‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 33 sur 53 · LA DOCTRINE DE L’ÊTRE · texte numérisé non relu

LA DOCTRINE DE L’ÊTRE

mais que quand on se trouve devant l’un, on est aussi forcément devant les autres.

Faisons la contre-épreuve. L'autre voie est celle du « il n’est pas »: il s'agit donc du procédé qui consiste à dire de ceci ou de cela que ce n’est pas tel ou tel attribut. Peut-être s’en prend-il ici à Xénophane, qui l'avait précédé en ceci que, le premier, il s'était séparé de l’opinion commune, mais qui s'était contenté de dire des dieux qu’ils n'étaient pas ce que l’on pensait d’eux. En tout cas, pourquoi ne peut-on rien connaître dans cette voie? Sans doute parce qu'elle est négative: il est inutile de dire ce que les choses ne sont pas, cela ne nous avance à rien; qui plus est, cela ne signifie rien, puisqu'elles ne le sont pas.

Ce que Parménide présente dans ces vers, c’est donc d’abord cette doctrine qu’il n’y a de vérité que là où il y a de l’être 8), plus exactement là où l’on peut dire: il est; par suite, les caractères de la vérité sont ceux qui sont inhérents au fait dêtre ou le fait d’être quelque chose est identique avec l'existence. C’est aussi, quoique d'une manière seulement implicite, une métho-

c’est-à-dire: ce qu’est une chose appartient toujours à l’idée de cette chose. On ne peut pas plus séparer l’attribut de l’existence que les réunir comme s'ils étaient séparés. Peut-être y a-t-il là une allusion aux Ioniens, qui disaient que l'être était tantôt ceci, tantôt cela, spécialement à la théorie d’Anaximène sur la condensation et la raréfaction. Mais il nous semble plus probable que là encore Parménide s’en prend aux oppositions pythagoriciennes.

De même dans le fr. 5, que nous traduirons comme ZELLER et BURNET (p. 200 n. 3):

La même chose est à penser « il est » et à être;

c’est-à-dire: si on peut dire de quelque chose qu’il est ceci ou cela, c’est que cette chose existe. [1 n’existe que ce que l’on comprend et on ne comprend que si on peut appliquer le mot être.

8) Ff. 6 (cf. BURNET, p. 201, n. 1:

Ce qui est à dire et à penser étant doit exister: il lui est possible, mais il ne l’est pas que le rien soit: je te prie d'y réfléchir.

de *) : chercher ce que les choses sont et non ce qu’elles ne sont pas et par suite rejeter tout ce qui ne peut servir de sujet à l'être, tout ce qui n’est pas inclus dans le fait d’être.

Il en arrive ensuite à montrer que l'être, c’est-à-dire chez lui aussi bien le fait d’être que ce qui est,

est incréé et impérissable t0), entier, seul produit !1), immuable et sans fin !2).

qu’on ne peut parler à propos de lui ni de passé ni de futur, ni de naissance ni de changement, ni de commencement ni de fin #), qu’en revanche, à parler du « non

9) Même fr.:

De cette première voie de recherche je t’écarte, ensuite aussi de celle où des mortels ne connaissant rien, tâtonnent, ayant doubles pensées; car l'incapacité dans leur poitrine guide leur esprit hésitant. Ils sont emportés comme des sourds et aveugles, des stupides, une masse sans

jugement,

pour qui «il est » et « il n’est pas » sont jugés la même chose el non la même, et pour qui en tout il y a des chemins contraires.

Il semble bien d’après ce texte que c’est surtout aux méthodes de pensée qu’il s’en prend, puisqu'il déclare qu’outre la « voie » de recherche dont il vient de parler, il y en a une autre, celle qui ne voit aucune différence entre « il est » et « il n’est pas » ou plutôt dans laquelle on dit tantôt que c’est la même chose, tantôt que ce ne l’est pas. On a supposé qu'ici il s’en prenait tout particulièrement à Héraclite (cf. Loew, P. et H. p. 359; Term. Her., p. 19; DiIELs, Parm., p. 69); et quoi qu’en dise ZELLER (p. 689, n. 1), l'hypothèse ne manque pas de vraisemblance.

10) Fr. 8, vers 3-4.

11) Cette expression attestée par Simplicius, est assez douteuse, mais semble cependant la plus probable, parce qu’assez étrange et attestée du reste par PLATON, Timée, 31 b.

12) GOBBEL lit ici « parfait >» pour harmoniser avec le v. 32 du même fragment,

13) Fr. 8 v. 5-10.

Ni il ne fut jamais, ni il ne sera, puisque maintenant il est tout entier à la fois.

étant », on ne peut aboutir à rien, car « il faut ou bien être tout à fait ou pas du tout » #4), Il prend donc le fait d’être comme un sujet d'analyse, maïs au lieu d’en faire une analyse compréhensive — comme aurait fait quiconque aurait voulu distinguer le mot « être » en tant que verbe et l’être en tant que nom — il fait l’analyse extensive de tout ce à quoi l’on peut attribuer l’idée être et de ce à quoi l’on ne peut pas le faire. Il ne regarde pas à l’intérieur, mais à l’extérieur, pour définir ce à quoi elle convient et ce à quoi elle ne convient pas, à peu près comme celui qui, étudiant une statue, attribuerait ses qualités aussi bien à la personne représentée qu’à la représentation de cette personne. Nous avons donc ici le raisonnement d’un esprit rigoureux, absolu, sans nuances, ne voyant la réalité qu’à travers sa pensée et cherchant à connaître l’une uniquement en étudiant l’autre, ou plus exactement ne jugeant de la première que d’après les caractères de la seconde. C’est pourquoi il voit dans l’être la même absoluité qu’il y a dans son raisonnement.

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