‹ L'idée de dieu et ses nouveaux critiquesChapitre 86 sur 89 · I. Jules Simon, la Rtligion nalunlle, 3' part · texte numérisé non relu

I. Jules Simon, la Rtligion nalunlle, 3' part

LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 453 les décrire, on dirait que la langue s’appauvrit. En Orient on ferait là-dessus un apologue. On raconterait qu’autrefois, dans la ville d’Alep ou de Bagdad, vivait un marchand qui possédait un trésor d’un prix incalculable, mais sous la condition formelle de ne le compter jamais. S’il ouvrait la cassette magique, les pièces d’or devenaient des feuilles sèches, les diamants se changeaient en charbons et le riche marchand devenait pauvre. — La philosophie a son trésor aussi, un trésor d’une valeur infinie, la foi à l’immortalité. Mais qu’elle n’essaye pas trop curieusement de compter les perfections de la vie future et d’en décrire les délices; dè% qu elle veut Iç faire, ' ces perfections se glacent, ces félicités se dessèchejit entre ses mains et 1e trésor magique s’évanouit.

Tenons-nous donc à l’essentiel. Revenons au certain, au solide, à l’absolu. Sachons renoncer, s’il le faut, à d’inutiles curiosités de détail. Mais restons inébranlablement attachés à cette croyance en la vie future qui seule fait que ce soit la peine de vivre. Résistons à la contagion du doute comme aux prestiges du panthéisme.

D’une part, on nous dit : Le problème de la vie future est une de ces questions inaccessibles à la raison que la curiosité humaine agite douloureusement sans la résoudre jamais. Mais qu’importe après

kbk CHAPITRE VII.

tout? Le devoir est clair. C’est la lumière de la vie.

Suivez-la.

D’autre part on nous dit : Laissez à l'imagination la croyance vulgaire d’une vie future, localisée dans les espaces réels de l’infini matériel ou dans les espaces imaginaires d’un monde intelligible. Comprenez la vérité virile. Le ciel est dans votre pensée, rien que là. Vous êtes immortels par la pensée de l’éternité. Sacrifiez vos chimères. Perdre une illusion, est-ce donc perdre? Qu’importe que la vie future n’existe pas? Ne vous suffit-il pas de savoir que l’espèce, que l’ordre, que l’universel existent? Sachez goûter cet austère bonheur des forts : contempler l’ensemble des choses, le Tout.

Des deux côtés on ajoute : Notre morale est plus belle que toute autre, car elle est la seule qui soit désintéressée; ou plutôt la récompense qu’elle donne est la seule qui soit digne de la raison. Par le devoir vous vous sentez en harmonie avec l’ordre universel. N’est-ce pas assez? Promettre davantage aux hommes, c’est les traiter en mercenaires. Le devoir a tout son prix en soi et réalise seul toutes se^ promesses.

C'est le rétablissement du Stoïcisme sur des bases nouvelles. Mais déjà une fois le Stoïcisme s’est proposé au genre humain, et le genre humain ne l’a pas compris, parce qu’au lieu d’un Dieu vivant et d’une fin précise, le Stoïcisme ne lui offrait que l'idéal d’une loi abstraite, sans aucun but ultérieur, parce qu’enfin, au lieu de régler et de diriger ses plus légitimes désirs, il les a étouffés.

Le Stoïcisme sera-t-il plus heureux, cette fois, sous les formes nouvelles dont on a revêtu l’austère et vieille doctrine? J’en doute. Certes, je reconnais tout ce qu’il y a de fier dans cette jiroclamation d’une vertu absolument gratuite, d’un devoir sans avenir. Je reconnais même qu’il y a quehjues âmes assez fortement trempées pour se donner à ellesmêmes le spectacle de la loi, accomplie sans espoir, sans autre récompense que le sentiment d’une vague harmonie avec l’oidre. .Mais combien y en a-t-il de ces âmes stoïques? Celles-ci, d’ailleurs , sont soutenues par le légitimé orgueil de la doctrine qn’)7 faut réaliser, puisqu’on l’a si hardiment posée dans le monde. // faut qu’elle vive, et elle vivra au moins dans ses créateurs. Mais cet appui du système manque aux autres hommes; et quelle force précaire croyez-vous qu’ils pourront tirer de cette loi abstraite qui nous gouverne, qui ne nous connaît pas, qui exige de nous les plus durs sacrifices sans nous payer du moins de son amour : loi muette, insensible, que nous devons adorer même quand elle nous brise, et qui ne saura jamais quelles victimes elle aura broyées, quels cœurs elle aura brisés?

Sortons de toutes ces abstractions, qui sont le rêve de la dialectique. La vie future est le couronnement de tout l’ordre moral; elle est possible, car il y a Dieu; elle est nécessaire, car l'homme mérite et souffre.

Le mérite et la souffrance, voilà ce qui me fait

immortel, voilà la vérité lumineuse, l’évidence devant laquelle pâlissent et s’effacent tous les fantômes de la logique abstraite; c’est l’éternel, l’indéracinable argument en faveur do la vie futuiv ; c’est lui qui revient sans cesse dans la pensée, dans l’entretien des hommes, dans la vie, sous la forme d’un raisonnement, mieux encore, d’une émotion, d’une protestation contre le sort, d’un appel inspiré à la justice de Dieu. C’est lui qui ne se laissera jamais détruire, ni chasser par l’impassible ironie et le mépris hautain de Hegel. Et toujours cet argument, cette émotion seront d’un effet Irrésistible parmi les hommes : il y a des souffranees imméritées! — On nous dit : Mais les animaux aussi souffrent. — Sans doute; mais quelle différence avec la souffrance humaine, pénétrée dans toute son horreur, par la raison, éternisée par la mémoire, prévue par d’infaillibles inductions, acceptée par la volonté comme une loi de l’ordre divin! Il semble que toutes les facultés humaines conspirent à donner à la souffrance trois caractères nouveaux : l’intensité, la durée, la moralité. On ne tient pas compte de cette différence essentielle quand on parle des souffrances des animaux.

La souffrance humaine, celle qu’on pénètre dans toute son étendue, celle qu’on accepte dans toute son horreur, celle qui arrive non-seulement imméritée, mais comme infligée au mérite dans ces conflits de la vie où le bon droit succombe, voilà

LES DOCTRINES RÉCENTES SUR LA VIE FUTURE. 457 vraiment le gage de l’immortalité. Que d'existences qui contiennent à elles seules une infaillible promesse de la vie future ! N’allez pas dire que la vie future est un rêve à cette jeune fille qui a donné à ce travail ingrat dont elle meurt, chaque minute d’une existence déshéritée, dans un coin oublié d’une froide maison. N’allez pas le dire à ce pauvre infirme, sur ce grabat où la misère l'a jeté et où son âme poursuit l’espérance dans quelques mots divins. Ne le dites pas non plus à ce juste trahi par le hasard ou vaincu par la force et qui voit son droit périr entre ses mains brisées. Ces douleurs, ces misères, ces ignorances, ces cœurs glacés par une vie plus froide que la mort, ces courages trahis, ces justes causes abattues, tout cela forme comme un cri déchirant et sublime de l’humanité vers un monde mystérieux. Ne faites pas mourir deux fois ces vaincus de la grande lutte humaine, ces blessés de la vie, en leur fermant ce refuge. Et ce n’est pas le bienfait d’une belle chimère que je réclame pour eux; non, c’est le droit offensé, c’est la dignité de l’humanité violée dans leur personne qui impose à Dieu cette réparation. Que sont tous nos théorèmes métaphysiques, nos abstractions laborieuses, nos efforts dialectiques, auprès de cette simple philosophie de la prière et de la douleur, de la résignation et de l’espérance, étemelle comme le gémissement de l’humanité?

Sans doute ce serait peu que l’immortalité fût nécessaire, il faut encore qu’elle soit possible.

Mais comment ne serait-elle pas possible, si Dieu existe? Il contemple ces pauvres créatures luttant et souffrant dans la vie. Lui ont-elles demandé l’existence? Pourquoi leur a-t-il imposé cette lourde lâche de vivre en leur donnant l’inteliigence pour en comprendre tout le poids? Pourquoi a-t-il donné à notre cœur de si nobles et si impérieux désirs, pourquoi à notre raison un si vif et si fier élan vers le vrai? Pourquoi a-t-il fait briller devant notre volonté un tel idéal de grandeur morale et de sainteté? Tout cela ne me confère aucun droit, je l'avoue, si Dieu n’est que la loi impersonnelle et sourde de la dialectique. Mais tout cela a un sens, une portée, tout cela donne à l’homme un droit sur Dieu, si Dieu existe. Lieu commun! diront les esprits délicats, nourris de la substance et de la fleur de l’Idée pure. Qu’importe que ce soit un lieu commun, si c’est la vérité?

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