‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 11 sur 53 · ÉVOLUTION DE L’'IDÉE · texte numérisé non relu

ÉVOLUTION DE L’'IDÉE

ments très forts, Thémis a tenu dans le culte une place importante, tandis que Diké, dont la réalité et le rôle ne se sont affirmés qu’à mesure de la désagrégation des vieilles familles et du déclin des anciens cultes, a laissé fort peu de traces cultuelles. Par suite de cette désagrégation, la fhémis a pris un caractère plus général et plus moral, pendant que le personnage mythologique, subsistant dans sa forme ancienne, a continué à représenter la déesse du bon conseil, ne répondant plus que très imparfaitement à la nouvelle notion de la Justice.

La Justice a donc eu, en tant que forme mythologique, une précision beaucoup plus nette que l’ensemble des idées sur lesquelles on pouvait placer son nom, comme on met une étiquette sur un ensemble de choses ayant plus ou moins le même caractère. Mais la notion de justice elle-même, ou plus exactement le contenu de ce qu’on désignait par ce mot, a pu évoluer pendant longtemps sans que l’on se rendit bien compte du changement, à peu près comme dans les langues, les mots restent, pendant que leur signification se modifie. La mythologie a été une étape dans l’histoire de ce mot. Elle n’était sans doute pas la première: elle a été encore moins l'étape définitive. C’est pour cela du reste qu’il serait dangereux de l’utiliser en tant que concept, lorsqu'il faudra comprendre les évolutions postérieures, en particulier lorsqu'il y aura lieu de se demander de quoi les philosophes ont voulu parler lorsqu'ils se sont servis, an cours de leurs réflexions, de l’un ou de l’autre de ces deux mots.

3. On pourrait dire sans doute que, ces mots ayant été l’expression de faits sociaux, il faut chercher dans cette direction le moyen d'interpréter la signification philosophique ou scientifique qu’on leur a donnée. Pour

une très large part, cela est exact; mais cela ne nous paraît pas suffisant. Les faits sociaux ne sont saisissables pour nous que dans la mesure où ils ont été saisis par la conscience d’alors, puisque nous ne pouvons les connaître qu’à travers l’impression que les contemporains en ont eue. Si donc nous prenons ces termes comme la définition de ce dont ils vivaient, nous supposons encore une fois qu’ils ont été des témoins absolument objectifs de leur état social; nous faisons abstraction de la forme spéciale donnée à la conscience qu'ils en avaient par cette conscience même. Or, justement parce que la conscience est un reflet de la vie sociale, il est nécessaire de tenir compte, pour connaître ce qu’elle réflète, de la façon dont elle le reflète. Puisque les idées sont des traductions, pour comprendre ce qui est traduit, il faut comprendre la langue dans laquelle c’est traduit.

Ceci nous conduit à pousser plus loin notre attention et, puisqu'il s’agit, non de la vie juridique ou sociale de l’hellénisme, mais de ses idées, à considérer celles que nous avons à étudier en tant que faits de conscience, plutôt que comme définitions intellectuelles. De ce point de vue, nous retrouvons dans la dikè et la thémis, non seulement deux tendances fondamentales de la mentalité hellénique, comme nous l’avons déjà remarqué, mais deux cadres généraux, à travers lesquels la vie sociale a pris conscience d’elle-même, et dont la pensée s’est servie pour saisir ce qui se présentait à elle ainsi que pour organiser l’ensemble de ses réflexions.

IT y a donc eu, non pas précisément une notion de la justice placée d’abord comme objet devant la conscience hellénique, mais une forme de cette dernière au moyen de laquelle les objets sont apparus sous cet aspect. Thémis a été d’abord la conscience en tant qu'elle voyait

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