V. Compayré. Philosophie de David Hume
l'ii>ée de finalité 19
de finalité et que se pose le problème de notre deslinée. Les difficultés prennent une double forme, la forme métaphysique et la forme individuelle \ l'une et l'autre en rapport direct avec notre finalité; expliquons-les sommairement.
Pour que se pose le problème métaphysique il n'est pas nécessaire d'imaginer une divinité anthropomorphique sous forme de « vertébré gazeux » selon l'expression d'HseckeP. Que le principe suprême soit ou non conçu d'après la formule panthéiste peu importe, pourvu que ses attributs essentiels puissent être déterminés. La difficulté, dans tous les cas, ne soulève que des questions d'antériorité, n'intéresse pas directement notre conservation et, par conséquent touche seulement les esprits réfléchis à tendances métaphysiques et religieuses. Philosophes et théologiens s'en préoccupaient du temps où régnaitla scolastique et même, au siècle de Leibniz et de Voltaire. L'homme, disaient-ils, l'enfant, souffrent moralement et physiquement sans avoir démérité, avant toute faute ;
1. Le problème individuel est souvent appelé moral à raison de son caractère psy^^hique et personnel. Afin d'éviter les confusions avec le « problème du mal moral » l'expression individuel sera seule employée.
2. Citons quelques exemples du style hœckelien : le vertébré gazeux (Dieu) ; l'àme liquide (l'âme immortelle) ; saint Charlatan (Le Pape) ; Jésus enfant naturel de Myrrham (Marie) et d'un soldat romain, etc., etc. V. Les Enigmes de VU nivelas.
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où est la justice ? Toute réparation ultérieure n'empêchera pas que celle-ci n'ait été violée et par qui ? par Fêtre infiniment juste et bon! Les Épicuriens, d'après Lactance posaient ainsi le problème :
« Ou Dieu veut supprimer les maux et ne le « peut, ou il le peut et ne le veut pas ; ou il ne « peut ni ne le veut ou enfin il le veut et ne le peut « pas. S'il le veut et ne le peut, il est faible, ce « qui ne se rencontre pas en Dieu ; s'il le peut et (c ne le veut pas, il est méchant, ce qui est éga- « lement étranger à Dieu ; s'il ne le veut ni ne le (( peut, il est à la fois méchant et faible, par con- « séquent il n'est pas Dieu ; s'il le veut et le peut, (( seule chose qui convienne à Dieu, d'où viennent
« donc les maux ? »
En ce temps d'agitation trépidante, les perspectives en arrière n'offrent guère d'intérêt. Si donc remuant l'antique problème, nous résumons plus loin son histoire et ses solutions, c'est afin de montrer simplement, par l'exemple des efforts accomplis, quel fut à toutes les époques l'impérieux attrait, sur les plus grands penseurs de l'humanité, de ce qui, à un titre quelconque, rentre dans les contingences de la finalité.
Le problème individuel est simple, à la portée de tous, du plus humble au plus grand. Qui hélas, ne se Test posé ? En face des abîmes par-
fois sans fond de la misère humaine, devant l'exagération des souffrances, l'on se demande : Pourquoi ? Et alors, invinciblement, sous la double impulsion des instincts de justice et de conservation, nous en appelons aux dédommagements futurs, à l'espoir fondé de conserver notre personnalité, de retrouver ceux que nous avons aimés sur terre, de les étreindre dans le courant divin ; aux promesses enfin de l'immanente justice. Le problème métaphysique et le problème individuel ne sont à vrai dire que le complément l'un de l'autre; de même que les finalités particulières se soudent et se confondent avec la finahté générale. Les philosophes ont envisagé le problème individuel de la souffrance sans trêve ni repos, au point d'en imprégner leur pensée, de l'ériger en pivot de leur système ; c'est bien l'indice non seulement d'un besoin intérieur, mais aussi, sans doute, à moins de supposer l'erreur absolue, générale et universelle, d'une réalité objective qu'il ne suffit pas de reléguer dans l'inconnaissable. C'est encore ici, à titre de démonstration, pour mettre en relief l'universelle préoccupation et l'universelle consensus, qu'avant d'en arriver aux temps présents nous passerons en revue les solutions proposées. A ce titre un regard en arrière n'est pas sans
intérêt.
Ainsi, indépendante à la fois de Texpérience en
ce monde, de la croyance en un Dieu personnel et infini, du panthéisme ou du monothéisme, de Tagnoslicisme même, la déduction qui nous fait conclure de la justice individuelle à l'existence d'un idéal semblable ou du moins à l'impossibilité de son contraire dans le principe suprême, l'argument finaliste en un mot subsiste permanent, irrésistible et par là, sans doute, justifié.
Sous Taspect métaphysique, le problème est d'un intérêt rétrospectif et touche peu les esprits modernes ; sous Taspect individuel, vivace et passionnant il était et tel il restera. Par le transformisme et la biologie, la science contemporaine, loin de le supprimer le met au premier plan, sans le résoudre ; plus heureuse, la psycho-physiologie n'est pas sans offrir d'utiles aperçus en ce qu'elle écarte l'hypothèse pessimiste de notre absorption dans l'absolu ; mais en fin de compte nous ne trouvons d'explication satisfaisante ou simplement raisonnable de notre sort terrestre qu'en posant, en cette vie, la responsabilité et le mérite, et dans l'au-delà le dédommagement ou la récompense ; c'est-à-dire dans la finalité.