‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 30 sur 53 · LA DÉFINITION DE LA JUSTICE · texte numérisé non relu

LA DÉFINITION DE LA JUSTICE

principe de la distinction du sensible et de l’intelligible: c’est donc dans l'intelligible plus que dans les choses sensibles que va se retrouver la rigueur de la Loi, c’est-à-dire en somme de la Dikè. Ainsi la Justice sera définie par l'égalité ou la proportion mathématiques, parce que c’est précisément dans le procédé mathématique que l’on se trouve désormais installé. Par conséquent elle n’est plus, dans le pythagorisme, principe d'organisation, comme elle l’avait été chez les Ioniens: elle est objet de pensée. On ne s’en sert plus comme d’un moyen de comprendre la marche du monde: elle est une des choses qu’il faut comprendre.

De plus on la définit mathématiquement, ce qui veut dire d’abord qu’on la réduit à un cadre de pensée, ensuite qu’on attribue à ce cadre la rigueur que jadis l'on attribuait au monde lui-même. Ce que l’on prend donc pour objet de la pensée, ce sont moins les choses à étudier que la façon de les étudier; plus exactement ce qui prend de la réalité aux yeux de la pensée, ce ne sont pas les choses, mais l’idée que l’on s’en fait.

Regardons de plus près encore ce souci de définir. Sans doute les Pythagoriciens ont employé pour cela une méthode qui nous paraît assez étrange, la définition par. les nombres. Car ceux-ci, puisqu'ils sont inspirés par la figuration des objets, correspondent plus à leur forme extérieure qu’à leur nature intrinsèque. Les choses ne sont donc pas saisies en elles-mêmes, mais dans leurs rapports réciproques. Or, c’est précisément par là qu’on a fortement distingué de l'impression sensible ce par quoi elle est intelligible; et à la place des dénominations mythologiques, on a employé un langage conceptuel ou schématique, beaucoup plus facile à manier et plus capable de donner un plan général du monde. Ce sont donc

“ces idées qui ont valeur ontologique, puisque les Pytha- ‘goriciens semblent les avoir prises pour les choses ellesmêmes plutôt que pour leur définition. Ou, si Fon préfère, les nombres ont eu pour eux un caractère réaliste tel qu’ils avaient plus de réalité même peut-être que les choses sensibles.

Ainsi en est-il pour la notion de Justice. Le Pythagorisme en a construit une idée qui, par certains côtés, annonce déjà les Idées de Platon et cette idée est réelle au même titre que les nombres. Peut-être même c’est le nombre qui en assure la réalité. Seulement cette réalité est de nature intelligible et semble appartenir à un autre monde, qui ainsi s'établit au-dessus de celui que l’on connaît. Ce monde n’est pas le monde mythologique, puisque celui-ci ne pouvait plus être pensé comme vrai, ainsi que Xénophane ne va pas tarder à le montrer. C’est par contre un monde très réel, autant et même beaucoup plus que le monde des dieux avait pu l’être pour les esprits du temps d’'Homère.

Le Pythagorisme a donc en somme substitué l’intelligible ou le rationnel au mythologique. Les Ioniens avaient déjà commencé, sinon la critique, du moins l’interprétation de ce dernier. Les Pythagoriciens sont allés plus loin en le remplaçant. Ils en ont ainsi préparé une destruction complète, tout au moins ils l’ont rendu inutile. Il est vrai que ce monde intelligible, surtout au début du pythagorisme, a été d’abord de nature morale, puisque les êtres qui en ont fait partie étaient des principes de conduite et que c’est par purification morale qu’on les saisissait: la Justice a été une règle de vie, mais elle est devenue ensuite une réalité, puisqu'on l’a définie par les nombres.

Cela va plus loin encore. Le Pythagorisme, il faut

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