‹ L'idée de finalité [microform]; finalité générale et finalité individuelleChapitre 20 sur 50 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LES RELIGIONS ET LE DOUBLE PROBLÈME

Tout système de philosophie se condamne luimême et son insuccès est une question de temps lorsqu'il n'a pas égard aux préoccupations finalistes de rhumanité et ne s'efforce pas d y répondre d'une façon raisonnable. Les indéterministes ont à cet égard la partie relativement belle; quant à leurs adversaires, les efforts qu'ils ont tentés dans le sens d'une solution n'ont pas été jusqu'ici couronnés de succès. Les religions envisageant le problème sous le double aspect métaphysique et individuel avec une Uberté d'allure que permettent la révélation et l'appel à la croyance, le traitent généralement, au moins les religions civilisées, avec profondeur et bon sens ; fort supérieures en cela à bon nombre des philosophies surtout étrangères. A ce point de vue spécial nous analyserons successivement le Boudhisme et le Brahmanisme, le Manichéisme, l'Islamisme et le dogme Chrétien.

Le boudhisme dont les adhérents se chiffrent

par centaines de millions n'est à vrai dire ni une religion ni une philosophie. Simple règle de conduite, les liens qui unissent Thomme à la divinité ne le préoccupent guère, et sur le problème de l'origine et de Finégalité des souffrances il n'apporte aucun aperçu intéressant. Quoi d'étonnant! Dans cet immense champ de misère, de servitude et de dénûment que remue le « solitaire » cinq siècles avant notre ère, au moraliste suffit une finalité générale et négative et quelle finalité ! Le repos, l'anéantissement total, égal pour tous, dans Téternel Nirvana !

Quant à la vie présente elle ne serait que la suite et l'expiation d'existences antérieures et la préparation à des existences futures. D'où vient, ce que peut être cette première existence, on n'en sait

rien. Le Boudhisme estavant'tout code de morale et

nous promet, comme récompense, après quelques vies successives, l'absorption dans le néant : il est vain d'y chercher la solution de problèmes étrangers à ses préoccupations.

Bien différent le Brahmanisme moderne traite de la souffrance avec logique ; et cet effort religieux de la pensée humaine, prolongé pendant vingtcinq siècles, mérite à certains égards le surnom qu'on lui a donné de Sagesse antique.

Le problème général ou métaphysique se résout par une sorte de panthéisme optimiste de forme

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Hégélienne, mais en lequel subsiste la liberté. De Brahm, immuable, éternel, indéterminé, émane la Trinité Brahmanique ; Brahma, Vichnou, Sira. L'esprit suprême est soumis à l'influence du premier quand il crée, du second quand il conserve, du troisième quand il détruit. En lui se résume le conflit de la matière et de Tesprit, se confondent le bien et le maP.

Les livres Brahmaniques, postérieurs au Pentateuque font, il est vrai, quelque mention du péché originel, mais la légende, complètement défigurée, ne garde plus rien de symbolique. Les démiurges, sortes de demi-dieux, goûtent au fruit défendu; l'homme est innocent de la faute et échappe à ses conséquences. Ni chute en ce monde, ni chute hors du monde.

La liberté existe et l'âme immortelle se perfectionne par des transmigrations successives jusqu'à son absorption dans le Suprême. Cependant, à la différence des métempsycoses imaginées par Platon, Pythagore, Plotin, par le Boudha même, l'âme humaine n'a jamais habité et n'habitera jamais le corps d'un animale Issue d'un esprit de l'espèce

1. « L'éclat du feu qui brûle en un seul lieu répand la chaleur et la lumière tout alentour ; ainsi le monde n'est rien de plus que l'énergie manifestée du suprême Brahm » (Vichnou Purana, xi« siècle).

2. V. Du Brahmanisme, par F. Laouenan. — La Sagesse antique, par Annie Besant.

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contenu dans les végétaux ou dans les groupes d'animaux inférieurs, elle se transforme graduellement en esprit collectif secondaire, d'ordre plus élevé, et enfin en âme humaine. La Sagesse Antique n'admet pas une évolution simplement progressive de Fhomme à l'animal; l'abîme lui paraissant infranchissable. Elle enseigne qu'au moment où Fâme animale se transforme en âme humaine, une étincelle Boudhique, envoyée des plans supérieurs, apporte à Tètre nouveau intelligence et conscience * . C'est alors que les transmigrations se continuent dans les corps humains avec liberté, mérite, démérite, épreuve, et surtout avec la souffrance voulue, avec le sacrifice de soi-même qui tient une si grande place dans la théologie Brahmanique.

Ici nous arrêtent deux graves objections signalées dans les chapitres précédents et d'ailleurs opposables à tous les systèmes à base de métempsycose. Que deviendra la personnalité à travers les existences successives et quelle sera la norme

1. Leibniz pensait que l'àme humaine avait été auparavant végétative puis animale. « Les âmes, disait-il, sont demeurées dans cet état jusqu'au temps de la génération de l'homme à qui elles devaient appartenir ; mais alors elles ont reçu la raison : soit qu'il y ait un moyen raisonnable et naturel d'élever une âme sensitive au degré d'âme raisonnable (ee que j'ai de la peine à concevoir), soit que Dieu ait donné la raison à cette âme par une opération particulière ou (si vous voulez) par une espèce de transcréation » (Théodicée, § 91). La transcréation de Leibniz se rapproche de Thypothèse brahmanique.

d'après laquelle s'établiront les transmigrations? Quel en sera le distributeur et l'agent?

Quant à la personnalité la difficulté se résoudrait par l'hypothèse d'un soi conscient qui réside dans les plans supérieurs et en lequel se retrouvent et se confondent les personnalités des incarnations terrestres. Les mérites ou les démérites accélèrent ou ralentissent l'ascension du soi individuel jusqu'au jour où, transformé, purifié, il s'unit à la divinité. Ainsi deux personnalités, l'une dans le temps, l'autre hors du temps, l'une qui regarde, l'autre qui agit, toutes deux ne faisant qu'une personne ! La théorie est séduisante, mais l'on objecte comme aux hypothèses de Kant qu'il est difficile sinon impossible d'imaginer un parallélisme, une liaison permanente entre ce qui est hors du temps et ce qui est dans le temps.

Il n'est guère plus aisé d'expliquer l'ordonnance des transmigrations. Illimité sera le nombre des contingences, étant donnée la liberté humaine ; comment alors l'immutabilité divine s'accommoderait-elle de décisions isolées prises dans le temps? Le Brahmanisme en appelle à des « lois sélectives », sortes de sous-agents, mais l'objection subsiste; l'agent ne peut être que l'exécuteur d'un ordre venu de plus haut, et cet ordre dépendrait de nuances morales imprévisibles et indéfiniment variées ! Que devient alors l'immutabilité ?

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A côté de Tanlique sagesse si originale et si profonde le manichéisme gnostique des premiers siècles fera triste figure. Solutionner lorigine du mal, ou, comme on disait alors, lorigine des choses, tel était le programme, mais quelle pauvre réalisation ! Un incohérent mélange de rêveries dans lesquelles se heurtent le Judaïsme, le Paganisme et le Christianisme ; de vagues théories sur la chute, révolution, l'émanation, la rédemption ; enfin audessus, subordonné à l'unité divine et comme son émanation, le double principe du mal représenté par la matière, et du bien représenté par la lumière ^ Confuses superstitions dans lesquelles, à la floraison d'espoirs insensés se mêle Tattrait permis sinon ordonné d'une licence effrénée.

Ces doctrines d'un mysticisme consolateur, et quelquefois orné de poésie, ces doctrines nous étonnent par leur enfantine naïveté et l'incroyable fantaisie de leur métaphysique. Gardons-nous d'en sourir. Elles eurent de terribles conséquences. D'elles sortirent Thérésie des Catharres, la guerre des Albigeois et les atroces persécutions de Simon de Montfort. Leur esprit subsiste de nos jours en cette conviction que la chair, objet méprisable, est l'ennemie ; qu'il n'est de perfection qu'au prix

^1. Quelques adeptes de la Secte admettai(^nt en Dieu même l'identité des contraires, du bien et du mal, à la façon d'Hegel.

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des plus dures mortifications ; que le corps et ses besoins doivent être impitoyablement sacrifiés !

Au dualisme manichéen, isolé et épuré, Spinoza dans les temps modernes est disposé à se rallier; plus près de nous Hume, StuartMill, etc., etc., sans compter les philosophes panthéistes, le regardent avec faveur, et Toptimisme au fond n'est qu'un retour en arrière dans cette direction. Cependant le dualisme, si l'on veut en tirer l'explication de la souffrance, ressemble à ces « principes exprès » dont Leibniz disait « que ce n'est pas c( une belle façon d'expliquer les choses ».

L'Islamisme admet une sorte de faute originelle qu'Adam et Eve auraient commise au ciel, d'où ils furent, pour ce motif, précipités sur la terre; simple légende, tirée de l'histoire sainte, à laquelle, d'ailleurs, ne se rattache aucune idée philosophique ou morale. Le problème métaphysique est à peine posé ; on discute cependant sur le critère d'après lequel le bien se distingue du mal. D'après les uns, il serait en l'homme; d'après les autres il serait en Dieu, d'où, pour les premiers cette conséquence; « l'indifférence des actes dont le corps seul se souille sans que l'âme soit atteinte » .

La souffrance individuelle, en l'absence de la liberté, est expiatoire, et l'exacte balance s'établit en cette vie ou en d'autres. Le déterminisme musul-

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man est cependant plus formel que réel et la dignité humaine s y trouve en meilleure posture que dans les philosophies monistes ou quelquefois religieuses des pays chrétiens*. Nous devons interpréter le fatahsme du Coran comme Timpossibihté pour tout homme d'échapper aux conséquences de ses actes. Le Karma Brahmanique ne se définit pas autrement!

« Celui qui désire la récompense en ce monde « nous la lui accorderons, nous accorderons aussi « celle de la vie future à celui qui la désirera et « nous le récompenserons. »

D'après un autre verset les affaires de TUnivers, c'est-à-dire les destinées humaines, seraient résolues et fixées pour toute Tannée dans la nuit de TAlkadr, 23-24'' jour du ramadhan, par les anges et les esprits descendus sur la terre avec la permission du Très-haut, jusqu'au ramadhan suivant. Dieu prend alors en considération la bonne volonté, le désir, Tesprit de devoir et de sacrifice. De ces textes, malgré leur caractère symbolique, il résulte que chacun peut obtenir par sa bonne conduite, sa résignation pieuse, une amélioration de sa destinée en ce monde ou en l'autre; la souffrance devient

1. Témoin la doctrine augustinienne de l'incapacité absolue où serait l'homme de faire le bien sans le secours d'une grâce spéciale et irrésistible. L'erreur condamnée par les conciles subsiste partiellement dans l'Eglise réformée.

épreuve suivie de récompense et le problème de son existence serait ainsi résolu.

Le dogme Chrétien de la faute originelle pose la chute en ce monde. Écartons l'interprétation malheureuse que tout homme a péché avec Adam et porte la responsabihté de cette faute. Rien de pareil en réalité. Les conséquences de la chute, disent unanimement les Pères et Docteurs de l'Eglise ne sont ni aussi dures ni aussi injustes. Nous devons les entendre en ce sens que la raison et la volonté du premier homme ayant perdu, par suite de la faute, le contact avec Dieu, cette privation, « cette déchéance » a été étendue à sa postérité \

Même alors la possibilité de cette première faute demeure incompréhensible. Gommeat Adam s'il voyait Dieu, s'il était sous sa dépendance, comment pouvait-il pécher? La privation de l'omniscience suppose une déchéance antérieure '^ L'on répondra qu'il n'y eut pas faute proprement dite mais émancipation progressive de TinteUigence et de la volonté. Quoi qu'il en soit, le propre des dogmes

1. Interprété symboliquement, l'épisode du Paradis terrestre nous montrerait l'émancipation de la volonté au moment où s'opère le passage de la vi^ animale à la vie intellectuelle et libre. Telle était peu s'en faut l'explication des Alexandrins au iii^ siècle.

2. L'objection est d'ailleurs opposable à l'hypothèse d'une chute hors du monde.

est de dépasser la raison et celle-ci n'a qu'à s'incliner. Le malheur c'est que dénaturé comme à plaisir par ses commentateurs, le dogme du péché originel fut autrefois l'arme de prédilection contre l'Eglise Chrétienne. Depuis la désobéissance d'Adam, dit saint Augustin, tous les hommes sont irrémédiablement corrompus ; pareils à une ruine dans la boue ; ils sont déchus de toute volonté, radicalement incapables de faire le bien sans la faveur et le secours d'une grâce spéciale et irrésistible ; de là à l'effrayante doctrine de la prédestination il n'y avait qu'un pas et ce pas autrefois, les Jansénistes n'hésitèrent pas à le franchir. Bossuet même, le grand Bossuet, par une incompréhensible aberration, ne fulmine-t-il pas du haut de la chaire les plus effroyables anathèmes contre les nouveau-nés morts sans baptême, les vouant à des « tourments sans fin », à des « flammes dévorantes et éternelles » ! Les hommes, dit Pascal, depuis la chute, ne sont que « des foyers de corruption, des êtres plongés « dans la misère de leur aveuglement et de leur « concupiscence* ». Aujourd'hui encore combien

1. Il est intéressant de suivre les efforts des philosophes et théologiens d'autrefois dans leurs tentatives pour concilier la transmission de la « coulpe », telle qu'on la concevaitdeleur temps avec la justice et le sens commun. Les unsinvoquentla conservation du protoplasma originel qui se transmettrait à travers les générations, pareil à la flamme qui passe sans rien perdre d'elle-même, d'un foyer à un autre; d'après saint

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d'excellentes âmes affirment à Fenvi comme vérité révélée que nous sommes coupables d'une faute commise il y a quelques milliers d'années, que la souffrance actuelle en est l'expiation méritée \ et cela alors qu'heureusement^ les théologiens orthodoxes enseignent que la postérité d'Adam n'a pas coopéré à sa faute, qu'elle n'a pas commis de péché originel, que les enfants sans baptême peuvent jouir d'un parfait bonheur; que la « déchéance» première à laquelle nous participons par une hérédité naturelle, se conçoit comme l'affranchissement de l'homme à l'égard de l'ordre et son avènement à la responsabilité'-.

Jetant un regard en arrière nous pouvons con-

Augustin l'âme du fils vient de celle du père par une sorte de procréation spirituelle ; selon Leibniz les âmes qui seront un jour âmes humaines ont été comme celles des autres espèces, « dans les semences et dans les ancêtres jusqu'à Adam et ont existé par conséquent depuis le commencement des choses, toujours dans une manière de corps organisés w etc., etc.

1 On ne sMmagine pas à quel degré d'ignorance en ces matières peuvent atteindre des philosophes d'ailleurs remarnuables Nous lisons dans Renouvier (problèmes de metanhvsiqae) • « La théorie du péché de saint Augustm et son déterminisme absolu ont introduit dans la théologie scolaslique des articles de foi qui consacrés en grande partie par les conciles œcuméniques et toujours maintenus par lautorite ecclésiastique doivent passer pour acceptés tout au moms dans les pays catholiques ». Précisément lEghse catholique a condamné les exagérations de saint Augustm. On n en dirait pas autant de l'Eglise réformée à laquelle appartenait Renouvier.

'^ V sur la Doctrine, en ce qui concerne ce dogme, la Chute originelle, par le chanoine Elie Marie, Pans, 190o.

GRAMONT DE LESPABRE

dure que le problème métaphysique aussi bien dans les religions que dans les philosophies reste insoluble, bien que cependant par Tintroduclion de la liberté à un moment donné, ou plutôt par Ta formation progressive de la volonté, il soit possible d'entrevoir une sorte d'explication rationnelle. Nous reviendrons plus loin sur ces difficiles questions. Quant au problème individuel, la liberté et la vie future étant admises, son explication n'offre pas d'insurmontables difficultés. C'est là d'ailleurs, n'en doutons pas, le point sensible; car si le problème métaphysique est sans intérêt prntique, le second au contraire se confond avec l'interrogation sur notre destinée et n'épargne personne, du petit au grand, du plus généreux au plus égoïste, du méditatif penseur à l'arriviste sans scrupule. Quand vient Fheure, nul n'y est indifférent. Heureux celui qui, possédant une conviction raisonnable, s'y repose et attend !

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