‹ L'idée de finalité [microform]; finalité générale et finalité individuelleChapitre 31 sur 50 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LA LIBERTE

Ainsi l'évolutionnisme en tant que philosophie, le transformisme en tant que science (c'est-à-dire la biologie et la paléontologie) loin de ruiner Tidée téléologique, Texaltent, Fépurent et la mettent en relief avec un incomparable éclat. Mais ensuite, à Fesprit ainsi orienté, préoccupé de l'avenir, quelles finalités crénérale ou individuelle laissent-ils entrevoir ? Avant de répondre à ces questions dans le chapitre suivant et dernier, Ton me permettra d'ouvrir une parenthèse et de parler ici, sommairement, du libre arbitre humain.

Que le problème de la liberté soit d'un intérêt tout spécial dans les spéculations relatives à notre destinée, nul n'y contredira. Supprimez la responsabilité, le mérite et le démérite, Tépreuve et la récompense, que reste-t-il pour justifier l'ordre magnifique de Tunivers, Texistence du monde, le progrès des espèces et de Thomme en particulier au physique comme au moral? Comment expliquer la souffrance inutile, et le sacrifice demandé, la con-

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fiance déçue, la dégradation de notre être victime d'inéluctables fatalités et jouet de ses illusions ; enfin le don au moins inutile de la pensée ? Que dirait-on d'un ingénieur construisant une machine admirable, aux engrenages multiples et bien adaptés, dans laquelle tout fonctionnerait sans bruit et sans heurts ; le chef-d'œuvre ne servant à rien sinon qu'à démontrer l'enfantine habileté, sinon la folie de son auteur !

Précisément donc, parce qu'il touche à la racine des choses, à la raison d'être des hommes et du monde, nul problème plus que la Uberté n'a sollicité l'attention des philosophes. Passionnément discuté, bien que d'une valeur pratique médiocre, il a donné lieu dès l'origine aux plus ingénieuses interprétations, aux plus subtiles hypothèses, et récemment enfin, à des affirmations injustifiées dont le dogmatisme puéril, d'apparence scientifique, ne laisse pas que d'impressionner. C'est, à raison de la position irréductible adoptée par quelques psycho-physioloo-istes, comme s'ils étaient dépositaires de la vérité révélée, que nous écrivons ce chapitre ; non certes pour la tâche difficile que serait une discussion approfondie du sujet, mais, dans un intérêt de mise au point, afin de montrer le degré d'incertitude qu'il comporte et à quelles limites peut atteindre notre choix conscient et réfléchi.

Les arguments contre la liberté * sont de trois sortes : biologiques, physiologiques, et d'ordre moral ou psychologique. La preuve biologique est basée sur le principe de continuité, la preuve physioloc^ique sur Tapplication des lois d'énergie, la preuve morale sur la nécessité d'un motif et Tiné* luctable prépondérance du motif le plus fort; en un mot sur Fenchaînement normal des états de conscience, ou la causalité psychologique. Nous ks passerons brièvement en revue.

L'argument fondé sur la biologie intéresse révolution ; par là son accès est facile et pour un grand nombre il apparaît limpide et concluant. L'homme n'est qu'un anneau vivant dans la chaîne immense qui va du premier organisme vivant jusqu'à l'humanité future ; il ne saurait posséder ce qui n'existe pas dans le « protiste » d'origine, et se distinguer de ce qui le précède ou de ce qui le suit; donc point de liberté ! La conclusion est peut-être vraie, mais elle ne ressort pas de la majeure. La méthode génétique basée sur la continuité équivaut à la division du travail. Elle n'a de valeur discursive que si Ton admet, a priori, qu'entre les stades successifs, il

1. Le libre arbitre humain résulte d'un choc entre un esprit borné et la volonté libre ; il correspond aux stades intermédiaires de l'intelligence, dans le temps. L^omniscience à supposer qu'elle puisse exister dans un être fini, équivaudrait à la nécessité, mais hors du temps, car il n'est pas sûr que pour l'homme le meilleur, même connu, l'emporte sur l'immédiat En cela Platon avait raison contre Socrate.

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peut se placer « \m nouveau, un ismprévu non expli- (c cable par les degrés immédiatement précédents (( et même par les degrés inférieurs' ». Or, les transformations de ce genre sont assez fréquentes. C'est un fait d'expérience. Il est possible dans certains cas de prouver que cette introduction d'un élément étranger, et la transformation correspondante n'ont pas eu lieu : mais nier qu'elles soient ::>'f possibles c'est poser d'avance les prémisses d'où l'on tirera les conclusions, « ce qui n'est pas, dirait encore Leibniz, une belle manière de raisonner ». A ces considérations s'en ajoutent d'autres qui nous rendront de plus en plus circonspects dans la matière. Rien n'empêche de supposer que la volonté libre se trouve à Tétat de germe dans le premier organisme vivant quitte à s'étioler ou se développer dans la suite au gré de révolution ; Tintelligence d'après la biologie déterministe, et comme le pensait Epicure, se trouve dans chaque atome de matière et l'infusoire, selon Hseckel, possède tendance et volonté ! Aussi bien le rejet du libre arbitre au nom du principe de continuité est-il sujet à caution. La pétition de principe est évidente. Gela est si vrai que d'éminents philosophes admettent précisément l'hypothèse d'une transformation allant par étapes successives de la

1. (V. 0. Lodge. Vie et matière). Le célèbre physicien appuie son dire d'exemples empruntés à la physico-chimie.

spontanéité à la liberté \- et que d'autres au contraire, partant du Dieu créateur et libre, se servent du principe de continuité pour établir la nécessité du libre arbitre humain \

Physiologiquement on oppose à la liberté la loi de conservation de l'énergie qui s'énoncerait ainsi : « La quantité d'énergie contenue dans un système fermé ne saurait varier sans l'apport d^énergies extérieures ». Or l'acte libre crée de l'énergie puisqu'il interrompt la causalité normale de phénomènes à phénomènes, ce L'homme aurait donc, dit « L. Dumont^ le pouvoir de prendre Imitiative de ce son activité sans que cette activité soit la transce formation d^autres phénomènes. » Cela ne saurait être ; Thomme ne crée pas.

L'argument, il est facile de le voir, ne relève pas de la loi de conservation d'énergie bien que souvent classé sous cette rubrique, mais bien du principe d inertie d'après lequel nul changement à la causalite résultant des connexions physiologiques ne saurait se produire à moins qu'une cause étrangère et différente de la force motrice antérieure n'in'tervienne dans les réactions réciproques des parties* Cette cause n'existant pas, la liberté est illusion.

1' v! p.lâo"* ^"^ "'"''"'' ^"'' "^ ^'' antinomies de liant.

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