République, liv. X, p. 273, traduction de M. Cousin
quand elle s'élèvera par ce noble élan du fond des flols qui la couvrent aujourd’hui, el se débarrassera des cailloux et des coquillages qu’amasse autour d’elle la vase dont elle se nourrit. On connaîtra alors la vraie nature de l’ame et quelle est sa divine essence. Nous rencontrons une image analogue dans M. Jean Reynaud. Figurons-nous un être aveugle et sourd, habitué à ramper péniblement sur la vase, au fond de l’Océan, jetons-le subitement au milieu des splendeurs de la nature vivante; et de quelque intelligence su jiérieure qu’il nous plaise de douer pour un instant cet obscur enfant des eaux, demandons-nous s'il était possible que dans sa précédente demeure il eût jamais conçu la moindre idée des merveilles que le monde futur étalera devant lui, et qu’un simple changement de lieu, comme du fond de l’Océan au rivage voisin, suffisait cependant pour mettre en sa présence.
Une célèbre comparaison du Talmud rend la même idée sous une forme plus saisissante encoi’e. La mort est un mystère comme renfantemeut. Si de ce néant, qui est le germe dans le sein de la mère, un être peut sortir, qui, avec le temps, devient un objet merveilleux, un monde en raccourci, à plus forte raison, de la mort du tombeau, où ce microcosme semble s’engloutir, sortira un être plus merveilleux encore. Si l’on disait à l’enfant, dans le sein de sa mère, qu’on va déchirer les envelojipes qui le protègent, détruire tout ce qui l’entoure et les con-
LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 447 dilions qui paraissent indispensables à son existence, il re«arderait comme une mort douloureuse l’acte qui l’arracherait au sein de sa mère et il gémirait. Et pourtant, quand est venu le moment de la séparation, quand l’enfant a quitté le j)ctit monde où il vivait et qui est mort désormais pour lui, il commence une plus belle, une plus noble vie, doublement noble par la raison et par la lilierté. Cette seconde vie n’est, à vrai dire, pour lui qu’une concc[)tion nouvelle et le mystérieux travail d’un autre enfantement. Au lieu du sein maternel, il a le monde; il n’a plus neuf mois, mais de nombreuses années à vivre. 11 trouve au dehors et en lui-même tout un monde d’idées. Mais la même voix retentit de nouveau à ses oreilles ; elle lui dit : o 11 te faut encore mourir! » Mort, tombeau, destruction, quelles pensées amères! Mais la suite de cette seconde mort, c’est une vie plus belle encore, plus noble, plus délicieuse; c’est un pas déplus, le pas décisif et siq)i‘ême vers des perfections qu’il ii’avait pas pressenties'. Cette analogie est plus qu’une grande image : c’est toute une démonstration de la réalité et de la perfection de la vie future qui recueillera notre âme au sortir de ce monde, comme la vie actuelle l’a mcueillie au sortir du sein maternel.
Par ces belles et fortes images, la philosophie
1 . L'Immortalité de l'âme chez les Juifs, par le docteur Brecher, traduit par Isidore Cahen.
prépare l’esprit humain à des descriptions splendides de l’immortalité; mais comment remplit-elle cette attente qu’elle sait si bien exciter?
Certes, ce ne sont pas les mystiques, ce n’est pas le P. Gratry qui nous donnera de grandes précisions sur la question. Je ne pnHends pas que ceux qui auront lu le cirnjuième livre de la Connaissance de l’âme soient fort avancés par cette lecture et qu’ils sachent désormais à quoi s’en tenir sur les conditions futures de leur immortalité. 11 y a même telle idée qui les comhlera d’étonnement. Par exemple, quand l’auteur cherche quelle j)oiirra être la forme définitive et stable de l’univers transfiguré, j’avoue que son hypothèse peul^ paraître bizarre. 11 ne nous propose rien moins que d’habiter le monde par sa face intérieure, non plus par le dehors. Ce monde sera éclairé et vivifié non plus seulement ]»ar uu point extérieur, non plus même par son auréole, mais par son centre, et cela, je suppose, pour deux raisons : la jiremière, c’est que ce tableau ressemble à une des demeures célestes décrites par sainte Thérèse ; la seconde, c’est que cette forme dernière de l'imivers est comparable à l étal parfait de l’âme, qui est de vivre par le dedans au lieu de vivre par le dehors. — Tout cela est assez étrange, j’en conviens. Il y a là excès de ce .symbolisme mystique dont s’enivre parfois cette imagination, une des plus belles de ce temps. Mais ayez le courage de traverser les premiers étonnements ; laissez de côté ces pages qui, au fond, ne sont
LKS DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 449 i|iie (le splendides métaphores poussées à outrance, abandonnez-vous à ce torrent d’idées et de style, je ne dis pas que vous arriverez à comprendre la vie future, Dieu me garde de le penser! mais vous y recueillerez je ne sais quelle impression d’immensité et de lumière. C’est un poëte. 11 tirera de leur torpeur toutes vos énergies secrètes; il précipitera votre pensée dans les abîmes étincelants. 11 ne vous décrira pas l’immortalité, il vous en donnera un pressentiment. Je choisis au hasard et j’abn'-ge une de ces pages qui me donnent, quand je les relis, le frisson de l'infini : « En contemplant, par les yeux de l’esprit, ce beau vaisseau qui est la terre, je vois d’abord que nous sommes en marche; mais je ne sais où tend la marche et dans quel port elle doit s’arrêter. Y a-t-il un pilote ? et s'il y en a un, où conduit-il notre navire? Je me demande aussi pourquoi notre navire tourne autour du soleil comme autour d’une île de lumière; et, en même temps, je m’aperçois que le vaisseau qui nous emporte ne vogue pas seul : j’en vois sept autres.... Le céleste Océan qui nous porte est si parfaitement délicat, que le mouvement de chaque navire influe sur les mouvements de tous; et cependant nous sommes si loin qu’à peine si nous pouvons nous voir. Mais que portent donc ces navires? comment leur sort se lie-t-il au nôtre? Dois-je croire qu’ils sont vides? cette île est-elle le port? — Souvent je serais tenté (le le croire, et cependant je crois savoir aussi que ce centre de lumière et de force n’est lui-même qu’un
navire énorme qui nous emporte par sa puissance à travers le céleste Océan. . . . Mais voici bien un autre prodige.... Je vois d’autres pléiades pareilles composées de millions de soleils dont l'ensemble n’offre à nos yeui qu’une imperceptible tache dans le ciel. Tout cela marche, tout cela vogue comme nous, tout cela vit dans la vicissitude de continuelles révolutions. Et sur les mondes que nous connaissons, sur celui que nous habitons, ces périodes sont le jour et la nuit et la succession des saisons, et signifient et même produisent ces deux fondamentales opérations de la nature : la vie, la mort, ces deux extrêmes que tous les êtres poursuivent et fuient, et qui forment comme la succession des flots qui nous emportent.... O divin pilote! qu’est-ccque tout cela? N y a-t-il point de terre où l’on demeure et où l’on vive? N’y a-t-il donc que des navires qui passent, et dans ces navires mêmes des existences qui naissent et meurent, des âmes qui, unies à des corps, paraissent et disparaissent aux yeux, avec les corps qui passent et se corrompent?... Nous direzvous, divin pilote, ce qu'est tout ce passage, cette immense traversée et son but? Vous avez dit que notre race ne passera pas toujours de la vie à la mort, mais s’arrêtera dans la vie. Eh bien, y a-t-il donc une terre pour la vie stable, sans vicissitude et sans fin? où est le lieu de la vie pleine, le lieu de l’immortalité? »
Ainsi il cherche, à travers la poussière errante et lumineuse des mondes, le lieu fixe; à travers
LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 45 1 le mouvement et la mort, le repos et la vie. Il ne peut souffrir l’inanité d’un ciel et d’une éternité sans forme, sans couleur, sans rayon , qui ne lui semble qu’un calque froid, un souvenir abstrait de la vie passagère. Je l'ai dit, c’est un poète, le poète du ciel, comme M. Jean Reynaud est l’utopiste de l’immortalitiL La question des conditions de la vie future reste entière après eux. L’un nous livre ses Méditations religieuses, l’autre ses beaux rêves épiques dans les planètes. Et pourtant, ni de l’un ni de l’autre l’œuvre n’aura été inutile. Ils auront tous les deux donné à cette génération positive et blasée la sensation de la grandeur.
En regard de ces songes enchantés, que nous promet la philosophie spiritualiste, réduite à ellemême? Un peu plus, un peu moins, voici tout ce qu’elle nous offre : nous ressuscitons dans toute noJ.re âme ; elle conserve après la mort ses facultés essentielles, mais dans des conditions toutes nouvelles. Comme elle est affranchie de tout lien corporel et que le temps de ses épreuves est passé, elle n’a plus de lutte à soutenir et toutes scs facultés s’appliquent directement à leur objet sans être détournées par les douleurs et les défaillances de la vie mortelle. Notre cœur qui a tant aimé et des objets si divers, si fragiles et si indignes, n’aimera plus que Dieu; notre esprit, débarrassé de toutes ses inutilités et de toutes ses chimères, ne pensera plus que l’étemelle vérité, et notre amour et notre intelligence, ayant trouvé l’objet qui
leur est propre et le possédant pleinement, nous rempliront de tout le bonheur que comporte un être fini. Nous n’aurons plus qu’une seule idée et qu'un seul amour. Notre liberté sera d’autant plus parfaite que nous ne connaîtrons plus la lutte entre les passions ennemies. Tout notre être pacifié, réconcilié avec lui-même, tendra de toutes ses forces vers Dieu'.
Voilà les félicités que la philosophie nous promet. Je sais bien qu’en réclamant davantage, je m’expose à de sévères critiques. On nous le dit assez clairement. Si nous reprochons à la philosophie la pauvreté de ses promesses, c’est que nous ne savons rien penser et rien imaginer sans mettre dans nos conceptions le corps et les instincts du corps. Si ces doctrines, purement spiritualistes, nous semblent vagues, c’est peut-être parce qu’elles sont spiritualistes; prenons garde que le besoin de rendre l’idée du ciel plus précise ne soit le désir de le rendre plus matériel. — A qui donc, pourtant, suflira cette immortalité dont l’éloquence même ne parvient pas à dissimuler les perspectives abstraites et mornes? Ce n’est pas la stérilité de la philosophie que J’accuse , c’est la limite de la raison qui se fait ici cruellement sentir. Il semble bien que la destinée de l’âme après la mort, les conditions, la forme de l’immortalité, soient des objets inaccessibles à l’entendement humain. Dès qu’on veut