Madame de Gasparin
LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 431 Les clartés qui s’échappaient du ciel m’ont inondé ,de lumière et de bonheur.... Ne vous méfiez pas de moi, je ne veux rien enseigner. Laissez-moi prendre votre main. A'enez, nous parlerons ensemble de ceux qui sont partis. Je sais où ils sont, nos bienaimés. Je les ai vus, ce n’est point un i-éve. Ni extases, ni révélations, seulement les bonnes promesses de Dieu; voilà ce que je vous offre. De ma part, rien. De la part de mon Dieu, beaucoup : l’assurance de. la vie, l’assurance du revoir, l'assurance d’un éternel amour. » Et le livre commence et se poursuit sans beaucoup de méthode, si la meilleure des méthodes n’est pas ici l'expérience délicate d’un cœur qui sait les points douloureux de la question et qui les touche avec une sensibilité discrète, une foi profonde et éclairée, négligeant ce qui est de pure science et de curiosité spéculative.
Le P. Gratry, dans le livre sur l’immortalité, qui complète et couronne la Connaissance de l'âme, n’a rien non plus d’un théologien. C’est de lui surtout qu’il est vrai de dire qu’il se lance en plein ciel et qu’il nous y lance avec lui, étonnés un peu, parfois tremblants, mais non sans un certain charme dans l’effroi même. Le second chapitre est un étrange et curieux effort de symbolisme poétique pour saisir dans l’univers visible l'iiistoire de la vie invisible des âmes et pressentir d’après cette comparaison les lois de leurs communes destinées. L’auteur s’encourage lui-même (i à jeter les yeux sur le ciel étoilé, pour y chercher le caractère mobile et passager de notre
vie presenle, et les traces d’un état futur, pour étudier la forme transitoire de la maison de Dieu et sa forme idéale possible, et tâcher de découvrir l’harmonie de ces formes avec les formes et les états de la vie de nos âmes. » La vie pivsente de l'âme compan'e à l’état présent du ciel, la vie futuni assimilée aux formes de l’univers transfiguré! Une astronomie mystique, une psychologie expliquée par les lois de Képler, l’astronomie et la psychologie de l’éternité! Aspirations et science, formules mathématiques éclatant en prières, lyrisme et géométrie mêlés; telle est cette méditation. Œuvre singulière, menée jusqu’au bout avec une hardiesse de pensée et de style qui semble se Jouer de l’impossible; ensemble confus, mais sillonné de lueurs. Est-ce une thèse philosophique, est-ce uue prière, est-ce un rêve? 11 y a de tout cela; mais à travers bien des audaces mystiques qui délient l’analyse, il se rencontre de belles inductions, de poétiques et fortes vraisemblances qui sont de vrais coups d’État de l'imagination sur l’inconnu.
Chacun de ces auteurs nous entraînerait trop loin à sa suite. 11 faut nous borner. Essayons seulement de recueillir à la hâte quelques idées dont il nous semble que la philosophie peut accepter sa part et faire son profit, au moins comme texte de ses méditations.
Le spiritualisme affirme la persistance de l’identité personnelle après la mort; il ne varie pas sur ce point : peut-être serait-il bon d’y insister plus qu’il
LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 433 le fait, non pour affirmer davantage cette condition de la vie future, mais pour essayer d’en tirer quelques conséquences plus piv-eises et jilus claires.
C'est un mot bien vague que ce mot, l'idenlité. Tant qu'il n’est pas développ«i dans toute l’extension de son idée, je sais plutôt ce qu’il nie que je ne comprends ce qu’il affirme. On nie qu’il y ait deux existences, deux mondes entièrement étrangers l’im à l’autre; qu’il y ait succession d’existences sans lien entre elles ; que la faute puisse être punie , si l'idée de la faute a péri, ou le mérite récompensé, s’il a perdu toute conscience de lui-même. On nie sous tous ses déguisements la métempsycose et sous toutes ses formes ladoctrine panthéistique de la réintégration des êtres dans la substance divine. Est-ce là tout? Et sommes-nous bien avancés, si nous ne savons qu’une chose, c’est que les deux parties de notre vie ne seront pas rompues et que nous resterons nous-mêmes dans l'infini de l’avenir?
Osons presser cette idée. A quelles conditions puis-je réellement me retrouver, me reconnaître moi-même dans mon éternité future, garder enfin celte identité personnelle que l'on veut bien me promettre, mais que l’on semble craindre de définir?
La première condition, c’est sans doute le souvenir de moi-même, de ce que j’ai éU'>, de ce que j’ai fait, de ce que j’ai souffert. Dira-t-on que ce serait dégrader mon immortalité que de la remjilir de souvenirs insignifiants et de l’occuper encore aux in-
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K'rêt S médiocres de ma vie passée? Mais il n'y a pas de milieu et il faut choisir. Ou vous fermez derrière moi la perspective des jours évanouis, et alors vous me relirez la condition môme dé celte ideiililé qui ne m'est attestée que par la mémoire; ou il faut que vous accordiez à ma mémoire le droit de plonger dans ma vie passée et de reconstituer ma propre histoire. Je ne suis quelqu’un, je ne suis moi-mème que par cette histoire, qui est la création lahorieuse de ma pei-sonnalilé sur la terre. Qu’importe que le théâtre ait été humhle? Oc n'est pas la grandeur de la scène ni l’éclat de la circonstance qui font 1 intérêt d'une action. Sous l’étreinte des desliné>es les plus médiocres, que de grands cœurs s’agitent obscurément 1 D’ailleurs, cette vie a été la mienne; cela suffit pour qu’elle m’inUiresse. Qu elle soit indifférente aux autres, je le conçois; elle ne peut pas l’être à moi-même. La cellule du religieux est hien pauvre, bien dénuée, bien triste; mais s’il y a mis trente ans, quarante ans de sa vie, s’il y retrouve la trace vivante de son travail et de sa prière, cela suffit : la pauvre cellule s’illumine de son souvenir; celle pauvreté même fait partie de son Ixtidieur. D'ailleurs, s’il est vrai, comme on l’afliiTne, que toutes les conditions de l’existence future doivent être les conséquences des actes et des sentiments de ma vie passée, ne dois-je pas connaître, même dans un certain détail, ces actes et ces sentiments qui impriment une physionomie distincte à mon éternité?
LES DOCTRINES RÉGENTES SUR LA VIE FUTURE. 435 Mais ici nous touchons à une condition plus déli- CHle. Cetle personnalité que je consenerai dans la \ ie future, ai-je été seul à la cirer? Qui déterminera la part que les autres ont dû avoir dans la formation de mon caractère, dans la direction de ma vie? Mes actes et mes pensées, jusqu'à un certain point, m’appartiennent et ne regardent que moi. Dans mes sentiments, il y a deux termes inséparables : il y a moi qui les ai éprouvés, il y a quelque autre qui les a inspirés. Cet autre que j’ai aimé, par qui j'ai été heureux ou pur qui j'ai souffert, l'oublierai -je? Cela se peut- il? A moins qn une partie essentielle de mes souvenirs, c’est-à-dire de moi-même, ne périsse, mes sentiments ne resterontils |jas attachés à l’indestructible trame de ma vie passée, et peuvent-ils subsister dans ma mémoire sans subsister dans mon cœur? Pourrai-je me souvenir que j’ai aimé quelqu'un pendant ma vie, sans l’aimer encore en m’en souvenant? Ces deux ftiits ne sont-ils pas inséparables, ou plutôt ne sont-ils pas un seul et même fait? Ainsi se pose devant nous la grande question de l’éternité des alTectioiis. Question inévitable, puisque c’est toujours à l’occasion d’une affection interrompue par la mort que notre pensée se porte vers l’éternité, lui demandant avec anxiété si elle nous rendra l’amitié ou l’amour qu’elle nous enlève. Serai-je encore moimême, si vous mutilez mon cœur, si vous retranchez de moi ce qui a fait pour moi la douceur de vivre, ce qui a tenu une si grande place dans mes
travaux et dans mes rêves, dans mes douleurs et dans mes joies? Si je perds en mourant le souvenir et l'amour de ceux que j'ai aimés et qui se sont mêlés si intimement à ma vie, je deviens méconnaissable à mes yeux, une partie de mon identité s'évanouit, ma propre histoire me devient une énigme.
On a fait, à ce sujet, une observation juste et délicate. Suivons, a-t-on dit, les indications que nous donne la nature. Pourquoi Dieu aurait-il éternisé dans l'homme l'aifectiou de famille , quand il l’éteint chez les animaux? Pourquoi en aurait-il fait la plus douce, la meilleure, la plus saine des affections, si c'était pour la laisser s’éteiiidre un peu j)lus tard ? N'y a-t-il pas l.à un syin])tôme, un avertissement, une promesse? Ces affections se piV-sentent à nous avec un caractère de stabilité qui les rend sacrées. « Aimer j)oiir cette terre seulement, c'est la suprême infortune. Je me serai donné, j'aurai reçu cet^ ineffable don d’un cœur; nos pensées se seront à ce point unies que de jaillir d’un même élan ; par ces affinités secrètes qu’on ne saurait expliquer, en lui, en elle je vivrai; l’amour aura
fait ce miracle de m’oter l’égoïsme Et quand la
mort viendra, il faudra se dire : C’est fini La pre-
mière âme venue me sera aussi chère, aussi indifférente (c’est tout un) que cotte âme-là, une individualité quelconque aussi précieuse que cette individualité bicn-aiméH’, à jamais évanouie? Ah! mon cœur proteste. Si je cesse d’aimer ceux que j’aimais, si je cesse de les aimer d’un amour précis.
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positif, sj)ôcial, je fesse d’être moi*. » On insiste sur cette idée qui nous est elière, on décrit cette éternité vide d'ntîections humaines, ces figures étrangères qui remplacent pour moi famille et amis, moi seul connu de moi seul, errant parmi ces myriades éperdues, formé-es d’êtres sans identité véritable, sans liens, sans souvenirs communs, nouvelles à tout, étrangères cà tous et comme épouvantées de rinconnu où la mort les a jetées. Une des grandes jiensées de Dante, n’est-ce pas d’avoir prolongé jusque dans la vie éternelle les amours humains et de leur avoir donné le sceau de l’immuable ? « 11 les sauvegardait jusqu’aux enfers. D’une aile égale, promenées par la même tourmente, gémissant d’une même plainte désolée, pressées, toutes frémissantes, l’une contre l autre, les ombres qu’unirent de coupables amours se demeurent fidèles. — Et les chastes affections ne le seraient pas! Et tandis que les profanes braveraient la mort, les saintes auxquelles Dieu mit l’étincelle de vie, celles qui ne peuvent pas mourir, celles-là périraient ! »
Ici une question formidable se dresse : Mais tous ceux que vous aimez seront-ils heureux? C’est l’insondable mystère. Sur tous ces problèmes de l’immortalité vengeresse, la foi a des réponses, la raison n’eu a pas; ou du moins celles qu’elle a ne sont ni précises ni satisfaisantes. Elle se voile éperdue devant les justices de Dieu.