GR4M0NT DE LESPARRE
tL'argument déterministe a été critiqué à d'autres points de vue. Rien ne prouve, dit-on, que les lois * d'inertie, tirés de Texpérience soient valables hors du cadre que le physique leur réserve, et nous n'avons pas le droit d'en étendre l'apphcation à des énergies psychiques si essentiellement différentes des forces physico-chimiques qu'on ne saurait les «considérer comme transformation les unes des autres. « Aucune démonstration n'existe et ne sau- « rail exister défendant d'imaginer une vie psychoce logique libre en face des nécessités cinétiques de « la nature. » (Milhaud op. cit.)
Ici, prenons garde ; la question n'est pas aussi simple qu elle le paraît. Admet-on le paralléUsme ou bien les théories rivales de Tinterréaction et de l'affranchissement, c'est le point à élucider. Examinons brièvement ces trois hypothèses dans leurs rapports avec les lois d'énergie.
Le parallélisme signifie non que la pensée sort
il s'ensuit que le corps en question conservera toujours la même direction » (cité par Milhaud, La Certitude logique). ■ i. Nous posons comme lois a des constructions subjectives €t provisoires de l'esprit unifiant la pluralité des phénomènes )) et la tendance vers l'ordre nous entraîne à projeter le réseau de cette systématisation artificielle sur l'univers tout entier : mais les lois physico-chimiques, simples instruments de travail, ne servent qu'à prévoir ou à justifier les phénomènes dont les relations causales nous sont connues ; elles niapprennent rien sur le fond des choses. « La physique, dit Bradlev, ne peut pas être une métaphysique mais c'est aussi pourquoi il ne peut y avoir de combat entre la physique et la méta^physique. » (Bradley. Apparence et réalité.)
LA LIBERTE
du cerveau, ce qui est la théorie moniste, mais qu'elle se manifeste par cet organe qui lui sert d'instrument ; à chaque mouvement de l'esprit correspond quelque mouvement des cellules intellectuelles, mais l'initiative, ne venant que de la matière^ est toujours d'ordre physiologique.
Ceci admis, Ton peut soutenir, sans empiéter sur le psychique, que le principe d'inertie s'oppose à tout mouvement de ce côté qui ne serait pas la suite et la conséquence de vibrations antérieures, et l'argument contre la Uberlé, fondé sur les lois d'énergie, conserve sa valeur. Mais que vaut le parallélisme? D'après 'Cette doctrine, la pensée, à la remorque de la matière, passe à l'état de témoin impuissant de nos actes. La conscience est, comme on disait naguère, épiphénomène ; doctrine surannée, contredite par le sens de l'évolution, dont les conséquences sont pratiquement absurdes, enfin à ce ipoint discréditée que la discuter serait peine inutile ^ Reste donc T interréaction et l'affranchissement.
jD'après Tinterréaction % à chaque mouvement de
1. V. Bergson. L'Évolution créatrice y ch. m et iv. — Essai sur les données imynédiates de la conscience ; ch. ii et m, et Les Inconnus de la Biologie déterministe, Paris, Alcan, 1913.
2. L'on conserve ces expressions, parallélisme et interréactiouy pour se conformer à l'usage, bien que, si les mots ont un sens, il soit difficile de ne pas considérer le parallélisme comme un effet de l'interréaction. Deux mouvements sont ou ne sont pas de direction parallèle; il importe peu que l'un ait commencé avant l'autre.
l'esprit correspondrait également quelque réaction des cellules intellectuelles, mais Tinitiative appartient soit à la matière, soit à Tesprit autonome. Se range-t-on à cette manière de voir, les arguments contre le libre arbitre tirés du principe d'inertie ne trouvent leur application que si Ton étend au psychique, domaine inconnu, les lois qui régissent la matière. Cela nous ne le pouvons que sous toutes réserves ; aussi bien les « preuves » déterministes tirées des lois d'énergie ne sont-elles en l'espèce décisives à aucun degré.
Le système de V affranchissement ^ adopté par Bergson, place à côté et au-dessus des réactions cérébrales une vie psychique qui en serait, au besoin, indépendante. Le cerveau serait lié au départ des énergies spéciales qu'il libère, mais celles-ci pourraient évoluer indépendamment de la matière, entre deux contacts. La succession des états de conscience n'est plus liée aux réactions de la matière cérébrale. La théorie est séduisante mais elle atteint gravement Tordre biologique tout entier. L'homme n'est pas un corps seulement, il n'est pas esprit, il est âme et corps indissolublement unis. Sans doute, à première vuo, le rejet de rinterréaction paraît avantageux pour les discussions futures, mais il n'est guère sage de se cantonner avec armes et bagages sur un terrain exposé, et c'est le cas de l'affranchissement.
LA LIBERTE
On fait observer que la pensée n'existe pas en nous sans images et que l'image n'est autre chose que la sensation enregistrée dans le cerveau; que cet organe ne saurait traverser des périodes de congé, que l'acte psychique est une concentration d'énergies sui generis (Hoffding, La pensée humaine) trop intimement liées aux énergies physico-chimiques pour qu'il leur soit possible d'en être disjoint, etc., etc. Les objections sont sérieuses; la vérité cependant oblige à reconnaître que, si l'on situe l'acte spirituel libre, le choix exceptionnel, hors du temps, dans la pure durée (et telle est la thèse bergsonienne) elles perdent leur valeur.
Quoi qu'il en soit, interréaction ou affranchissement, les preuves tirées des lois d'énergie (soit la causalité physiologique), ne sauraient être décisives contre la liberté.
N'allons pas croire que la route ainsi dégagée soit d'un accès facile. L'argument change à présent de nature et revêt la forme psychologique ; il se résume ainsi : il y aura un motif au choix de l'esprit et le motif le plus fort l'emportera. « L'en- (c chaînement des états de conscience ainsi déter- « miné, le libre arbitre ne peut échapper à la « causalité psychologique. Remonte-t-on en arec rière, à perte de vue, il en sera toujours ainsi.
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« Quelle serait rintelligence qui agit sans motifs (c si ce n'est celle pour qui tous les motifs se valent, « une intelligence qui tirerait les motifs de son « essence ! L'intelligence humaine n'est rien de « pareil, elle: est dans le relatif. Les motifs nous « dépassent, et quand ils rentrent dans la com- « plexité du caractère nous parlons de liberté,. En « réalité nous n'échappons pas aux motifs sans fin. »
Le problème se réduit à ceci : Pouvons-nous par révocation libre introduire dans la déUbération un motif nouveau, arrêter notre attention sur un ordre de causahté et lui donner ainsi la priorilé? « L'attention volontaire, dit Ebbinghaus, « n'est que Fattention spontanée devenue pré- « voyante ^ » Sans doute, mais il reste à savoir si nous pouvons fixer la prévision dans un sens déterminé ! « La ligne de moindre résistance, ajoute- « t-on, est toujours en fait suivie par la volonté. » D'accord, mais pouvons-nous de notre plein gré, en certaines circonstances, grouper les motifs en mobile, peser sur les uns ou les autres, modifier ou diminuer la résistance dans tellie ou telle direction et faire ainsi pencher la balance ?
Répondre négativement^ c'est d'emblée trancher le différend au profit du déterminisme, en poussant l'analogie du physique avec le psychique au