CHAPITRE VI
L'ÉVOLUTIONNISME CONTEMPORAIN
1« Partie. — Le transformisme.
C'est en définitive l'idée de finalité que, sous les noms de problème métaphysique et de problème individuel, nous venons de suivre d'étapes en étapes depuis les origines jusqu'à la période contemporaine. De cette rapide étude il se dégage ei l'intérêt que soulève le sujet à toutes les époques et l'impressionnante grandeur des solutions entrevues et la rigidité du cadre dans lequel elles se maintiennent sans exception.
Tout cela c'est le passé, mais c'est aussi le présent. Malgré l'agitation du temps, l'ascendance des intérêts matériels et le renversement des valeurs qui en est la conséquence, la vie de l'esprit persiste et l'inquiétude finaliste, si l'expression est permise, s'ancre dans nos âmes. La pensée ne cesse de scruter l'avenir, sous l'innuence, forcement, des philosophies régnantes, et, parmi tous les systèmes présents ou passés il en est un qui occupe le pinacle, c'est l'évolutionnisme, appuyé qu il est
h IDÉE DE FINALITÉ
sur les solides bases, si Ion n'est pas trop exigeant, ' de la biologie et de la paléontologie. Que nous enseignent le transformisme et 1 evolulionnisme par rapport à l'idée de finalité ? en sont-ils l'affirmation ou la négation et quel est la valeur de leur enseignement ? L'objet de ce chapitre et du suivant sera de répondre à ces questions.
Rappelons pour commencer quel fut le sort de la doctrine scientifique inventée par Darwin, ce qu'elle est devenue, ce qu'il en reste aujourd'hui, sous quelles formes subsiste le système philosophique correspondant. On sait avec quel prodigieux engouement furent autrefois acceptées les conclusions de l'illustre naturaliste, la thèse scientifique et sa contre-partie philosophique semblaient hors d'atteinte, et leur marche était triomphante. Les jours de crise sont venus; non que les principes soient discutés, mais sur les détails on est loin de s'entendre; des difficultés imprévues mettent à néant certains axiomes du début et engagent pour l'avenir à la plus grande prudence".
La sélection naturelle placée par Darwin à la base de son système se déclare incapable de rem-
1. Les indications que nous donnons ici sur la « crise » du transformisme ne doivent pas être considérées comme la critique ou la négation de la doctrine et de son magnifique épanouissement ; elles tendent simplement à montrer quune cer aine réserve est encore nécessaire dans les déductions philosophiques ou autres que l'on serait tenté d^en tirer
L EVOLUTIONNISME CONTEMPORAIN
plir le rôle qu'on lui prête * ; la Iransmissibilité des earactères acquis, nécessaire à l'iiypothèse lamarckienne, aujourd'hui discutée ou plutôt soumise à des conditions qui la défigurent, demeure physiologiqu^ment inexplicable; la théorie des variations insensibles cède le pas à celle des mutations brusques et des germes préformistes, dont le sens est nettement métaphysique ; tous les efforts pour produire artificiellement la vie ont échoué et à mesure qu'apparaît davantage Finfinie complexité du protoplasme vivant, la difficulté de résoudre le problème apparaît de plus en plus insurmontable-. L« loi d'ontogenèse proposée par Hseckel et sur laquelle Féminent [biologiste fonde en partie son système appelle les plus sérieuses restrictions %
1. Driesch. Fleisch, et la plupart des biologistes la relèguent dans l'histoire au même titre que la philosophie de Hegel. « C'est un devoir pour chaque naturaliste, ajoute Fleischman, de mettre en garde les jeunes gens contre l'influence nélaste de la théorie à la mode. » Là-dessus on est d'accord, du moins sur le Continent. Dans la patrie de Darwin nombre de philosophes s'en tiennent aux théories de leur compatriote et fulminent contre les contradicteurs.
^. Loin d'être un composé chimique de structure élémentaire et définie comme on le pensait récemment encore, le protoplasme ou matière vivante se révèle au microscope d'une effrayante complexité. H contient dans un milieu li<ïuid€ -et mousseux des protéines, des albumines, des albuminoides, des nucléines, des histones, des filaments chromatiques, des microsomes, une centrosome, une sphère attractive, des stries, un noyau d« même complexité, des chromosomes , etc. , etc. (V. Les Inconnus de la Biologie déterministe. Paris, Alcan, i9l3.)