LE PROBLÈME ÉTUDIE
ception de l’univers — de leur Weltanschauung — parce que c’est à ce sujet que leur effort a été à la fois scientifique et religieux. Ce que nous rechercherons donc, ce sera la fonction particulière de cette idée de la Justice dans l’ensemble de leur pensée. Comment et dans quelle mesure ce résultat de la vie religieuse a-t-il été principe ou moyen de pensée philosophique ?
Encore faut-il préciser davantage le point sur lequel portera notre attention. Nous ne chercherons pas en effet à donner une définition rigoureuse du contenu de l’idée de justice ici ou là. Cet aspect du problème, si peu négligeable qu’il soit, — et auquel nous ne pourrons guère du reste nous dispenser de toucher — n’est pas tout à fait celui que nous voudrions examiner spécialement. Il est du reste plus philologique que proprement philosophique; et sans nier l'utilité de la philologie en tant qu’introduction à la philosophie, il est permis de se demander s’il n’y a pas dans les idées autre chose que ce que la philologie peut atteindre et dont la connaissance pourrait au contraire introduire aux recherches philologiques.
A l’autre extrémité, on pourrait concevoir notre étude comme celle de la place tenue par la justice dans la conception de l'univers: on se demanderait alors dans quelle mesure et de quelle manière nos philosophes ont eu le souci d’être justes, lorsqu'ils ont construit leur pensée. Nous ferions alors l’histoire de leur activité philosophique, plutôt qu’une étude de leur pensée. Nous ne nions pas l'intérêt d’une telle recherche; mais nous voudrions faire autre chose.
Nous nous plaçons en effet devant un phénomène de pensée tel qu’il apparaît, avec les contours historiques que lui donnent les connaissances actuellement acquises.
Ce phénomène, évidemment très complexe, surtout lorsqu’on en considère l’anatomie, si l’on peut dire, est un fait vivant, mais à la manière dont vivent devant nos yeux les oeuvres de la statuaire grecque: il y a en lui à la fois la fixité des formes et l’organisation des lignes, une matérialité définie et une spiritualité intense. Or, de ce point de vue les idées qui en font partie intégrante ne sont pas des concepts, au sens scolastique du mot, pas plus du reste que des idées vivantes, si lon prenait cette expression dans un sens plus ou moins romantique. Elles sont ce que sont les détails d’une oeuvre artistique, c’est-à-dire qu’elles ont par rapport à l’ensemble une fonction, par laquelle elles contribuent à l’harmonie générale qui en fait la solidité et la beauté.
Ce qu’il faut chercher en elles, c’est donc ce par quoi elles nouent organiquement, peut-on dire, la pensée de l’auteur, ce qu’elles en reçoivent et ce qu’il leur doit, en quoi elles lui ont servi pour penser. Et il nous semble que c’est justement par ce biais quil faut aborder les notions qui viennent de la religion pour voir comment elles sont devenues proprement philosophiques, puisque c’est dans la mesure où elles ont fait partie intégrante de la spiritualité humaine en ce qu’elle a de plus vivant, qu’elles ont pu être communes à ces deux formes de l’activité de l’esprit.
Le problème alors est celui-ci:
Etant donnée la forme prise par l’idée de Justice dans la pensée religieuse des Grecs, dans quelle mesure et de quelle manière cette idée a-t-elle pu exercer une fonction proprement philosophique dans la pensée des premiers philosophes ?
Mais quelle méthode nous faudra-t-il employer? Il y aura lieu sans doute de nous rendre compte