CHAPITRE II
l"^^ Partie. — Des origines au commencement du
moyen âge.
A l'origine et jusqu'au xv^ siècle, le problème métaphysique remporte sur le problème individuel. C'est que par ces temps de dure existence, la souffrance de chacun, courageusement supportée, trouvait moins d'écho dans les cœurs. Rare était la compassion et le progrès par l'altruisme se dessinait à peine. La peur et Tétonnement naissent de l'inégalité des joies et des peines ; celle-ci étant moins apparente la pitié s'éveille lentement, et le philosophe, plutôt que de se pencher sur l'homme, scrute avec complaisance les causes du désordre cosmique apparent.
L'expression prohUme du mal englobe et confond alors, et jusqu'au xvii^ siècle, non seulement le passé nuageux et l'avenir, la difficulté métaphysique et l'énigme individuelle, elle s'étend plus loin. On traduit en ma/, en les interprétant isolé-
ment, les cataclysmes de la nature et les convulsions de ses éléments, et Ton range enfin, sous la même rubrique, le mal moral, ou transgression par la volonté libre de Tordre établi *. Il va sans dire que les discussions de cette ampleur ont fait leur temps. Nous maintiendrons la distinction essentielle entre le problème métaphysique et le problème individuel et nous traiterons séparément de Tun et de Tautre. Quant à Texpression problème du mal^ d'un archaïsme scolastique qui heurte Toreille, elle n'apparaîtra que dans les développements historiques où le langage du temps doit être conservé.
A d'autres points de vue que par les termes en usage, les arguments d'Hérodote, de Pythogore, de Platon, de Socrate, de Plotin et de quelques philosophes du xvf et du xvii' siècle, feront peutêtre sourire, au moins dans leur partie scientifique. L'objet de ce chapitre n'est donc pas, rappelons-le, de ressusciter le passé, mais de montrer par un regard en arrière, l'intérêt passionné soulevé dans tous les temps par les problèmes de nos origines et de l'inégalité des sorts, non seu-
1. D'après Leibniz, il y a trois espèces de mal, le mal physique, dans la souffrance; le mal moral, dans le péché; le mal métaphysique, dans la simple imperfection : par imperfection nous devons entendre le désordre apparent, résultat des lois naturelles et par conséquent, en soi, l'ordre et le bien (V. Leibniz, Théodicée).
SOLUTIONS 'du problème MÉTAPHYSIQUE 25
lement dans leurs rapports immédiats, mais aussi dans leurs relations subtiles et métaphysiques avec les concepts de justice et d'équité. A deux mille ans de distance les efforts de l'humanité convergent dans le même sens, vers les mêmes conclusions, avec les mêmes arguments ou les mêmes sophismes et en termes à peu près identiques. On ne peut admettre que Terreur d'optique ait été universelle. Serait-il vrai que sur ce terrain, qu'il soit métaphysique ou moral, où la science n'aboutit qu'au plus irrationnel pessimisme, il suffise de quelques vagues données d'ordre biologique, exploitées par des esprits ordinaires, pour chasser les fantômes et déblayer le chemin? Est-ce vraisemblable?
Dans la première période qui s'étend des origines au néo-platonisme inclusivement (900 av. J.-G. à 529 ap. J.-C.) les systèmes sur le problème (c du mal » se succèdent nets, tranchés ; aucune confusion n'est possible. Nous suivrons donc Tordre chronologique.
La mythologie antique justifiait la souffrance en déifiant les vices et les imperfections humaines, commode expHcalion que nous voyons reparaître dans les temps modernes, avec Thypothèse du double principe en Dieu, du bien et du mal. Résumant les conceptions enfantines de ses contempo-
GRAMONT DE LESPARRS 9
rains, Hésiode place l'origine du mal dans la nuit ; elle seule enfante les maux et les tire de ses abîmes ; la lumière et l'Empyrée se rattachent au bien. Les Titans représentent la force insoumise, le trouble et le chaos ; Jupiter en débarrasse le monde en les foudroyant. « Hésiode et Homère, dit Cicéron, ont « attribué aux Dieux tout ce qui est déshonorant « chez les hommes, le vol et l'adultère. »
Après un long intervalle, au vi" siècle avant notre ère, surgit Pythagore que la science et la valeur morale de ses doctrines rangent sans conteste parmi les plus grands penseurs de la Grèce. Ce philosophe enseigne la vie future et la métempsycose. Le mal a pour principe la matière ; le pair s'impose à l'impair, le fini fi l'infini, le parfait à l'imparfait et le monde, issu d'une monade centrale, est en perpétuelle évolution. En résumé une sorte d'optimisme, premier exemple de cette doctrine, illusoire explication du mal, que plus tard nous retrouvons à peu près intacte, jusque dans les spéculations de la philosophie contemporaine !
Trois siècles plus tard avec Platon la pensée se
dégage et monte aux sommets. Alors apparaît
. pour la première fois, comme explication du mal,
l'hypothèse d'une chute hors du monde. L'âme
humaine sortie par déchéance de l'âme universelle,
1. Cicéron (De rerum nalurâ). Cité par Janet et Séailles. Histoire de la philosophie.
s'incarnerait en divers corps et passerait selon les mérites de la vie antérieure dans celui d'un animal, d'une femme ou d'un homme. Ainsi chute suivie d'expiation, vie future compensatrice ; le problème du mal s'évanouit. Au-dessus plane un optimisme serein ; Fhomme n'est qu'un point dans la nature ; qu'il accepte donc sans murmurer le sort qui lui est dévolu! « Celui qui est parfait en bonté... (( organisa l'Uniyers de manière à ce qu'il fût l'ou- « vrage le plus beau et le plus parfait... » « Le « roi du monde a imaginé dans la distribution de ce chaque partie le système qu'il juge le plus facile « et le meilleur afin que le bien ait le dessus et « le mal le dessous dans l'Univers. » (Platon, Timée.)
« Toi-même chétif mortel, tout petit que tu es, « tu entres pour quelque chose dans Tordre géné- (c rai... Tu ne vois pas que toute génération se fait « en vue du tout, que l'univers n'existe pas pour « toi mais que tu existes pour l'Univers. Tout « médecin, tout artiste dirige ses opérations vers « un tout et tend à la plus grande perfection du (( tout. Il fait la partie à cause du tout et non le « tout à cause de la partie, et si tu murmures, « c'est faute de savoir comment ton bien propre « se rapporte à la fois et à toi-même et au tout, (( suivant les lois de l'existence universelle. » (Platon, Lois.)