‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 19 sur 53 · LA JUSTICE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE

des choses n’est au fond que leur distinction par l'esprit: il conçoit la définition qu'il fait des éléments #) comme une production dans la réalité 53).

ITT

Nous pouvons conclure que l’idée fondamentale de notre philosophe, c’est l’idée d'ordre naturel qui chez lui est Justice. À vrai dire, nous l’avons vu, il n’en a pas été l’auteur. Au contraire, il l’a trouvée presque toute faite près de lui et elle a été pour lui ce qu’elle était déjà: l'aspect sous lequel le réel apparaissait. Seulement, au lieu qu’il y ait chez lui une disposition, aussi

affective qu'intellectuelle, à mettre et à voir chaque chose à la place que lui assigne sa nature, il y a la base d’un système théorique, un principe d’observation

32) « La génération du chaud et du froid est issue du principe éternel et se sépare à la naissance du monde » Ps-PLUT. Sfr. 2 (D. V. 2, 10; D. 579). Cette idée peut être comprise de différentes façons: « L’essence génératrice est chaude et froide >; « du principe éternel chaud et froid est issue la semence » (ZELLER, p. 295, n. 1); « le princine éternel capable d’engendrer le chaud et le froid » (BURNET, HEIDEL). Il nous semble peu indiqué de mettre entre l’Infini et le chaud et froid un autre principe générateur. Mais dans tous les cas le sens général est le même: la première différenciation fut celle du chaud et du froid; et cette distinction a succédé à la confusion des idées, inaugurant ainsi une science véritable du monde.

33) De là cette théorie: après la « séparation » des contraires, se sont établies différentes zones: en haut celle du feu entourant la terre comme l'écorce entoure l’arbre (Ps-PLUT. Sfr. 2: AETIUS, III, 10, 2); puis viennent l'air, qui finit par former une couche opaque cachant le feu périphérique (AgTius, II, 13, 7) et l’eau, que la chaleur fait évaporer,en sorte que la terre apparaît par places. le reste constituant les océans (AETIUS, IT, 161 D. V2: 27: AIG rE,, Météor,, 353, D.,6:: 355 .a.:21). Notons, en ce aui concerne le reste de la cosmologie, qu’Anaximandre pousse l’esprit de système jusqu’à mettre une régularité mathématique dans l’organisation du monde, en particulier pour les distances entre les astres, les dimensions de la terre, etc. C’est ainsi que le monde n’est plus du tout un Chaos, mais déjà un Kosmos. .

et de réflexion. Il s’est servi de cette idée comme d’une donnée acquise; mais il l’a mise plus en oeuvre que ses prédécesseurs, puisque grâce à elle il a pu rattacher les conceptions traditionnelles à l’essai d'analyse scientifique tenté par Thalès.

Ainsi — c’est justement ce qu'il y a d’intéressant à constater — cette idée d'ordre ou de Justice, quelle que soit son origine mythique, est devenue un moyen d'explication, grâce auquel il a été possible de présenter une Weltanschauung synthétique, dans laquelle les idées, au lieu d’être la désignation extrinsèque de ce qui existe, commencent à en devenir la définition intrinsèque, puisque, si ces éléments ne sont pas eux-mêmes définis, ils sont cependant des éléments, c’est-à-dire des parties constitutives, des moyens de compréhension. On y est arrivé, non pas en complétant les représentations sensibles par une conception imaginée d’après l'impression produite par elles, mais en découvrant dans ces représentations la présence de cette conception, de teile sorte que celle-ci prend un caractère de généralité qui en fait déjà une véritable notion scientifique.

Ajoutons d’une part que cette impression avait été provoquée par l’ensemble des réactions affectives de la mentalité générale sur les réalités de la vie, puisque l’idée de loi venait de la nécessité d'observer des règles, d’autre part que, si on l’a découverte par analvse dans les représentations acquises, c’est parce que cette analyse s'est faite à la lumière des formes de cette mentalité. D'où ceite conclusion: l’idée de Justice est moins chez notre philosophe une représentation de quelque chose que la forme la plus générale des représentations. Seulement Anaximandre s’en est servi, non pour affirmer, mais pour expliquer. On lui a reproché sans doute de

Page 1