‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 15 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Il est généralement admis que le point central de la doctrine des Ioniens fut la recherche du premier principe de toutes choses. Thalès avait cru le trouver dans l’eau ‘), suivant peut-être en cela d’antiques conceptions cosmogoniques ?) et inaugurant ainsi la méthcde scientifique, en ce sens qu’il avait cherché à expliquer l’état actuel du monde, soit en en découvrant la vause $), soit en en définissant la nature 4). Anaximandre a gardé la même méthode. Mais au lieu de poser un élément comme principe de tout, il eut recours à l’hypothèse d’une nature différente 5) de toutes celles des éléments connus, et indéterminée, qu’il a appelée l’Infini 6).

1) Met. I, 3, 983 b 21 (D.V. I A 12); THeopx. D. 475, 3-4; AETIUS, Ï, 3, 1 (D. 276); Hrpp. I, 1 (D. 455).

2) Cette idée appartient au courant orphique (cf. D. V. 66 B 2, 8, 13; DorFLER, p. 314). On la retrouve également dans Homère (Z!. XIV, 201; 246) et HEsiope (Theog. 337).

3) Cf. Met. I, 3, 983 b 27; Srmrzicius, Phys., 23, 21 (D. V. 1 A 13; AETius, I, 2, 2 (D. 275); Ps-PLuT. Str. 1 (D. 579); Hip. I, 15 (D. 555), etc.

4) Cf. BURNET, p. 13.

5) Cf. Phys. III, 5, 204 b 24-29: « Il en est en effet qui conçoivent l'infini comme tel et non comme étant l'air ou l’eau, afin que les autres éléments ne soient pas détruits par celui qui est infini. »

6) Agrius, I, 3, 3; Hipp., 1, 1: Dioc. L. 1; D. V. 2. Cette expression l « infini » est la plus couramment employée à propos d’Anaximandre. Elle peut n’être ni la plus précise, ni la plus juste. Il faut donc ne la prendre que dans un sens très large.

Or c’est dans l’évolution des choses à partir de cet infini, comme aussi dans leur retour vers lui que se manifeste d’après lui une loi de justice réglant la naissance des êtres et leur dissolution.

Ïl y a donc lieu, semble-t-il, d examiner d’abord en quoi consiste ce mouvement de naissance et de dissolution des êtres, pour pouvoir ensuite étudier de plus près le rôle de la Justice.

Il semble à peu près établi que, d’après Anaximandre, la formation des êtres qui composent le monde s’est faite par séparation ?). Mais il est très difficile de préciser en quoi consiste cette séparation $) et même à partir de quoi elle se fait°). Ce que l’on sait et ce qu’il nous importe de savoir, c’est que cet Infini est une réalité immortelle et indissoluble, contenant tout et

7) Phys., 1, 4, 187 a 20: Les substances ou qualités « contraires se séparent de l’'Un, comme le disent Anaximandre et tous ceux qui pensent que l'être est un et multiple, par exemple Empédocie et Anaxagore >. I] ne semble pas qu'ici Anaximandre soit opposé à Empédocle et Anaxagore, en ce sens qué ceux-ci. admettraient l’être comme un et multiple et que lui serait d’un avis contraire, puisqu'Anaximandre fait sortir Je multiple de l’Un. L'opposition porte plutôt sur ceci: il y a deux groupes: « les uns », dont il a parlé plus haut, et « les autres », dont Anaximandre fait partie; et la différence n’est pas en ce que ceux-là admettent un élément intermédiaire ou autre, mais corporel, tandis que ceux-ci admettent autre chose; elle est en ce que les premiers font naître par condensation et raréfaction, tandis que les autres « séparent » les éléments contenus dans l’Un.

8) Cf. ZELLER, p. 275-282; GoEBEL, p. 14-15; UEBERWEGS, page 62.

9) ARISTOTE parle d’un élément intermédiaire, sans que l'on puisse préciser ni en quoi il consiste, ni à qui il l’attribue (Phys. T, 4 187 à 12 (D. V. 2, 16); INT 203'a 16; De coelo IV 5 303 b 10). Mais partout où il en parle, il semble ‘bien en donner une définition plus aristotélicienne que conforme à la pensée du Milésien,

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