LA JUSTICE DANS HÉSIODE
et si la nature apparaît ainsi comme réglée, c’est précisément parce qu'on l’a examinée, comprise et jugée à travers cette idée. Mais il y a plus: déjà chez Homère, on sent une sorte de désagrégation de la société et par suite commence à se produire une distinction, qui se fera de plus en plus nette, entre cette conscience humaine et ordre des choses: de même que le sentiment moral s’est développé à mesure que l'individu a distingué sa propre conscience de la volonté générale de son groupe, de même les lois ont pris de la consistance à mesure que l’homme s’est senti capable d'indépendance: la loi et la conscience sont devenues deux réalités pouvant s’opposer et subsistant par suite chacune en elles-mêmes. Alors le sentiment de la justice a pris un aspect psychologique; mais en même temps et par suite la justice est devenue une chose dominant la nature et distincte d'elle. L’idée a été créée par le sentiment et élevée, pourrait-on dire, par lui: puis elle a vécu de sa vie propre. Elle n’en est pas moins restée ce à travers quoi l'intelligence a continué de voir toutes choses.
5. Seulement dans Homère on en reste encore à un point de vue plus positif que moral: il s’agit avant tout, sinon de comprendre, du moins d’exprimer ce qui est. C’est pourquoi la justice n’y est en somme qu’un aspect de la grande idée du Destin qui résume aussi bien la philosophie d’'Homère que sa religion.
Il semble au contraire que dans les Travaux et les Jours #8), la justice ait pris un aspect plus judiciaire, puisqu'elle ne se maintient que par les châtiments infligés au nom des dieux ou au nom des hommes {*). Son
48) Cf. GERNET, Recherches, p. 14 sqq.
49) Cf. Travaux, 256 sqq.
aspect moral %) l'emporte sur son aspect physique: elle est une vertu et consiste en un état d'âme, au lieu d'être sagesse, consistant dans le sens des réalités.
Il en résulte une consistance plus grande pour la dikè 51), qui du reste tient plus de place dans Hésiode que la thémis. Elle est plus qu’une idée, mais un idéal, subsistant en lui-même et doué d’une force d’attraction presque mystique.
Quel en sera le résultat sur l’ensemble de la pensée?
D'abord une sorte d'opposition sera continuellement mise entre l’ordre moral des choses et leur ordre physique *?). Plus exactement le poète verra au-dessus du vours matériel du monde d’autres réalités capables d’intervenir et de modifier les événements. Ce qui règle la destinée des hommes, ce ne sont pas des lois inéluctables, que l'homme subit sans même toujours les comprendre: c’est une autre loi relative aux actions humaines, de telle sorte que l’homme peut, grâce à elles, s’il sait en tenir compte, devenir dans une large mesure le maître de sa destinée **). Bref, c’est moins l’action des choses sur, les hommes qui frappe Hésiode que l’action de l’homme sur les choses.
De plus, si les actions des hommes peuvent avoir telles ou telles conséquences utiles ou nuisibles, ce n’est pas à cause de la place qu’elles occupent dans une sorte de déterminisme universel, c'est à cause de leur valeur intrinsèque: et celle-ci s’établit par rapport à une valeur transcendante, la Justice, posée non comme la vérité des choses, mais comme étant elle-même une chose, indé-
50) Jbid., 9, 270.
51) Ibid. 256, 280.
52) Ibid.. 220.
55) Ibid., 225.