CHAPITRE TROISIEME
PARMENIDE
Parménide, comme du reste Xénophane, écrivit en vers, Ce qui nous invite à penser qu’il y a chez lui au moins autant de lyrisme que de pensée proprement philosophique. Il passe pourtant pour le fondateur de la dialectique; et ce sont ses deux disciples, Mélissos et surtout Zénon, qui nous ont laissé les arguments les plus serrés sur l’être et le mouvement. Il y a donc chez lui un mélange d’abstraction et de métaphore — ou pour parler plus exactement de langage mythique — qui ne peut manquer de présenter un puissant intérêt, mais pour l'interprétation duquel les difficultés ne manqueront pas. Il s’en faut en effet que l’on soit d’accord sur la signification de ses idées, soit pour l’ensemble, soit pour le détail.
En ce qui concerne l’idée de Justice, une première lecture nous donne ceci: lér0 7 Bai:
1) D’abord, dans une sorte d’allégorie, il est ques-. tion d’une route conduisant à une porte, dont « Diké la vengeresse » tient les clefs; et cette route semble être le chemin de la Vérité, car c’est Thémis et Dikè qui. ont amené le poète à la suivre. A
2) En second lieu la Justice tient l'être dans ses chaînes et l'empêche de naître comme de mourir, rôle qui. du reste est encore attribué à la Nécessité ainsi qu’au Destin. - Aves Nous avons à étudier | ces deux points.
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Il semble assez probable que l'allégorie par laquelle débute le poème de Parménide est d'inspiration orphique: la route qui conduit vers l’Hadès 1); les demeures de la Nuit?), la garde exercée par « Dikè la vengeresse » 3), l’arrivée auprès d’une déesse qui révèle que tel est bien le chemin de la Vérité, bien qu'il soit ou parce qu’il est loin du sentier des hommes‘), tout cela rappelle la terminologie orphique et fait penser à une sorte d'initiation. On peut donc se demander si Parmé-
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Les cavales qui m'emportent, autant que mon désir le voulait, m'ont emmené, puisqu'elles m'ont fait aller jusqu’à la route fameuse
de la Déesse, qui conduit l’homme qui sait pénétrant dans l'Hadès.
: L'expression: « l’homme qui sait » semble bien désigner l’initié (cf. DIELs, Parm., p. 49). — L’image de la route se retrouve dans Hesiope, Travaux, 287 sqq. et aussi dans HERODOTE, Il, 19 (cf. DreLs, Parm., p. 47). Mais il faut penser surtout aux légendes orphiques qui faisaient descendre Orphée aux enfers et d’après lesquelles l’initié, après sa mort, devait suivre une route déterminée, pour arriver au salut, comme il est dit dans les Tablettes d’or (cf. Miss HARRISON, Proleg., p. 573).
2) Fr. 1, vers 8-10: « alors que se hâtaient de me conduire les Héliades, quittant les demeures de la Nuit pour la lumière...
Les orphiques parlaient en effet d’un antre de la Nuit, devant lequel on frappait des cymbales pour. appeler à la proclamation de la Loi. Cf. KERN, Parm., p. 174. Voir encore HESI10DE, Theog., 744.
3} Fr. 1, vers 14: =
Dikè la vengeresse en tient les clefs aux fonctions changeantes. (parce que tantôt elles ouvrent et tantôt elles ferment: DiELs, D. V., p. 149). Cf. Direcs, Parm., p. 51. É
4) Fr. 1, vers 22-28:
Et là déesse bienveillante m’accueille, de sa main
prend.ma main droite; et voici quelles paroles elle m'adresse: Enfant, qaccompagnent des conductrices immortelles,
sur les. cavales quite portent tu viens à notre demeure:
sois le bienvenu: ce n’est pas un mauvais destin qui t'a conduit sur Celle route (elle est bien loin du sentier des hommes), : mais la justice et le droit. : -. .. EE
nide n’a pas voulu opposer aux initiations orphiques, . peut-être plus probablement aux initiations pythagoriciennes, sa propre façon de penser, pour affirmer que lui aussi arrive tout aussi bien, et même mieux à la Vérité. Il se met en dehors de l’opinion commune 5}, comme font tous les mystes; mais, s’il s'en sépare, ce n’est pas par une pensée proprement religieuse, c’est plutôt par une pensée philosophique, plus capable selon lui de conduire vers la Vérité, car c’est celle-là qui s’inspire réellement de Thémis et de Dikè, qui par suite se trouve conforme et aux obligations de l’homme et aux nécessités qu'impose la nature des choses.
Par conséquent, le rôle de la Justice ici est d’authentiquer, si l’on peut dire, les opinions de Parménide: elles sont vraies, parce qu’elles sont justes, au double sens du mot. La Justice est chez lui une sorte de critère distinctif; et si elle est présentée dans cette allégorie avec l'aspect d'une personnalité mythologique, en réalité elle
6) Fr. 1, vers 28-38: 11 faut que tu saches toutes choses, et de la Vérité aux formes bien arrondies le coeur inébranlable et les opinions des mortels, dans lesquelles n’est pas une certi-
| : tude vraia (cependant connais-les aussi, comment des apparences doit juger quiconque en toutes choses examine tout).
Mais toi, éloigne ta pensée de cette voie de recherche; que la coutume aux multiples essais sur cette route ne te force à jeter ton regard sans but ou une oreille sonore,
ou ta voix, mais juge par ta raison la preuve très discutée
que je te présente.
On peut voir dans « la Vérité aux formes bien arrondies » une..identification de la vérité avec l'être, lequel était compris en forme sphérique. Cf. DIELs, Parm., p. 56. — Le v. 32 a été particulièrement discuté. On l'a compris: il faut que chaque : phrase se prouve par toute la doctrine (WILLAMOwITzZ); comment l'apparence. doit être bonne et pénétrer partout (REINHARDT) ; comment on doit, examinant tout, admettre que l'être sé comporte (LoRTzING); comment les mortels auraient dû juger que les choses apparaissent (BURNET). Cf. DieLs, Parm., p. 57-59. ZELLER interprète: la conviction de la vérité est encore fortifiée quand on examine les opinions des mortels et qu’on les reconnaît comme des erreurs (p. 733, n. 1). 2j
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est bien plus la qualité de certaines idées que la définition de certaines choses. En d’autres termes, son rôle se rapporte, d’après ce que nous savons jusqu'ici, à la forme de la pensée plus qu’à son contenu.
Or, en quoi consiste l’opposition qu’il met entre la pensée et celle du commun des hommes? Il nous l’indique ainsi:
Maintenant je te dirai, et l'ayant entendue, garde avec soin ma
parole,
quelles sont les deux seules voies de recherche qu’on puisse penser.
L'une, à savoir qu’il est et qu'il ne peut pas ne pas être,
est le chemin de la Persuasion — car il suit la Vérité; —
l’autre: il n’est pas et il faut qu’il ne soit pas,
est le sentier, je te le dis, où rien du tout ne peut être connu;
car ni tu ne peux connaître ce qui n’est pas, ce n’est pas possible
ni l’exprimer.
Que signifient le « qu’il est » et le « qu’il n’est pas » ? Nous serions tentés de traduire: que l'Etre est. Ainsi nous introduirions le concept de l’Etre, concept abstrait: nous aurions donc à craindre de dépasser la pensée de Parménide. Mais si l’on Le RRne que le verbe être ici n’a pas de sujet, on sera amené à penser qu’il s’agit, non pas de quelque chose qui est, mais du fait d’être f). Or est-ce de l’être au sens copulatif ou de l’être dans le sens d'existence que parle le poète? Il ne nous le dit pas, parce qu’il ne se pose pas la question. Ce qu'il dit, c'est que pour connaître, il faut chercher là où l’on emploie le verbe et l’idée: il est; car alors seulement on est sûr d’être dans le vrai. Il identifie donc l'être, l’existence et le. vrai?), en disant, non pas que c’est la même chose,
6)« Au fond, ce serait une théorie du verbe —— dans toute
la force linguistique du terme —— plus encore que de l’idée ». REY, p. 144. :
‘7. Cette identité est affirmée dans le fr. 2: L'être ne sera jamais séparé de l'être, ni en se dissolvant entièrement à travers le monde, ni en se rassemblant,