Le$ Horizons célestes
lui que popularisent chaque jour parmi les enfants et dans le peuple ces millions d'ima^ies grossières, une des industries les plus lucratives de Paris? Le moyen âge ne rêvait rien de plus ni de mieux que celte éternité cénobi tique, occupée à chanter des psaumes dans les stalles d’une cathédrale gigantesque, bâtie au sommet du firmament. Beaucoup de nos contemporains, les plus dignes et les plus pieux, en sont restés, sur ce point, au moyen âge. Mais n’y a-t-il pas là de quoi prendre peur de cette glaciale béatitude? N’y a-t-il pas de quoi fuir les mornes félicités de ce paradis?
Les grands théologiens se gardent bien do nous donner de pareilles idées de la vie future. Ils s’en tiennent prudemment au ciel intelligible, non pas que le ciel catholique soit une pure idéalité, un séjour immatériel des purs esprits, puisqu’il doit admettre plus tard les corps associés par la résurrection à l’immortalité des âmes, mais parce que, dans cette région mystérieuse, l’imagination ne peut sans péril introduire ses habitudes, ses goûts, ses chimères. C’était déjà le ciel d’Aristote, pour qui le bonheur le plus parfait était la jouissance de la pensée recueillie dans la contemplation. C’est le paradis spirituel de saint Thomas, qui fait consister la béatitude dans la vision du souverain intelligible. N’est-ce pas aussi celui de Bossuet quand il nous dit en tant d’endroits et avec tant d insistance que M la vie étemelle commencée consiste â connaître par la foi, et la vie éternelle consommée à
voir face à face et à découvert; que le ciel, c’est de voir Dieu éternellement tel qu’il est et de l’aimer sans pouvoir jamais le perdre? » Bossuet définit ainsi l'immortalité par son trait le plus noble et le plus saillant. Le reste est, selon lui, pure affaire de curiosité et pâture à l'imagination. 11 n’y a là rien que la raison ou la foi puisse enseigner; il n’y a que des songes formés par l’imagination et le désir. Somnia optantis, non docentis, comme ne cessait de répéter Montaigne, se souvenant de Cicéron.
Mais enfin, cette curiosité, elle existe, elle nous presse, elle nous obsède. Laissons-la donc aller librement jusqu’où elle peut aller sans se brouiller trop ouvertement avec la raison. Établissons le point d’où nous allons partir. C’est précisément celui où s’arrête la science de l’âme. La philosophie montre dans la nature humaine les signes certains d’une immortelle destinée. Cette immortalité est vaine si elle n’est pas l'immortalité de la personne. Elle est inique si elle est la même pour les bons et pour les méchants. Elle ouvre une carrière indéfinie à la satisfaction de nos plus nobles désirs, au développement de nos facultés. Voilà ce que le spiritualisme soutient et ce qu’il se croit en droit de démontrer.
Y a-t-il lieu de préciser quelque peu le vague de ces affirmations? Chacune d’elles contient certaines conséquences, les unes implicites et obscures qu’il s’agirait de mettre en lumière, les autres, trop générales, par là presque inutiles à l’esprit, malgré leur clarté explicite, qu'il serait inté-
LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 429 ressant de développer par des applications et de prolonger aussi loin que l'induction pourrait le permettre. Œuvre très-délicate et d’un détail presque infini dont nous ne pourrons donner qu’une faible idée, en recueillant les impressions qu’a suscitées en nous la lecture de quelques ouvrages récents, tels que La Vie future selon la foi et la raison, les Horizons célestes, le cinquième livre de la Connaissance de l'âme.
Les auteurs n'ont de commun entre eux que cette passion de l'immortalité et l'inspiration religieuse qui la soutient, la règle et la détourne des voies périlleuses. Pour tout le reste, ils diffèrent. Rien n’est semblable entre eux, ni la méthode des démonstrations, ni le but des ouvrages, ni le genre des talents. Le mérite de M. Th. Henri Martin, c’est de marquer avec une sûreté presque infaillible l’état de toutes les questions relatives à la vie future en face de l’orthodoxie. On sait avec lui ce qu’il est licite ou non d’admettre, d’après la doctrine de l'Église, sur les conditions matérielles et morales de la vie future, sur tout ce qui constitue la physique et la métaphysique de l’immortalité. L’auteur n’a aucune prétention, en ces matières, à l’originalité; il ne poursuit que l’exactitude et il l’atteint. Il évite les manières de voir personnelles avec le même soin que d’autres écrivains de notre temps mettent à rechercher les singularités piquantes. 11 n’affirme qu’avec la garantie de l’autorité orthodoxe. Son livre n’en est que plus curieux à consulter, même pour les indépen-
dants, en ce sens qu’il fixe avec précision l’opinion de l’Église sur ces questions si controversées; et comme le rationalisme le plus déterminé n’a jamais nié qu’il y eût une profonde métaphysique dans le Christianisme, cet ouvrage a le grand avantage pour tout le monde, pour les adversaires aussi bien que pour les amis, de nous donner, sur un point considérable, cette méfajjhysique résumée par une érudition sûre. De quel intérêt n’est-il pas, même au point de vue de la pure curiosité j)hilosophique, do trouver ainsi, condensée par un excellent esprit, la théologie catholique, de l’éteruité! Tout autres sont les Horizons célestes et le livre sur l’immortalité dans la Connaissance de l'âme. L’auteur des Horizons célestes' n’est ni un philosophe ni un théologien. Est -ce même un auteur? Je ne sais ; c’est surtout une âme qui a souffert et qui veut se consoler par de belles et saintes espérances : « Qui je suis, j)eu importe, nous dit-on; vous ne me connaissez pas, cela vaut mieux. Mais j’ai aimé, j’aime; j’ai souffert, je souffrirai. Bien des objets de ma tendresse ont passé derrière le voile, j’ai vu descendre autour de moi cette nuit peuplée de fantômes qui s’abat sur l’âme en deuil, l^s remords trop tard venus, les appels désolés dans un inexorable silence, les détresses, les doutes, la révolte elle-même et cet abattement
pire que la mort ; j’ai tout savouré Alors, j’ai
cherché de bonne foi, j’ai passionnément cherché.