V. les citations de Platon et Schopenhauer p. 25 et
des mondes ; ce monde est donc le meilleur possible, et si le mal en était retiré il ne serait plus le meilleur ; le mal est donc un élément essentiel et nécessaire de l'ensemble. Ce mal n'est pas voulu comme fin et comme moyen : par une volonté antécédente Dieu veut le bien, par une volonté conséquente, il permet le mal; et puis le mal est-il tel qu'on le prétend ? Le bien ne l'emporte-t-il pas dans une large mesure ?
c( Souvent un mal cause un bien et deux maux « font un grand bien comme deux liqueurs font un « corps sec... Un peu d'acide plaît souvent mieux <( que du sucre. C'est le défaut d'attention qui dimi- « nue nos biens. Quant à la prospérité du méchant « dans le monde actuel, le remède est tout prêt
« dans l'autre vie^ »
L'optimisme leibnizien, ce monument d'ingénieuse piété, ne fut jamais en faveur. On se refusait à admettre la distinction entre la volonté antécédente et la volonté conséquente, et, de fait, si l'on identifie le mal avec la soufïrance, l'acte d'accusation formulé par les Stoïciens contre l'impuis-
1. Transportée dans le temps la thèse « que le mal est un moyen » conduit au méliorisme que Leibniz formulait ainsi : « On pourrait dire que toute la suite des choses à l'infini peut être la meilleure qui soit possible quoique ce qui existe par tout runivers, dans chaque partie du temps, ne soit pas le meilleur. Il se pourrait que Tunivers allât toujours de mieux en mieux, si telle était la nature des choses qu'il ne fût point permis d'atteindre au meilleur d'un seul coup. »
sance ou Timperfection divine reste sans rr^ponse. Et puis, disait-on, quelle raison d'attc'nnor au profit d'une thèse la grandeur et l'étendue des misères humaines ! Les malades veulent que leur mal soît pris au sérieux ; le médecin qui sourit leur déplaît. On n'aime pas ces allusions au vinaigre nécessaire dans l'existence. De tels arguments sont répugnants, dit Renouvier* ; Vollaire, écrivant sur le tremblement de terre de Lisbonne, répond à Lcîb- ^ niz, son contemporain :
n Direz-vous en voyant cel amas de victimes
« Que Dieu s eat vengé ; leur mort e.st le prix de leur crime.
n Quel crime, quelle faute ont commît cc« enfants
« Sur le sein malcrncl écrasés et ^aDgliints?
« Lisbonne qui n'est plus eut-elle plus de vices
« Que l*ondrc8, que Paris plongé» dans les délices \
û Lisbonne est abîmée, ci Ton danse ix Pnri« î
« Direz-vou-s» c'eisl Tcffct des éternelles lois
« Qui d'un Dieu libre et bon nécessitent le choix.
0 Tout est bon dites-vous el tout est nécessaire
« Quoi ! L'univers entier, siuis ce goufre infernal.
« Sans engloutir Lisbonne cùt-il été plus mal,
etc... etc..
« La vie, dit Schopenhaucr, n'est qu'une lutte «c |)our Texistenoe avec la certitude d*ôtre vaincu. « Vouloir sans motif» toujours souffrir, toujours «r lutter puis mourir et ainsi i)ondant des siècles
i« V. Reiiouvier. //û/^tVr 4!^ 94Autx(n\s des problèmes de lu méiaphjsKjue,
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SOLUTIONS DU PROCLAME HÉTAPHYSlQUi: 3"
« jus<pràcc que la croûte de notre planète s'écaille « en mor04>aux, voilà la vie? »
C'est là unt)plimisme à reboui^s qui, lui aussi, prêche la résignation, mais, auprès des âmes impatientes, piVKluil la révolte !
Difficile à concilier avec le monothéisme, Toplimisme béai s allie tout naturellement au panthéisme dualiste do Spinoza ou idéaliste à la façon dllegel; il coule alors de soui-ce. Le problème du u mal j» n'en est pas dissi|>é, jjour autant. Supposer en cette universelle divinité la coexistence des principes du bien cl du mal, la thèse et lanlîlhèse, le juste cl rînjusle, c'est poser la question non la résoudre. Il est vmi que riudélerrninaliini du « suprême » dispense à la rigueur d'envisiiiçerrat tribut de justice mais en fait, tacitement ou explicilemeni, notre raison l admet tout au moins par l'impossibilité du contraire, <|uitle à dissimuler la concession sous des formes imajçées, telles que |)our les besoins de la cause en invente Spinoza * : le dualisme apparaît alorê et la difficulU» subsiste ^
Hegel nous offre le type parfait de roplîmîsme idéaliste. Plus de chute, plus de déchéance ! Tout
i. V. page 16.
i. L'oplimiwne do Spinoza est particulier. Plav<'iiil la volonté îiiiHleâ«u8 de nnlelligencc, Dieu, dil-il. |)eut vouloir le mal. Mais alors J'iiilelllgenoc ne vcnaiil qu'après, vulonlé «erait synonyme de volition. Tout cela i»âl Incompréhensible el contredit le» notions actuelliîas sur le raôcanîsmc de ta volontés
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L IDEE Dr FINALITE
est bien parce que tout est Dieu. De Dieu, unité concrète qui contient la multiplicité et la différence, découle l'idée^ qui se réalise en descendant dans la nature mais sans déchoir car la nature n'est pas la déchéance mais la construction de ridée. Les existences et leurs antagonistes, la souffrance, les infirmités, les misères et les fléaux, Fégalité et l'inégalité, tout est essentiellement dans ridée. Aux existences finies, sorties de Tabsolu, seront attachées les peines et les misères ; mais le mal lui-même est un progrès, car le mouvement est supérieur au repos, etc.. etc..
Dépassant le mysticisme de Plotin, Tidéalisme hégélien offre aux aspirations métaphysiques de l'âme des horizons sans limites, et l'optimisme s'y traduit, sur la maladie, l'amour et la mort, en accents lyriques de grande envergure.
« L'organisme ne se maintient et ne se développe « que par la destruction de l'organisme et l'être « vivant ne saurait donner la vie qu'en se dégra- (( dant et en se détruisant lui-même.
« Mais c'est surtout dans le règne de l'amour et « de l'esprit que s'exerce l'action bienfaisante de la « mort. Aimer c'est mourir, et naître à la vie de « l'esprit c'est mourir de la vie du corps. L'amour <( aspire à l'idée et c'est cette aspiration qui con- <( sume la vie et entraîne la mort. Celui qui aime « doit être prêt à mourir pour l'objet de ses désirs
et sa mort est la conservation et le triomphe de l'amour. Et plus il aime, plus sa mort sera prompte et certaine, plus profond sera le désir de la mort et le mépris de la vie... On doit même dire que la vie de celui qui aime est une mort continuelle et que c'est l'anéantissement et comme la fusion de lui-même dans l'objet de son amour. Car l'amour est la flamme qui allume et dévore le corps tout à la fois. 11 échauffe et illumine l'âme mais il brise et dissout Tenveloppe qui l'emprisonne. Ce qui l'attire c'est la beauté, la liberté, l'humanité, la science et celui qui aime lutte, se consume et se dévouepour elles jusqu'à la mort. Et c'est ainsi que la nature s'élève jusqu'à l'esprit ou, pour nous servir d'une expression plus populaire, que l'idée pénètre dans le monde et le fait à son image. Car, ce que l'on veut dire par là, c'est que la nature se transforme au contact et sous l'action de l'idée et de la pensée qui l'approprient à leurs fins et à leurs besoins. Le mouvement, le progrès, les transformations sociales supposent la destruction et la mort. Et la mort est l'œuvre de l'Esprit qui pense l'idée et qui par cette pensée anéantit la nature et s'affranchit de ses entraves. Telle est la beauté, telle est la poésie de la mort... On pourrait par des considérations analogues établir la légitimité et l'ori-
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l/lDÉE DE FINALITÉ
« o-ine divine de la douleur et de la sensa-
« lion... »
L'élévation du style ne fera pas illusion. L'optimisme panthéiste, par l'hypothèse commode du double principe du bien et du mal, ne résoud pas l'énigme: celle-ci demeure dans les consciences troublées, vivante et tenace comme avant.
Proposée par Oiigène au ii' siècle de notre ère, développée par les néo-platoniciens, la doctrine de la chute hors du monde renaît dans les temps modernes sous l'impulsion d'esprits remarquables, tels Schopenhauer, Kant, Renouvier, Secrétan et bien d'autres des écoles spiritualistes françaises et étrangères. Il ne s'agit pas, remarquons-le, d'une déchéance fatale dans le sens platonicien ou hégélien, mais bien d'une faute consécutive à un acte de volonté, telle que la concevaient, ou à peu près,
Plotin et son école.
Envisage-l-on le problème métaphysique dans les systèmes déterministes que l'hypotlièse d'une faute extra terrestre devient nécessaire ; la souffrance prend un caractère expiatoire et pour que la satisfaction soit adéquate, la métempsycose, au cours des vies futures, apparaît comme l'indispensable complément. Sur tous ces points dans les systèmes à chute nouménale (ou extra-mondiale), planent le doute et le mystère.
D'après Kant, la liberté, impossible sur terre, existe dans le supra-sensible, hors du temps et de Tespace. Là s'est accompli un acte libre, une option dans l'absolu, de laquelle dépendra, ici-bas, la conduite de la vie morale. Trompé sur ma liberté, je sens l'obligation de conformer mes actes aux indications de ma volonté qui ordonne le devoir ; et cette volonté n'est autre chose qu'une combinaison de la volonté empirique assujettie aux désirs sensibles et de la volonté nouménale originelle. L'expiation terminée, le moi redevient noumène et s'absorbe en Dieu. La faute d'Adam, représentant de ce moi nouménal, n'est que Timage symbolique de la chule hors du monde, etc., etc..
Gomment l'option première a-t-elle incliné du mauvais côté un noumène ^ possédant une intelligence adéquate à la vérité, c'est, déclare Kant, ce que Ion ne peut expliquer. Sur d'autres points la conception kantienne se heurte à d'irréfutables objections. La critique de Renouvier est décisive à cet égard, nous y renvoyons le lecteur ^
A part quelques divergences plus apparentes que
1. Le noumène est la chose en soi, d'ordre siiprasensible ; resprit de l'individu ou l'esprit de Tespèce.
2. Un phénomène dans le temps, dépendant de ses antécédents ne saurait être affecté par une causalité libre hors du temps et d'ailleurs aucune finalité individuelle n'est possible si Ton n'admet pas entre le noumène du début et celui de la fin une continuation de la personnalité; etc., etc. (V. Renouvier, op. cit.)
réelles, Schopenhauer est le continuateur de Kant. La Volonté dans l'absolu remplace le noumène ; son vouloir vivre constitue la chute. Tout est déterminé ici-bas; Fhomme se croit libre parce qu'il agit à sa guise, mais sa volonté est nécessitée. La liberté reste nouménale ; elle est dans Têtre et non dans l'agir; m esse non in operari. La fin de Thomme sera de mettre un terme au vouloir vivre et de rentrer dans le néant par la négation de soimême. Le croyant parvient à cet heureux résultat ; il s'annihile dans le nirvana boudhique !
Pessimisme, dit-on, que cette décourageante philosophie. Sans doute, mais pourquoi cette qualification; quelle en est Forigine? Vient-elle des sombres et navrantes descriptions dans lesquelles Fauteur se complaît à étaler les misères humaines ^ ? peut-être, dans une certaine mesure, mais bien plutôt de la fin lamentable que le philosophe, inlassablement, prédit à nos espérances les plus chères et les plus justifiées.
(( Quoi vous vous plaignez de souffrir de mourir « mais cette poussière dans laquelle vous allez « tomber, apprenez à la connaître avant de la mé-
1. Parmi les maux com plaisamment cités par Schopenhauer, Waldstein et leur continuateur, Hartman, nous trouvons les folies malsaines de la vie universitaire, le besoin de luxe, le poids des impôts, le service militaire, la compression policière, le mécontentement général, l'absence de culture physique dans les écoles, etc., etc.
«priser. Cette matière qui n'est maintenant que « poussière et cendre, bientôt, dissoute dans Feau, « deviendra cristal, brillera comme métal, jaillira a en étincelles électriques, manifestera sa puissance « magnétique, se façonnera en plantes et animaux « et de son sein mystérieux se développera celte « vie dont la perte tourmente votre esprit borné. <( Durer sous la forme de matière, n'est-ce donc
(( rien? »
Le monisme contemporain évoque je ne sais quel cataclysme cosmique, mais ses conclusions sont
identiques !
A regarder les choses de près le pessimisme allemand et Foptimisme leibnizien se ressemblent singulièrement, c'est bien le cas de dire que les extrêmes se touchent.
Deux éminents philosophes contemporains, Fun Français, Renoiwier, Fautre Suisse, Secrétan ont envisagé le problème à un point de vue très personnel; Fon me permettra quelques brèves citations.
Sur une planète préterrestre, dit Renouvier ^ vit une Société d^hommes libres, immortels, heureux, au sein d'une matière parfaitement adaptée à la vie perdurable de ses êtres. Cette Société « a dû (( déchoir et se corrompre par Faction des mêmes