CHAPITRE IX
La liberté occupe une telle place, est un tel facteur en tout aperçu logique de notre existence, elle est à ce point le pivot des spéculations sur notre destinée qu'il était utile, non de prouver sa réalité, ce qui est impossible, mais au moins de montrer que, sur le sujet, les opinions contraires sont rationnellement permises, que le choix est ouvert. La tâche accomplie ou du moins tentée, fermons la parenthèse et revenons à Tévolutionnisme qui, loin de ruiner l'idée de finalité, « Texcite, Tépure, et la met en relief avec un incomparable éclat. » Mais ce n'est pas tout de provoquer Tinte rrogalion, encore faut-il offrir un semblant de réponse. Que dit à ce sujet la philosophie nouvelle ? Considérons successivement la finalité générale et la finalité individuelle.
A. Finalité générale.
Lévolutioîinisine mitigé s'accommode d'une finalité générale satisfaisante. Il admet par défi-
nition la création de la matière, la création directe ou dérivée du corps et de Tâme et se concilie avec la liberté; d'où responsabilité, mérite, progrès, intelligibilité de ce qui est ; rien n'empêche d'envisager un perfectionnement continu de l'humanité, un sort meilleur auquel chacun participera selon les actes de sa vie passée.
Supprime-l-on la liberté, et l'hypothèse n'est pas inconciliable avec un évolutionnisme atténué, que> pour entrevoir une finalité raisonnable il est nécessaire d'admettre avec Platon, Kant, Schopenhauer et bien d'autres, une chute hors du monde, malgré ses invraisemblances et ses difficultés. La finalité générale se résume alors en quelque progrès futur, par épuration continue, grâce le plus souvent à la métempsycose ; l'idée dominante sera que toute souffrance en ce monde ou dans Fautre est l'expiation d'une faute antérieure et personnelle, et par conséquent un pas en avant vers la réhabilitation. Tout cela est fort obscur et se heurte à d'innonibrables objections.
Avec le Monisme regardé avec raison comme la forme type de V évolutionnisme intégral^ la question se complique et devient insoluble.
L'éternité de la matière oblige de recourir à rhypothèse des périodes cosmiques. Mais alors la destruction successive des mondes; la disparition
GRÂMONT DE LESPARRB
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radicale des résultats acquis par des milliards d'êtres pensants; Tanéantissement de tout sans que rien ne subsiste, ni mérite, ni progrès, ni espoir, pas môme le souvenir; le bonheur réduit à la cessation de vivre, au perpétuel sommeil; tout cela est inintelligible et conduit au plus noir pessimisme.
Cependant par l'idéal qu'il propose à notre conduite, à nos aspirations, le monisme définit une sorte de finalité ^ Cet idéal que résume la Trinité du Vrai, du Beau et du Bien, ne serait-il pas comme Técho d'une voix partie des régions supérieures où malgré lui s'égare l'esprit humain ? J'ai déjà exprimé sur ce point quelques brèves considérations, que Ton me permettra de compléter.
Le bien implique la justice et ce qui la dépasse, laltruisme, la bonté ; la justice, contrepartie, dans le domaine moral, de Tordre et de la convenance dans le domaine de la matière ! Les maxiines d'or^ règles de notre vie terrestre, en sont la profonde expression. Mais alors, chose étonnante, le sentiment de justice, simple conséquence, dans Thypothèse monisle, d'un progrès social parallèle au progrès intellectuel, formé au cours des siècles
1. Quelques monistes plus conséquents avec l'esprit du système, placent au sommet l'égoïsme entendu à la façon des épicuriens et de Hobbes. Mais alors quel peut être le sort d'une humanité qui depuis l'origine, progressivement, s'éloigne de sa fin et penche de plus en plus vers la solidarité désintéressée.
en opposition avec les tendances de cerveaux informes et rudimentaires, atteindrait dans un monde où domine la lutte pour l'existence, le sublime degré du sacrifice ! et quel sacrifice ? Tiinmolation de soi au profit d'une humanité future, périssable, à laquelle nous ne participerons d'aucune façon. Pour le peut-être, en ce monde où la justice distributive est sans cesse violée, le réel serait délaissé ! N'est-ce pas contraire au bon sens, supérieur aux possibilités humaines ! Comment admettre selon le déterminisme absolu, ce retour en arrière, par le sacrifice, contre les lois du développement individuel, contre les lois mêmes de révolution. Que le bien soit recommandé pour des motifs utilitaires ou par des raisons de convenance personnelles , on l'admet ; mais l'honorer d'un culte désintéressé, sans espoir, par l'immolation du présent, apparaîtrait singulièrement illogique, s'il ne fallait y voir, en réalité, pour sauver le bon sens, une sorte de concession voilée à quelque espoir de vie commune, c'est-à-dire à la finalité.
L'idéal du Beau se présente sous un aspect sentimental qui fait illusion sur sa simplicité ; il est au contraire fort obscur au point de vue moniste comme d'ailleurs au point de vue esthétique ; ceci demande quelques explications.
Et d'abord il ne peut s'agir du sublime, souvent
L IDÉE DIS FINALITE
lié au sentiment esthétique, mais qui en diffère essentiellement.
Le sublime- se traduit en nous> par l'impression plus ou moins raisonnée d'une puissance irrésistible, surhumaine, dont la manifestation est tantôt force sans limite, tantôt, le plus souvent, sagesse et prévoyance.
Le propre de la pensée étant de monter par Tordre visible et la causalité, jusqu'au suprênae, il n'est pas d'homme qui devant les grands spectacles de te nature, et à plus forte raison devant ses manitfestalions de sagesse, de prévoyance et de savoirfaire, ne s'élève au-dessus du code étroit des rela^ lions causales cataloguées jusqu'à l'intuition d'un principe dominant les hasards d'une explosion matérielle. Voilât pour les faits, mais en logique, entre une telle vision et l'existence des lois d'airain brutales, aveugles, il y a conflit. Le monisme ne saurait donc proposer le sublime qui est tout entier subjectif, à l'adoration de ses fidèles.
Beau est aussi quelquefois synonynïe d'agréable:; écartons cette interprétation trop large qui ne saurait convenir. Reste donc le Beau contre-partie du sentiment esthétique, et surtout le beau dans la nature qui fut sans doute l'inspirateur du sentiment moniste.
S'agit-il de la nature inorganisée, du paysage par exemple, le sentiment esthétique consiste bien
souvent à retrouver dans les choses, par la variété, la force, l'ingéniosité qu'elles expriment, le plaisir sensible qu'elles nous causent, les indices d'une intelligence ordonnatrice à laquelle s'associe notre intelligence ; le beau est aussi dans la contemplation de l'ordre cosmologique ou de la convergence des lois naturelles vers la parfaite adaptation, vers une fin\ Admiration, compréhension,
reconnaissance !
Devant la nature organisée, plus encore que devant l'ordre cosmologique, le sentiment esthétique repond à ce que Kant appelait l'harmonie de l'imagination et de l'entendement; comprenons par là l'aperception de la parfaite adaptation, selon les formes essentielles de notre esprit, causalité, ordre et finalité'. iNous éprouvons le sentiment esthétique en observant l'admirable construction des organes, le processus merveilleux delà fécondation dans les plantes et les animaux, les formes et les mœurs des insectes, la grâce et l'harmonieuse per-
1. Souvent aussi devant le paysage le sentiment esthétique consiste à retrouver dans un site, un détail, les sentiments qu .1 exprime d'accord avec les nôtres, à les y projeter ensuite élargi, et intensifiés ; d'où l'aperception esthétique accompagnée d une émotion croissante par le renforcement de notre état d âme.
■ Le paysage est comme l'œuvre d'art que nous nous assimifonr, par Ine interprétation finaliste de l'esprit. Tel n'est pas. certes; le genre de beauté que le moniste propose à 1 adoration des fidèles.
2. Sur la nécessaire fusion de ces catégories dans 1 exercice essentiel de l'intelligence, V. Lachellier. Les fondements de V induction,
tmm
tas
LIDÉE DE FINALITÉ
fection du corps humain. L'ordre objectif se tira*diût en Ibgique' de Tespitit et notre intelligence se délecte dansun accord avec une autre pensée qu'elle pénètre et s'^assimile; et ce que nous disons du beau dans la nature est également vrai et à plus forte raison de la. beauté morale ^. Ainsi le Beau comme le Bien y ces> hyposthases de la Trinité monisle, ne sauraient être séparés de Tidée d'ordre; ils évoquent une fin et une fin raisonnable- ; l'aveu pour être tacite n'en, est pas moins réel. Malheureusement si le monisme, stimulant ainsi l'idée dfordre, pose en quelque sorte le problème de notre destinée, son hypothèse nécessaire de la destcuction périodique des mondes le rend insoluble.
B. Finalité individuelle.
Que Fon admette la formation de l'intelligence par synthèse selon l'invraisemblable théorie atomiste, ou son apparition avec la matière et son développement parallèle, ou encore la créa tio» soit
1. Le beau- dans les arts repose aussi sur l'expression convergente des pensées et sentiments. « L'œuvre belle,, dit Schopenhauer. (Esthétique) se distingue des auîres par une sorte de finalité interne qui aimante et par là même unit étroitement entm elles toutes les- parties qui la composent.. » Il s'y joint la sympathie qui nous associe au développement de la. pensée, de la volonté de llartiste, de son savoir-faire, de sa technique.
2; Ces considérations sur le sentiment esthétique demande- Kaient de longs développements dans lesquels nous ne pouv vons entrer.
immédiate, soit dérivée de Tâme, peu importe ! L'évolutionnisme mitigé sur le terrain de la liberté ouvre à nos regards des perspectives raisonnables*
La liberté est-elle niée, nous retombons dans la chute hors du monde avec ses invraisemblances et ses difficultés ; si nous préférons Tad mettre, comme c'est notre droit, l'avenir nous apparaît logiquement sous forme de survivance quelconque avec continuation au moins périodique de la personnahté. Le difficile est de se former une idée simple et acceptable, comme une image populaire, die cette survivance. La doctrine de la transmigration, par la descendance des âmes en des corps plus ou moin& parfaits selon les mérites ou démérites des vies antérieures, telle que la conçoivent Pythagore, Platon, le néo-platonicisme, et certains philosophes contemporains, flatte Tesprit simpliste des foules, de là son succès et l'extension qu'elle a prise en certains milieux. D'autre part, l'obligation de recourir à des lois sélectives contingentes aussi innombrables que l'infinité des cas possibles heurte le concept die l'immutabilité divine. Sur ce terrain comme sur celui de la personnalité, l'objection' déconcerte et demeure sans réponse.
Le dogme chrétien de lia résurrection des- corps enseigne une sorte' de transmigration ascendaaate etlimitée ; nous devons reconnaître que si Ton tient compte duirôle grandissant, exclusif même que Fex>-
périence psycho-physiologique actuel accorde au système nervo-musculaire dans la sensation, dans Texercice de la mémoire et de la pensée, dans les sentiments de tous ordres, la survie matérielle en un corps semblable au nôtre s'accorde infiniment mieux avec toute réalité concevable que les hypothèses métaphysiques chères aux philosophes, d'une àme, pur esprit^ jouissant d'un parfait bonheur par une sorte d'union complète, de fusion avec la divinité.
La piété rendait héroïque et compréhensible la résignation des stoïciens. Remplacez leur Dieu de la Nature par d'inutiles et fortuites lois d'airain et vous aurez, peu s'en faut, la doctrine moniste, sur la finalité individuelle, généreuse par certains côtés, par d'autres irrationnelle et inintelligible, (c L'homme, disent les adeptes de l'évocc lutionnisme intégral, simple engrenage dans « le mécanisme de l'Univers accomplira sa fonc- « tion sans frictions et sans heurts. La main dans « la main de son frère, il affrontera les épreuves « de Texistence. Sans s'oublier, car le mépris « de soi est contraire au progrès, il regardera (( comme siennes les joies et les tristesses du « prochain ; travaillera à son bien-être, vivra avec c( lui et pour lui. Nous accepterons, nous recher- « cherons le sacrifice afin de préparer le bonheur
LES FINALITÉS GÉNÉRA4.E ET INDIVIDUELLE 141
« d'une humanité future que verront les siècles à « venir et à laquelle d'ailleurs^ nous ne participece rons d'aucune façon. » Tout cela est beau, mais nous, les présents, quel sera notre sort ? L'altruisme à ce degré ne ferait-il pas rétrograder l'humamté physiquement et moralement plutôt qu'il ne favoriserait son développement? De la lutte et de la souffrance sort le progrès ; les vaincus, ne disons pas les> abandonnés, s'arrêtent pour un temps sur les bas côtés de la route, dansla marche en avant; il reste la bonté pour adoucir les heurts et rapprocher les distances.
Le danger d'une paralysante fraternité n'est pas d'ailleurs^'imminent. Les variations occasionnelles ou confirmées en sens opposé ne sauraient être réfrénées quant à présent par un code de morale rationnellement élaborée, ni même par un code relio-ieux. Des exemples récents nous ont fait toucher du doigt, à l'étnanger, une régression vers rhomme des cavernes, frisant la démence, développée sous rœil bienveillant ou tout au moins distrait des conducteurs soi-disaijt chrétiens. Détournons les yeux de ces frénésies collectives et monstrueuses. Pourquoi l'individu, si la justice est bonne pour les autres dans l'avenir, ne se dirait, il pas qu'elle est aussi bonne pour lui-même dans le présent ! En cette finalité humanitaire, où la survie aexiste pas, où le cataclysme annoncé en.
gloulira notre planète et ceux qui l'habitent, tout est gouffre et mystère. La conclusion serait que sur celle terre, le sort du bœuf qui rumine dans les champs est infiniment préférable à celui de l'homme pensant et souffrant !
Nous voulons plus et mieux. L'instinct de conservation nous illusionne j)eut-étre mais l'instinct de justice n'est pas une vaine apparence. Nous n'admettons pas que les mérites et les démérites, les souffrances physiques et morales, les affections de toute la vie, le dévouement, le sacrifice de soi, l'héroïsme, que tout cela s'évanouisse dans le néant' sans espoir de récompense ou de dédommagement,' sans qu'il en reste même un souvenir. Et il ne s'agit pas d'une vague absorption de l'âme par la divinité, toute personnalité abolie ; l'idéal est insuffisant. Disons-le ; pour cette partie si nombreuse de l'humanité, qui ressent l'amertume des séparations et thésaurise les souvenirs, il ne peut y avoir de compensation vraie dans l'au-delà, d'avenir désirable, si doit élre à jamais rompu le lien qui nous attache aux compagnons chéris de notre vie terrestre, s'il faut les oublier pour toujours. Sans personnalité conservée, que reste-t-il ? L'être désiré, appelé, que nous souhaitons revoir, ce n'est pas un corps, des muscles, un système nerveux, un cerveau, logement de l'intelligence et instrument de ses manifestations; c'est avant tout l'esprit, la
pensée, la mémoire, la conscience d'autrefois; celte âme qu'exprimaient le geste, la parole, et le regard disparus ! Que nous retrouvions cette personnalité, n'importe sous quel vêtement, que le contact s'établisse, c'est en quoi se résume Tespoir des rencontres futures. Le père et la mère, l'enfant, le mari et la femme, la fiancée ou Tami, comme Orphée, pour les revoir, on descendrait aux enfers! Les trois quarts du genre humain le diront; hors de là il ne peut y avoir que déception. Toute religion qui supprimerait cette possibilité ne pourrait satisfaire ceux qu'a façonnés la réflexion ou chez qui, tout au moins, la servitude de la misère n'a pas supprimé la pensée. A plus forte raison aucun système philosophique n'est franchement viable s'il ne prévoit pas la finalité.
CONCLUSIONS
Le problème du « mal » tant sous Taspect métaphysique que sous Taspect individuel, n'est autre chose au fond, par ses rapports avecTidée de justice, que celui de notre destinée. De là cet effort continu, remarquable, des penseurs à toutes les époques vers une solution raisonnable.
Aujourd'hui comme par le passé, Tinstinct de con^ servation ou le besoin de durer en appelle à la finalité, et ridée de justice, quelle qu'en soit Torigine, étendue au Dieu personnel ou à Timmanent, au moins comme négation du contraire, nous conduit à la conviction raisonnée que les droits acquis par la souffrance et le sacrifice seront sauvegardés. La finalité n'est pas seulement l'objet de nos vues lointaines et de nos espoirs réfléchis, elle est aussi le ferment de notre activité journalière, Télément nécessaire de notre vie intellectuelle ; réduit à la causalité efficiente, Fesprit désemparé battrait la campagne et, comme l'oiseau* sur les mers, ne sachant où se poser, s'abîmerait dans Tincohé-
GRAMONT DE LESPAKRK
rence ! L'évolutioiinisme enfin, intégral ou mitigé, dans sa marche triomphante, la biologie et la paléontologie, ses colonnes, ne sont à vrai dire qu'un plaidoyer scientifique en faveur de l'idée léléologique !
La biologie d'abord, bien que réfractaire à la notion de fin, et c'est son droit, la voit cependant déborder toutes ses hypothèses et toutes ses explications. Incapable de projeter quelque vraie lumière sur la sensation, la vie, la mémoire, l'hérédité, la pensée, elle nous invite, par la fragilité changeante de ses théories sur le système nerveux et les fonctions du cerveau, à poser la finalité comme seul élément stable dans l'admirable complexité des phénomènes vitaux, sans compter que les motifs régulateurs de l'activité animale, instincts compris, en appellent incessamment à la téléologie comme suprême explication. Si nous regardons spécialement l'évolution, Tidentité de structure des organes les plus complexes obtenue en des lignes divergentes depuis l'origine, grâce à une merveilleuse coïncidence des phénomènes; la multiplicité des concordances latérales et ascensionnelles, réalisant entre d'innombrables combinaisons possibles la combinaison nécessaire ; ces processus et bien d'autres, défient toute explication raisonnable sans l'intervention d'une pensée dirigeante, ou, ce qui revient au même, sans finalité. Et d'ailleurs en ne
AÉÉîTiriT^~
CONCLUSIONS i4"
considérant que l'homme <c quelle plus grande « absurdité, dit Montesquieu, qu'une fatalité « aveugle qui aurait produit des êtres intelligents ! » Quant à la paléontologie à mesure qu elle se constitue en science, la prédominance des mutations brusques sinon des apparitions spontanées sur les variations insensibles, appuie d'arguments nouveaux la théorie des germes préformistes et par conséquent la cause-finalité.
Pour tout dire en un mot, le transformisme, cette base intangible de toute philosophie contemporaine se présente comme l'apothéose d'une finalité interne ou plutôt générale, d'impressionnante
grandeur !
Soit donc que nous regardions en dedans de nous-même, ou bien, à l'extérieur, nos semblables; soit que nous consultions la science des organismes vivants aujourd'hui en plein essor, et les lois d'évolution ; soit que nous considérions l'ordre esthétique et la beauté morale; soit enfin que nous laissions l'esprit s'exercer, en toutes directions, selon les lois de son exercice, la finahté nous apparaît, toujours présente, reflétée à perte de vue comme en des miroirs sans fin ! Par ces temps où s'écroulent les anciennes valeurs, à travers le décousu des existences, elle résonne à nos oreilles comme le dogme du permanent religieux et la règle de conduite de notre vie inté-
Heure! Contemplée ou subie, la souffrance humaine, si troublante pour l'esprit et le cœur, Tinvoque et la promet, car tout ce qui heurte la justice visible ne demande-t-il pas lyie réparation de la justice absolue ! Quelle sera cette réparation ? Le bruit du dehors nous empêche momentanément d'entendre la voix qui interroge, mais lorsque, Tâge venant, nous fermons la fenêtre qui donne sur la rue pour rouvrir du côté du jardin, à l'heure où quelques vues rassurantes sur notre destinée deviennent avec la paix du foyer les éléments du bonheur, l'inquiétude finaliste renaît, fermente, et domine toutes les
autres.
De vagues promesses d'absorption dans Téternel divin, de repos dans l'absolu, suffisent-elles alors à l'être pensant? Qui oserait le prétendre? La mémoire, cette mystérieuse faculté, que les théories biologiques loin d'expliquer rendent de plus en plus ininteUigible, comment y renoncer? Gomment abandonner à jamais Fespoir de conserver notre personnalité, et de retrouver celle des autres ! Les pures joies de la vision béatifique, la possession de Dieu, comment les traduire en parfait bonheur s'il est écrit que jamais nous ne rèverrons, déterminés, circonscrits, reconnaissables, ceux dont l'âme fut autrefois la moitié de nous-même ! Ainsi penseront des millions et des miUions d'êtres humains de toutes les races et de tous les temps.
CONCLUSIONS 149
Dès l'antiquité les Païens faisaient de la rencontre promise l'un des plus grands bonheurs du séjour Elyséen et leurs héros, personnifiant l'espoir et le courage, traversent au prix de mille dangers les marais du Styx et l'Achéron, frontière de l'enfer, afin de revoir, ne fiit-ce qu'un instant, les parents ou amis qu'ils ont aimés sur la terre '. Maintenant encore, pour la consolation des âmes naïves, journellement s'établissent par l'entremise des médiums, grâce à la suggestion et à la transmission de la pensée, de trompeuses relations avec l'esprit désmcarné des morts ; heureux encore lorsque le défunt n'apparaît pas sous les traits et avec les habits qu'il portait au cours de sa vie terrestre !
C'est un besoin pour l'esprit de formuler, lorsque l'occasion s'en présente, quelque système sur les origines et les fins, cet au-delà nébuleux. De ces vues d'esprit souvent téméraires, l'intérêt est médiocre ! En cette matière les acquits de l'expérience n'apportent qu'un faible appoint pour des inductions raisonnables. Il est exagéré cepen-
1 Apercevant Enée qui accourt à travers l'herbe ondoyante, Anchise, dans le transport de sa joie lui tend les bras, des pleurs baignent sa joue, et sa voix défaillante laisse tomber ces mots : « Tu es enfin venu 1 et ta piété, si connue de ton Père, a vaincu le difficile chemin des enfers l 11 m'est donc donné, ô mon fils, de contempler encore tes traits, de t entendre et de répondre à ta voix ! Il est vrai que cet espouétait dans mon cœur, et que calculant le temps, je pensais que ce bonheur n'était pas éloigné... » (Virgile. Enéide, \xaû, Charpentier.)
danl de prétendre avec Hseckel que nous sommes à cet égard aussi dépourvus d'arguments « qu'il (( y a deux mille ans, aux temps d'Empédocle et « d'Anaxagore ».
La biologie pure ne saurait être quant à présent d'aucun secours mais d'autres sciences connexes, la physique et la psycho-physiologie, dessinent de vagues points d'appui qu'il est permis d'utiHser.
C'est ainsi que la physique par des arguments dignes d'attention, et sur lesquels il est inutile de revenir nous apprend que la matière ne saurait être éternelle a rétro, ce qui exclut le panthéisme ; elle nous montre ailleurs l'insuffisance des preuves dites scientifiques en faveur du déterminisme, ce qui permet tout au moins de croire à cette liberté sans laquelle s'effondre l'intelligibilité du monde et d'une fin individuelle raisonnable. A la psycho-physiologie nous devons de nouvelles lumières sur les interréactions entre l'esprit et le corps. L'âme seule autrefois attirait le regard. Disséquée jusque dans les moindres replis de ses facultés et de ses besoins, seule elle inspirait les spéculations sur notre sort post-terrestre. On la scrutait dans son habitat actuel, on la suivait dans un au-delà, où, indépendante du corps, seule elle héritait du trône et de la couronne. Aujourd'hui l'autre moitié'de nousmème reprend et son rôle et sa place dans les pensées et plaisirs, les sentiments de tous genres.
CONCLUSIONS
affectifs et moraux comme les autres, et les conséquences de cette révolution sont à ce point intéressantes en tout aperçu rationnel de notre destinée que l'on me permettra d'insister brièvement.
D'après la théorie des émotions, appelée James- Lange du nom de ses inventeurs, le sentiment comprendrait d'une part le simple connaître et de l'autre des mouvements nervo-musculaires périphériques et internes ; la conscience de ces réflexes serait le sentiment ' . On admet aujourd'hui que l'explication peut être en certains cas suffisante, mais le plus souvent, et notamment lorsqu'il s'agit de sentiments affectifs, la réaction intra-cérébrale accompagne ou plutôt précède les réflexes nervomusculaires vulgaires. Quoi qu'il en soit, point de corps, dit-on, point de sentiments possibles, point de douleurs ou de plaisirs, même d'ordre affectif et moraP. De l'incapacité où serait l'âme d'éprouver
1, Voici, dit James, avec exagération, une mère qui a perdu son enfant : supposons-la incapable de pleurer, de se lamenter, de s'affaisser, de se tordre les mains, etc., elle n aurait auune froide connaissance et point de douleur. Pour moi, ajoute Finbogason, « quand je me sens par exemple le cœur léger, ou que quelque chose me pèse sur le cœur ou que mon cœur se serre, quand je porte la tête haute ou que je suis abattu, atlerré ou déprimé, quand je me sens oppresse ou que je respire après quelque anxiété, c'est mon corps que ie sens ainsi et ce qui serait un étal émotif incorporel, je n en ai pas la moindre idée. » (Finbogason. L'intelligence sympathique, Paris, 1912.)
2 V. Théorie des émotions, parW. James, trad G. Dumas; Bechlerew. La psychologie objective ; - Ribot. Leçons sur la douleur morale ; Beaunet. La sensation interne, etc., etc.
sans le corps plaisir ou souffrance, au moins dans les formes où nous les ressentons \ il résulterait que toute vie future purement et définitivement spirituelle serait incomplète et par conséquent incompréhensible; comment admettre en un tel esprit, relativement impassible, la perfection du bonheur par la seule vie béatifique. On en conclut aussi que l'intuition ou la connaissance totale est impossible comme dépassant les capacités d'un organe fini ! Pour comprendre TUnivers, un cerveau devrait être aussi grand que TUnivers même! Admet-on une vie future, le dogme chrétien de la résurrection des corps s'accorde infiniment mieux avec l'enseignement de la psycho- physiologie contemporaine que toute conception de survivance immatérielle, d'absorption définitive dans le divin selon l'ancienne philosophie et la plupart des philosophes modernes ^. Comment se figurer avec les données que nous possédons, un esprit sans corps capable de sentir comme nous sentons, d'aimer, de désirer, de s'émouvoir, de souffrir comme nous souffrons ; d'éprouver un bon-
i. D'après saint Thomas, l'âme séparée du corps possède la faculté sensible (c'est-à-dire la sensation interne ou périphérique) à l'état de virtualité ; jointe à un corps elle la retrouverait tout entière.
2. Sic, Platon, Aristote, Plotin, Kant, Spinoza, Secrétan, Renouvier, et l'école idéaliste à la façon d'Hegel. Shelling, Fichte, etc., etc. Le brahmanisme, si logique en ses détails, malgré l'hypothèse des métamorphoses, pèche en ce point.
CONCLUSIONS 1^3
heur total, de penser même selon le mode discursif \ « La résurrection des corps, dit smnt Thomas, aura pour terme une vie conforme à notre nature >.. La science et l'observation interne souscrivent à ces conclusions.
La création dérivée du corps humain, aujourd'hui admise, conduit à la création dérivée de l'âme dans le sens d'un progrès simultané de l'mlelligence et du cerveau '^ C'est là d'ailleurs un fait d'expérience. L'âme du nègre n'est-elle pas comparativement à celle du blanc dans un état embryonnaire quant à ses facultés essentielles, attention, réflexion, et par conséquent responsabilité et mérite ; l'une et l'autre sont humaines mais du fait de leur habitat matériel, inégalement déve-
1. Toutefois, remarquons-le, si l'on admet dans l'esprit autonome l'existence dune tendance morale innée et pour nous ,-Pt attrait naturel vers l'ordre en soi n est pas douteux, u peu' résulter des vicissitudes subies par cet attrait, des pe.nes ou plaisirs d'une nature spéciale.
2 La création dérivée du corps humain ne saurait être condamna sans ébranler l'^volutionnisme dans s^s fondements ce qui serait grave et condmrait à ^ •"«"^^^J ^^ conflits. Et d'ailleurs l'hypothèse, nous le savons, est acceptée uar l'EKlise. Mivart qui en fut le propagateur reçut à cette occasion les félicitations de Pie iX et, par les ma^ns du car- S Maining, le chapeau de Docteu. '< ^^ Gene^ ^e . Espèces, écrit Mivart, fut publiée en 1870. f J^ n hesi a pas dans ce livre à annoncer l'idée que le corps d Adam avait pu dériver d'un animal autre que l'homme, dans lequel une âme assez raisonnable aurait été subséquemment infusée . J en- Toyai mon "re au Souverain Pontife et tout de suite ap^. Pie IX m'accorda bénévolement le titre de Docteur...