‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 16 sur 53 · L’ « INFINI · texte numérisé non relu

L’ « INFINI

gouvernant tout 1). C’est une matière, mais une matière impérissable, à laquelle par conséquent le nom de ma: tière ne peut convenir exactement; c’est une personne, en ce sens qu'il est immortel et qu’il gouverne tout, mais une personne à laquelle on ne pourrait donner aucun nom; il est une abstraction, puisqu'on lui enlève toute détermination, mais une abstraction non définie, puisqu'on ne lui en donne aucune; il est divin, mais dune façon très générale, se confondant presque avec ce qu'il domine. Et par tout cela cette notion se rapproche précisément des idées cosmogoniques, comme celle du Chaos 11). Cet Infini serait donc l’état des choses avant qu’il n'y ait eu séparation entre elles !?), le désordre et l’illimitation dans leurs natures respectives, telles que pouvaient les imaginer des esprits plus attachés à des conceptions concrètes qu’habitués à manier les concepts 15).

10) Phys., II 4 203 b 7: « Il n'y a pas de principe de l'infini car ce principe en serait la limite. De plus il est inengendré et incorruptible, comme étant un principe. C’est lui qui parait être le principe de toutes choses, tout contenir et tout gouverner, comme le disent tous ceux qui, outre l'infini, n'admettent pas une autre chose, comme l'intelligence et l'amour; et cet infini, c’est le divin: il est en effet immortel et indissoluble, comme le disent Anaximandre et la plupart des physiologues. »

11) Cf. REY, p. 57-58.

12) Si cette idée ne vient pas directement de l’état d’indivision du sol avant le partage des terres, comme on l’a soutenu, du moins cette image pourrait assez bien servir de métaphore pour indiquer ce que l’on comprenait par cette expression.

13) Aristote a voulu en analyser le contenu comme s’il s’agissait d’un concept proprement dit, alors que ce n’était au fond qu’une image ancienne. Toutefois, il semble qu’Anaximandre à voulu en avoir une idée plus claire que celle des cosmogonies.

Or, il nous a été conservé 4) d’Anaximandre le texte suivant, dans lequel il est question précisément d’injustice: |

« Ce dont vient la naissance des êtres, en cela se produit leur dissolution selon la règle; car ils se donnent réparation eux-mêmes et les uns aux autres de leui injustice selon l'ordre du temps. »

Comme le dit Simplicius, qui nous rapporte ce texte, il se présente sous une forme quelque peu poétique; mais il semble qu’il n’y a pas là une métaphore à proprement parler: c’est plutôt parce que l’auteur pense par images qu’il s'exprime ainsi. De même si le point de vue moral semble étroitement mêlé avec le point de vue physique, puisqu'on parle en même temps des choses qui naïssent et meurent et de leur injustice et d’une règle dirigeant ces naissances et ces morts, c’est qu’Anaximandre voit sous le même angle la vie sociale et les réalités physiques. Nous devons du reste nous souvenir que la dikè avait précisément ce caractère de nécessité précisé plus tard par un aspect juridique.

Le sens de la première phrase semble être ceci: ce dont viennent les êtres est ce en quoi ils se dissolvent. Et comme on emploie le pluriel 5), il s’agit bien de l’évolution des choses les unes dans les autres.

« Suivant la règle ». Cette « règle » rappelle à la fois la Moira d’Homère 16) et la Dikè mythologique :

14) SIMPLICIUS, Phys., 24, 13; THEOPHRASTE, fr. 2; D. 476.

15) Cf. DoriING. Anax., p. 203-205.

16) Cf. CoRNFORD, p. 12. DoRFLER (Ursprung Anax., p. 218. sqq.) la rapproche de la Nécessité des orphiques. Les deux opinions nous paraissent justes, parce que la Nécessité orphique est l’aspect mystique du naturalisme ancien et que la Moira est l’as-

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