquel il offre comme un théâtre tout preparé pour ses innombrables scènes, pour ses évolutions graduelles et ses transformations futures.

La substance du monde moral, l’étoffe dont il est fait, est une substance absolument distincte de la matière, et soumise à de tout autres lois. Faute d’autre mot, .M. Lambert l’appelle la substance im-

LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA. VIE FUTURE. 417 malérielle. Celte substance est répandue partout, liée par une correspondance intime à la substance matérielle qu’elle élabore de mille manières et qu elle approprie à des emplois infiniment variés.

Le principal de ces emplois est la eie, laquelle ne peut pas être une propriété de la matière, toute propriété de la matière impliquant un résultat fatal, tout acte vital, au contraire, impliquant une force élective. La vie se diversifie à l infini ; mais partout où elle se produit, elle révèle, elle exprime l’action do la substance immatérielle. Dans les obscurs commencements des choses, dans les mystérieuses agrégations des éléments atomiques, c’est déjà la substance immatérielle qui travaille; elle choisit parmi les atomes ceux qui peuvent entrer dans la formation de tel ou tel composé. Dans la vie organique, elle choisit, parmi les éléments de son milieu matériel, ceux qui peuvent concourir à la formation et à la consei^ation de tel ou tel type végétal ou animal ; dans la vie animale, elle choisit, parmi les éléments de ses déterminations intellectuelles, ceux qui peuvent concourir aux jouissances et à la conservation du moi matériel ; dans la viebumaine, enfin, elle choisit parmi les éléments de ses déterminations ceux qui peuvent servir aux jouissances et à la conservation du moi. C'est ici que se dessine et se fixe l'individualité immatérielle ; ici, la force élective s'éclaire et se divise, en s’éclairant, entre les deux sensibilités rivales qui la sollicitent également vers l’intérêt égoïste et vers les jouissances de l'ordre supérieur.

Dès lors, elle devient une faculté, et de la lutte des deux forces qui agissent sur elle résulte le libre arbitre. L’iime commence avec la liberté et la raison.

Sa destinée est le résultat de son clioix. Une fois que l'une des deux forces en présence a prévalu sur l’autre, et donné à l’être immatériel son caractère définitif, elle fixe irrévocablement les conditions de son avenir. L’âme s’éteint ou se développe, après la mort du corps, selon .que la liberté a répondu à l’appel de l’une ou de l’autre de ces forces. Telle est la grande loi du monde moral : la liberté, loin de contrevenir à l’idée des lois physiques, c’est-àdire d’un plan rigoureusement conçu et suivi, s’accorde done avec cette idée et la confirme, puisque c’est elle qui, par l’emploi qui en est fait, détermine mécaniquement la destinée de l’individu. Le monde moral révèle ainsi tout un ordre d’harmonies nouvelles avec le monde physique.

L'immortalité est facultative. Il dépend de nous d’éteindre ou de développer ce germe d’individualité (jue nous confère l’espèce, de nous émanciper de la vie ou de la continuer dans une autre sphère, sous une forme et dans des conditions de plus en plus épurées. C’est le néant, le néant seul qui châtie les âmes perverses ou basses, l’habitude des sentiments étroits et des actions viles, toutes les lâchetés, les hontes, les plaisirs dégradants de la vie. La grande foule humaine confondra dans le même abîme ses âmes qui n’ont pas eu la force de vivre, ses noms voués à l’exécration ou au mépris

LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 419 des hommes. Tout cela cessera d’élnu L’éternité de la peine sera l'éternité du néant. Notre globe est le théâtre de cette grande épreuve. Sa destination unique est d’entretenir la vie et de la transmettre spiritualisée à d’autres sphères avec les âmes qui se sont détachées de la matière par un énergique et victorieux effort, qui se sont sublimées. Le néant ou la sublvnation, il n'y a pas de milieu. Chacun de nos actes nous y destine et nous y prépare.

L’âme facultativement immortelle, voilà le dernier mot de ce système, voilà aussi sa nouveauté. Les objections se pressent en foule; on ne sait à laquelle entendre. Comment concevoir qu’il dépende d’une série d’acUrs de vertu ou de crime d’éteindre ou de développer une substance? Comment attribuer à la moralité ce privilège étrange de créer l’immortalité astronomique de l’ânie, et de lui donner des ailes pour gagner les sphères supt'rieures? Puis, que faire des âmes qui ne sont ni perverses, ni basses, mais seulement distraites et languissantes, incapables d'une action pn'-eisément mauvaise, capables même, à un moment donné, d’un bel élan île volonté et de cœur, mais qui ne se soutiennent pas et qui retombent, l’instant d’après, du haut de leur effort impuissant? Or, n est-ce pas là la grande majorité des hommes? Dans quels limbes enverrezvous cette multitude d’honnêtes âmes incolores? Les condamnerez-vous au néant, comme les plus criminelles et les plus viles? Pourquoi l’éternelle justice, que vous ne séparez pas de l’éternelle bonté, ne rc-

cueillerait-elle pas ces germes obscurs d'immortalité, ces embryons d’âmes, ces commencements de vertus, pour les purifier et les compléter dans une série d’épreuves nouvelles, et les préparer, par des efforts plus heureux, à une destinée plus complète?

Tout cela n’est rien moins que définitif. La solution proposée n’a rien de mathématique, quoi que puisse prétendre l’auteur. De tous les points de l’horizon philosophique, je vois surgir une foule d’adversaires : les uns panthéistes, positivistes, naturalistes, renvoyant bien loin la vieille chimère d’une individualité immatérielle persistant après la mort, — comme si l’harmonie de la lyre durait encore quand la lyre est brisée ! — les autres, spiritualistes indépendants ou spiritualistes chrétiens, refusant d’admettre qu’il puisse dépendre de chacun de nous de fixer les conditions métaphysiques de sa substance et de constituer son immortalité. Mais quand bien même M. Lambert ne comertirait personne à ses idées, qu’importe si, chemin faisant, il a ému ses lecteurs par des traits admirables de candeur, d’élévation et de foi morale? Qu’importe, s'il les a charmés en ramenant leur vue sur un noble problème et en les excitant à penser eux-mêmes, soit par la sympathie, soit par la contradiction?

Toutes les théories sur la vie future roulent entre ces (leux solutions : la métempsycose et le prolongement (le la personnalité.

Certes, on a dit beaucoup quand on a affirmé l’existence future et la continuation de la personnalité. Par la première affirmation, on se sépare nettement des grossières idées du matérialisme et des raffinements dangereux du panthéisme; par la seconde, on répudie toute affinité avec les sé'duisantes chimères de la métempsycose. Et cependant l'esprit ne se satisfait pas encore, et il poursuit obstinément ses questions et ses recherches sur l’autre vie. L’autre vie! ce seul mot éveille en nous tout un monde de pensées. Quoi d'étonnant? Nous tenons si peu de place sur ce point de l’espace et de la durée 0(1 nous attache la vie actuelle, nous avons si vite mesuré l’horizon de cette existence, la science a si exactement pesé ce globe où la loi de l’attraction tient notre corps captif, que tout notre être s’élance de ce domaine qui n’a presque plus rien de mystérieux vers les perspectives de l’avenir. Il ne nous suffit ni de savoir que l’autre monde existe, ni de savoir ce que n’est pas cette autre vie, nous voulons savoir ce qu’elle est.

Malheureusement, ni la raison ni la foi ne répondent à cette violente curiosité. I.a philosophie scien-

tifique se garderait bien de se compromettre dans (les avenfui’os d'idées. La religion chrétienne, bien qu’elle afTirmc plus que la philosophie, a ses silences et ses mystt-ies. .\insi, soit du côté de la raison, soit du C()té de la foi, l’esprit humain rencontre, dans cet ordre de questions, une discivtion dont la prudence l’irrite. L’imagination achève alors ce que la raison ou la foi avait commencé.

Mais l’imagination, apivs tout, n’a qu’un pouvoir borné. Dans ces irgions nouvelles qu’elle aborde d’un si impétueux élan, elle sent bien vite que de toutes parts les points d’appui lui manquent. Elle s’irrite de son impuissance. Tout ce qu elle peut faiii!, c’est de balbutier timidement quelques poétiques vraisemblances sur la vie future et l’autre monde. Parfois, cependant, quelques bonnes paroles ont été dites, quelques probabilités finement saisies, quelques inductions développi'es avec bonheur, Recueillons-les sans trop d’exigence, et sachons nous contenter, en ces matières délicates, du vraisemblable et même du possible.

Cest surtout dans la peinture du ciel que la pensive s’épuise dès son premier effort. Elle est plus habile à imaginer les peines, la souffrance, que le bonheur, et surtout que le bonheur inüni. Le vague, la fadeur, la monotonie, voilà par où pèchent presque toutes les tentatives de l’imagination pour peindre l'état des âmes heureuses. Le ciel des anciens est bien peu varié. Sans doute, Cicéron et Séni-que renouvellent heureusement la conception primitive

LES DOCTRINES RÉCENTES SDR LA VIE FUTDRE. 423 de l’autre monde, et c'est un progrès, justement remarqué dans l'iiistoire des idées morales de l’antiquité, que cette substitution du ciel philosophique aux Champs Élysées de la religion populaire et de la poésie. Mais à quoi se réduit cette conception, même dans Cicéron? A deux ou trois idées toujours les mêmes, déjà exprimées par Platon, ou plutôt si naturelles à l’esprit, qu’il les retrouve dès qu’il veut peindre le monde futur,

. mais aussi vagues que possible, sans relief et sans couleur pour l’imagination. C’est toujours l'âme qui, débarrassée du fardeau du corps, s’élève par delà ce ciel grossier où se forment les nuages, les pluies et les tempê'tes, jusqu’à ce ciel plus pur qui est notre vraie patrie; là enfin nous serons heureux, et ce que nous faisons maintenant lorsque, dégagés de tout soin et de toute affaire, nous voulons voir et connaître, nous le pourrons faire alors en toute liberté et couler une vie délicieuse dans la contemplation de la véi'itc, dans le commerce de tous ceux qui nous ont été chers, des âmes saintes et des dieux. Il y a plus de force et de nouveauté d'imagination dans la peinture du ciel de Sénèque. Quelques expressions d’une saisissante énergie essayent de rendre cet éclat de la lumière divine contemplée à sa source et dont le ciel est comme inondé : « Ce jour, que vous redoutez comme le dernier de votre vie, est celui de votre naissance pour l’éternité. Vous soupirez, vous pleurez ; quand vous naquîtes, vous pieu- , riez aussi Prenez de vous-même et de votre destinée

des idées plus hautes et plus nobles. Oui, un jour, la nature vous révélera le grand mystère; les ténèbres se dissiperont, la lumière vous frappera de toutes parts. Imaginez quelle clarté produiront tant d’astres qui mêleront leurs lumières ensemble. Il n’y aura point de nuage qui trouble cette sérénité. Le ciel sera partout également lumineux, le jour et la nuit n’étant faits que pour la terre. Vous direz alors que vous avez vécu dans les ténèbres, voyant la lumière toute pleine, cette lumière que vous regardez aujourd'hui par l’étroite et obscure fenêtre de vos yeux, et que vous admirez pourtant de si loin. Que direz-vous de cette clarté divine quand vous la pénétrerez dans sa source ' ? »

Le christianisme précisa et compléta la doctrine de l’immortalité. Aux données philosophiques sur la vie future et sur la continuation de la personnalité humaine, il ajouta des dogmes de la plus haute importance, le péché originel, la création successive des âmes, l’union surnaturelle avec Dieu, l’éternité des peines et des récompenses, la résurrection des corps. Mais ce sont là des dogmes pour la raison, et ce que l’imagination réclame, ce sont des peintures sensibles. Or, sur ce point la théologie révélée se taisait. Elle avait pour office d’instruire les âmes dans les choses nécessaires au salut, non d’amuser

I. c Dies iste, quem tanquam eztremum reformidas, æterni natalis est.... Gémis, ploras; et hoc ipsum itéré nascentis est.... Imaginare tecum, quantus ille sit fulgor, tôt sideribos inter se lumen miscentibus, etc... • [Lettre 102.j

LES DOCTRINES RÉCENTES SDR LA VIE FUTURE. 425 et de charmer l'imagination. Mais, du moins, elle lui laissait une grande liberté en tout ce qui ne touchait pas aux dogmes qu’elle avait pour mission de défendre. L'imagination profita de cette liberté, mais maladroitement et lourdement. A part quelques belles légendes, œuvres de poètes inconnus, elle ne sut faire du paradis que de grossières représentations qui prêtent fort justement à rire aux beaux esprits d’aujourd’hui. Je ne parle, bien entendu, que de l’imagination populaire. Les intelligences comme celle de Dante mettent leur marque dans toutes leui’s conceptions, et cette marque, c’est la grandeur.

Convenons, il le faut bien, que le ciel du moyen âge est sans grâce. « Voici, nous dit Jean Reynaud, sur les gradins de ce ciel étrange, les élus assis en ordre l’un près de l’autre, tous au rang que leur ont assigné les travaux de leur court pèlerinage de la terre, absorbés, sans que rien les doive jamais distraire, dans la rigidité de leur contemplation, et revêtus toujours des corps terrestres dans lesquels ils ont été saisis par la mort, comme du sceau fatal de leur immuabilité éternelle. Que font-là ces fantômes? Sont-ce bien des vivants, ou ne sont-ce pas des morts ?.\hl Christ, que ce paradis m’épouvante, et que j’aime encore mieux ma vie avec ses misères, ses tribulations et ses peines, que cette immortalité avec sa paix béate! » Écoutez maintenant, dans sa grâce plus légère et son ironie plus vive, un autre auteur qui s’écrie : « Quel ciel que celui où régnent

la contemplation placide, j'allais dire figée, d'un point unique, Dieu, l’ouLli du passé, l’elTaceinent de tout, le silence, si l'on n'accordait par grâce aux bienheureux le privilège de chanter sans relâche, d'une même voix, le même alléluia ! Les gens qui se reposent ainsi n'ont plus rien de l'homme; ils ne pensent plus , ils ne se souviennent plus , ils ne bougent plus. Ils contemplent, adorent et chantent, fixés à des circonférences diversement élargies : rayons paieils d’un même soleil, j'allais dire d'une même roue, également droits, également inflexibles, parlant également d’un même centre. Regardez le paradis des peintres'. L'idée des temps s'y est écrite. Qu'y voyons-nous? Un fluide bleu, par degrés illuminé jusqu'aux profondeurs infinies; un cercle immense, une espèce de gouffre tapissé de têtes humaines, figures béates posant sur une paire d'ailes; les premières très-finies, les autres plus légèrement traiU-es, les troisièmes indiquées là peine, les dernières s’atténuant, selon que va la perspective, jusqu’à un disque, jusqu’à un point posé sur un circonflexe. Même regard, même sourire, mêmes lèvres entr’ouvertes par la même extase; et au fond, dans un foyer de lumière, le triangle avec la colombe symbolique’. » Ce triste ciel, n’est-ce pas encore ce-

1. Ceci n’est vrai, bien entendu, que des peintures populaires. Il faut faire de notables réserves pour le grand art et pour les touchantes et délicates imaginations, comme celle d'Orcagna, si heureusement inspiré quand il peint le ciel des mères et des enfants.

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