LA JUSTICE DANS HOMÈRE
la vie morale, de telle sorte que la déesse et l’abstraction qui a porté le même nom, ont été la réalité morale en tant que saisie par la conscience. De même Diké a été d’abord la régularité — disons mieux la légalité au sens scientifique du mot — que l’intelligence a vue dans les choses. L'une comme l’autre sont donc des phénomènes de pensée, moins en tant que faits psychiques de l’activité de penser, qu’en tant que formes de celle-ci, plus exactement en tant que produits de cette activité sous cette forme. Car il est essentiel de maintenir dans ces deux idées ce caractère objectif, qui vient de ce que la conscience, en découpant d’une certaine manière un aspect de la réalité, n’a pas seulement posé une forme arbitraire, oeuvre de son esprit, mais l’a vue comme extérieure à elle et même comme transcendante par rapport à elle. Ce ne sont que des formes, si l’on veut, mais elles ne sont pas a priori; et elles sont réelles en tant que telles, à peu près comme le style d’un auteur possède une véritable réalité en dehors de l’esprit de cet auteur. En existant dans l'intelligence hellénique, elles ont existé par le fait même dans le monde tel qu'il a été vu par cette intelligence.
4. C’est ainsi par exemple que le sentiment général sous-jacent aux poèmes homériques. à savoir que chaque chose doit être à sa place, est une réalité et donne à la Weltanschauung dont elle fait partie, une existence idéelle d’autant plus certaine qu’elle agira sur la pensée de ceux qui viendront plus tard. | |
On y voit en effet que tout homme qui va au delà de ses attributions, qui usurpe une fonction à laquelle il n’a pas droit, qui élève ses prétentions au-dessus de ce qu’il peut légitimement réclamer, qui sort de son rang
comme de sa nature, choque ce sens de l’ordre #). Il en est de même pour tout ce qui change le cours habituel des choses ou de la vie: on se heurte alors à des forces toutes puissantes, contre lesquelles il est vain et impie de lutter. Il y a donc une sorte de conscience collective du besoin qu’avait la société d'un tel sentiment et la réalité de cette conscience donne sa réalité à une telle conception.
On peut dire sans doute que dans la justice homérique, en ce qu’elle a de plus essentiel, il y a une sorte de mana immanent, analogue par sa force au mana des primitifs. Mais il n’apparaît plus alors comme une réalité physique. Il est devenu, si l’on peut dire, un mana idéel, c’est-à-dire ce qu’il y a dans les idées de force capable d’agir sur les hommes et sur les choses. Notons seulement qu’on le retrouve aussi bien dans ce qui est diké que dans ce qui est thémis, dans ce qui a autorité et s'impose comme tel et dans ce qui est convenance morale et humaine 45).
La justice est donc une force saisie dans le réel, que ce soit comme nécessité physique ou comme ordre social, de telle sorte que tout ce qui est règle 4), d’une façon ou de l’autre, apparaît comme imprégné de cette idée générale. Par suite toute force naturelle est déclarée juste, au sens homérique du mot, par cela seulement qu'on en saisit l’existence; et l’on examine toutes choses pour les définir comme plus ou moins justes, suivant les degrés de réalité qu’on trouve en elles. La justice se ramène donc finalement à la loi saisie dans les choses 47):
4) Cf. GERNET, Recherches, p. 3-11.
45) Cf. GERNET, Recherches, p. 7-8.
46) Cf. Il, 16, 38718 508223 542 04 570 AL 2 47) Cf. .0d., APPAEMEOPMS A