L’'INJUSTICE DES CHOSES
tout est soumis à une loi en vertu de laquelle chaque chose doit être à sa place et chaque être remplir son rôle sous peine de châtiment ou de compensation 1?). Ici nous avons une loi physique, ce qui nous donne à penser que nous revenons, avec les Ioniens, au naturisme primitif; mais ce naturisme prend maintenant un caractère plus précis, parce que plus intellectualisé.
Or, cette loi peut être violée; et de même que dans le monde des dieux comme dans celui des hommes toute violation de la loi devait recevoir une réparation, de même en est-il pour les choses. De là cette Dikè intervenant pour rétablir l’ordre lorsqu'il a été troublé.
Si l’on se souvient que précisément la Diké était la juste répartition des biens et des droits dans la société et que chaque empiétement comme chaque dommage exigeait une « réparation», que d'autre part elle était déjà une transposition juridique de la nécessité découlant de la nature des choses, il est facile de se rendre compte qu’Anaximandre a simplement ramené ce qui était devenu un principe de vie sociale à sa primitive valeur 8). Les choses étant considérées du même point de vue que les hommes et le monde comme une société, la justice, qui de nature des choses était devenue 1°: sociale, par un procédé en quelque sorte synthétique, devient maintenant une loi naturelle ou un principe d’explication de l’ordre qui règne dans le monde.
pect physique de la socialité olympienne. Les deux conceptions tendent à se fondre dans une interprétation plus scientifique.
17) Il faut noter que cette idée était déjà dans la Théogonie. Cf. Rivaup, p. 72, n. 156.
18) C’est du reste pour cela que, comme on l’a fait remarquer (Hirzez, p. 250), le rôle de Thémis tend à disparaître: à mesure que les forces aveugles de la nature prennent de l'importance, l'aspect social de la justice s’efface devant l’aspect déterministe de ces forces.
Mais comment les êtres peuvent-ils se trouver en opposition avec cette loi naturelle et en état d’injustice 1°)? Est-ce par leur naissance qui les sépare de l’In. fini, de telle sorte que la dissolution serait la réparation ou le châtiment de cette naissance, comme semble le dire notre texte? ou est-ce par leur mélange 2), qui serait un empiétement sur le lot les uns des autres, de telle sorte que les éléments contraires ainsi unis se dissoudraient par le fait même de leur contrariété, comme on serait porté à le croire si on rapproche de notre texte les commentaires d’Aristote? ou peut-être Anaximandre veut parler de deux faits distincts, le premier déjà connu par Thalès: ce dont tout vient, tout y retourne; et le second: il y a une loi qui préside à l’évolution des choses et lorsqu'elle se trouve violée, automatiquement les choses se remettent en ordre 21)? Dans tous les cas, il y a évolution et évolution dirigée par la justice. l
Notons enfin que cette évolution se fait « selon l’ordre du temps », c’est-à-dire sans doute au temps marqué. Tôt ou tard, en vertu même de cette contrariété, la dissolution est amenée par la naissance. C’est donc le temps qui est le grand réparateur, le juge remettant l’équilibre. Nous savons du reste que dans toutes les cosmogonies, on a donné au temps un rôle important
19) Il est possible au’Anaximandre aït connu la doctrine orphique d’une sorte de néché originel! (DoRFLER, Ursprung Anax., p. 217 sqa.). Mais il est possible aussi et, croyvons-nous, plus probable que les orphiques ont tourné dans un sens moral ce qu'Anaximandre tournait dans un sens physique.
20) On peut remarquer du reste qne ce mélange semble identiaue à la naissance, les êtres particuliers prenant vie par le fait du mélange en eux d'éléments contraires.
21) Hrr7zer, semble se raftacher (p. 223, n. 5) à cette dernière hvpothèse: A. n’est pas nartie de l’idée d’une injustice originelle pour en tirer ure explication de la mort. mais du fait
de la mort pour en conclure qu’il y avait de l'injustice et donc des lois,