Les florizons célestes
Donc, pas d’identilé personnelle sans mémoire, pas de mémoire sans amour. Pour me ravir le souvenir de ce que j’ai aimé, il faut détruire tout mon passé, et pour m’empêcher d’aimer encore, il faut que j’oublie que j’ai aimé. L’éternité de mes affections semble donc être un élément de l’immortalité personnelle, la seule qui m’intéresse, la seule qui soit l'immortalité.
Est-ce tout? Pas encore. N’est-ce pas un principe évident (jue tons les caractères essentiels de la nature humaine doivent être conservés comme les conditions mêmes et les garanties de l’identité? Jusqu’où s’étend ce principe? Jusqu’où pouvons-nous l'aiqiliquer sans déroger à la sévérité d’une sage induction, sans tomber dans d indiscièles puérilités? Pouvons-nous faire encore un pas dans cette voie de l'identib*? Pourquoi non, s’il s’agit de préserver un attribut essentiel de la nature humaine? Et pour poser la question dans toute sa sincérité, l'identité est-elle complète, si la différence des sexes disparaît, si l’âme ne garde pas la sjiécialité de ses aptitudes et de ses innéités, s’il n’y a plus qu’un genre d’âmes au ciel, quand il y en a deux, si nettement tranchés, sur la terre? A supposer même qu’il n’y ait eu à la naissance entre deux âmes aucune différence originelle, la vie tout entière, telle qu elle est léglé* par la nature et par les mœurs, n’aurat-elle pas mis pour toujours une distinction fondamentale entre Pâme d’un homme et celle d’une femme, et cette distinction si nettement prononcée
LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 439 ne devieiulra-l-ollf pas un élément inaliénable de la personnalité future? Mais peul-on ta’oire qu’une si profonde dilTérenœ n’ait j>as sa souree plus haut? Je trouve dans Terre et Ciel quelques apereus trèsjustes, qui n’auraient rien perdu à être (dus simplement exprimés, sur ce contraste |)iofond dans la manière de sentir la vie, de s’y poser, de s’y conduire, sur le système des oppositions et des prédominances qui se découvrent, d’un sexe à l’autre, entre les qualités et les dispositions de l’ame, sur cette qualité composée des nuances les plus fines du sentiment et de la raison, de la tendresse et de la force, de la retenue et de l’audace, de l’action et de la passion, qu’il faut bien se garder d’écraser sous l’appareil des définitions métaphysi((ues, et qu’il faut laisser à l’appréciation de quiconque a observé la vie humaine avec un sentiment vrai, avec goût. U’est, nous dit-on, sur les lois de ces nuances que repose le principe de la sympathie réciproque des sexes, dont le jeu essentiel consiste à nous faire apercevoir dans autrui les prédominances inverses de celles qui nous caractérisent , et ù nous y attacher, parce que l’image qui prend ainsi naissance en nous à coté de la nôtre, complète celle-ci en s'y unissant, et nous charme sur tous les (wints par ses contradictions délicates. — Est-il donc si téméraire de croire qu’il y a dans le principe spirituel de notre être des diflérences caractéristiques dont celles du corps ' ne sont ((u’une analogie, une corres|)ondance, et qui se conservent même quand le corps est détruit?
Mais ce corps liii-infiiie que le dogme pliilosophique de l’immortalilé semble reléguer si loin avec un souverain mépris, il a été, pendant la vie terrestre, 1 instrument princi])al , l’expression de notre pei’sonnalité, et si tout le corps périt, notre personnalité est-elle intacte? L’identité véritable n'estelle pas en péril? Aucune doctrine n’a montré pour la personnalité de l’homme le même respect que le Christianisme, et le Christianisme, on le sait, professe explicitement la résurrection des corps. Sa doctrine, d’ailleurs, n’a rien de commun avec celle de la métempsycose, malgré d’apparentes analogies dont on a voulu abuser. La métempsycose rend un corjis à l’âme, mais un corps tout différent de celui auquel elle a été unie; le Christianisme rend à la personne son propre corps, le seul qu’elle reconnaisse à chacun de nous. — La philosophie, il faut bien l’avouer, ne peut aller jusque-là sans s’aventurer dans un ordre de questions inaccessibles à la raison. .Mais si elle ne peut rien pour établir rationnellement ce dogme, serait-elle pour cela dans son droit en essayant de le détruire? Un philosophe chrétien, M. Th. Henri Martin le nie, et l’un des |dus curieux chapitres de son livre a pour objet de soutenir que les spiritualistes qui admettent la vie future sans prétendre la définir, pourraient se dispenser d’attaquer ce dogme et se tenir, sur ce point, dans une prudente léserve. Ces attaques ne sont né'cessaires que de la part des advei'saires de l’immortalité, ou bien encore de la part des sec-
LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FOTDRE. 441 tateui's de la inéleinpsycose. Pour le spiritualisme pur, mieux \aut ue pas résoudre dune faeon absolue des questions de cet ordre. Sans doute, le dogme de la ivsurrection des coi’ps étant donné par la théologie, la jihilosophie peut examiner quelles sont les conséquences de ce dogme et comment il se concilie avec les données positives de la science. C'est son droit, et M. Martin ne songe pas à le contester. Mais sa pretention , habilement soutenue, est que rien dans ce dogme de la résurrection n’est incompatible d priori avec la raison’.
Voici l’im de ses arguments, résumé dans ce qu'il a d'essentiel, et qui s insj)ire beureusement d’une idt'-e de Leibnitz. Séparée de cet organisme > isible et tangible qui constitue le corps bumain, est-il impossible que l’âme garde un organisme plus subtil, qui est peut-être dès cette vie l'instrument de son action sur le corps? philosophie, qui veut être sage, qui veut afTirmer ou nier à bon escient, ne peut, sur ce point, rien affirmer et rien nier. — On prétend que le corps, rendu à l'âme par la résurreelion, ne peut pas être identique avec le corps (ju'elle animait autrefois et qui a cessé d’exister comme corps organisé. On a raison , s’il s’agit des molécules intégrantes de ce corps plusieurs fois renouvelé. Mais sait-on bien quel est le principe de l’identité des corps vi\ants? Réponde qui osera. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce principe ne con-
La Vie /Wur«, chap. vin.