LA JUSTICE DANS HÉSIODE
pendante des autres 54). C’est justement ce qu’il y a de remarquable dans la pensée du Béotien: il réalise les idées au lieu de conceptualiser — dans le sens où ce mot peut être appliqué à Homère — le réel.
Ainsi d’une part l’univers est un ensemble de volontés au sens psychologique, c’est-à-dire de décisions prises par un Destin et le rôle de la Justice est de régler toutes choses d’après ces décisions, mais ce faisant on se conforme à ce qui est et la difficulté est d’en avoir une intelligence exacte. D’autre part on comprend ces volontés comme plus morales que psychologiques, c’est-à-dire comme des lois qui exigent une observation qu’on peut toujours leur refuser et non la formule de ce qui se passe en fait, bon gré, mal gré. Le difficile alors n’est plus de savoir quelles sont ces volontés, mais de leur obéir. C’est dire qu’à côté du monde matériel, il y a un monde moral, très distinct du premier et supérieur, sinon en force, du moins en valeur 55). Plus exactement, à côté des idées vues comme un aspect de la réalité et comme élément intégrant d’une Weltanschauung, on place d’autres idées commandant à cette réalité et faisant partie d’une conception de ce que doit être la vie morale.
Entre ces deux conceptions: la Justice en tant que chose idéelle, — la Justice ordre réel — et la Justice en tant que loi idéale, se glissera plus tard une concepception psychologique: l’attitude de l’homme en tant
54) Ibid., 36, 39, 213.
55) Ce développement de la dikè vers la conception d’un Idéal dominant la conduite, s’est poursuivi chez les élégiaques, Solon en particulier. Il parle d’une Dikè divine, rétablissant l’ordre violé des gains injustes. (Cette Dikè «conserve des traits de la dikè primitive, conçue comme ordre général des choses et elle représente comme une fatalité: on aperçoit ici la plasticité d’une même notion morale, qui admet des utilisations diverses et successives, à l’âge du genos, au moment d’Hésiode, à l’époque des élégiaques. >» (GERNET, p. 21-22).
que juste. Jusqu'ici la Justice a connoté des réalités plus ou moins clairement comprises comme subsistant en elles-mêmes. Elle connotera alors les actes de l’homme. Mais en attendant, la Justice apparaît en somme comme un élément du monde et de la vie; et on la voit beaucoup plus dans sa réalité transcendante que dans son caractère transcendental de fait de Conscience. C’est donc comme telle que nos philosophes la trouveront devant eux et qu’elle s'imposera à leur réflexion, beaucoup moins comme un moyen de comprendre le monde ou la vie que comme une réalité à faire entrer dans la conception qu'ils s’en feront. |
Mais il y aura pour eux cette différence. Posée jusque-là comme une réalité transcendante, elle avait été une sorte de monnaie d'appréciation ou d’intelligence, qui, comme toute monnaie, n’était pas seulement une mesure, mais avait en elle-même une valeur et une réalité. Or, il s'agira moins pour les philosophes de juger ou de comprendre que d’expliquer. De la même façon qu'un calculateur devant un problème se sert des mêmes unités que le marchand qui trafique d’une marchandise, mais utilise ces unités pour en arriver à une équation, de telle sorte que l’important pour lui c’est le rapport, non les termes, de même les savants philosophes vont prendre les moyens d’appréciation et de connaissance pour des moyens d’explication, de façon à y chercher le rapport entre les termes à expliquer. C’est alors que la Justice sera, ni un personnage mythologique, ni un fait social, ni un fait de conscience, ni un Idéal moral, mais une conception philosophique.
Nous avons à voir de quelle façon.
Nous nous trouvons donc devant deux idées connexes, T'hémis et Dikè, aux contours mythologiques, et reflétant des réalités sociales, mais ayant acquis l’une et l’autre une consistance assez ferme pour être objet de pensée et avoir un rôle représentatif; et ce qu’elles représentent, ce sont des formes à travers lesquelles on voit et on juge les choses. Il s’agit maintenant de définir l'usage qu’en ont fait les philosophes, au moment précis où ils ont commencé à élaborer une pensée proprement scientifique. Car c’est alors que ces idées ont pu prendre une valeur et une fonction toutes nouvelles, puisque, semble-t-il, leur oeuvre a consisté au moins à définir et à organiser les matériaux offerts à leur réflexion par la mentalité alors établie.
Nous l'avons déjà dit: les premiers philosophes ne se sont pas tous occupés au même titre de la justice. Parmi les premiers, les physiciens de l’Ionie, il n’en est question que d’une manière indirecte dans Anaximandre, et pas du tout chez son prédécesseur, Thalès, ni chez son successeur, Anaximène. Xénophane, considéré à tort ou à raison comme le premier des Eléates, n’en a pas davantage parlé. Les Pythagoriciens, au moins les plus anciens, lui ont fait une place; mais il semble qu’elle n’a été pour eux qu’un détail accessoire dont on ne s’est occupé qu’en passant. Parménide au contraire en a fait un élément important de sa dialectique, ainsi qu'Héraclite qui s’en est servi pour élaborer une pensée plus synthétique.
Ces divers emplois ne nous montreront que mieux, à travers cette variété des conceptions, quelle fonction l'idée de Justice a pu avoir dans ces tâtonnements d’une pensée qui se cherchait.
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