LA NÉCESSITÉ
Il semble du reste que cette identification joue dans Parménide le rôle d’un argument: c’est parce que ses affirmations présentent un tel caractère de nécessité qu’elles peuvent et doivent être considérées comme l’expression de la vérité. En tout cas, cette rigueur est la marque distinctive de la pensée du poète éléate et il la trouve dans l'être parce qu’elle est dans sa facon de raisonner !$). |
Nous pouvons laisser de côté la question extrêmement discutée !*) de la valeur attachée par le philosophe aux opinions des mortels, dont la fin de son poème con- Üent un assez long exposé. Il semble bien qu'il faille y voir surtout une critique, faite sur un ton ironique 2), au moven d’une sorte de raisonnement par l'absurde 21). Du reste sa cosmologie n’est guère qu’une
18) Fr. 8, v. 34:
Une même chose est celle qui est à penser et celle par quoi il y a pensée.
Pour les différentes interprétations de ce vers très difficile, voir ZELLER, p. 694, n. 1. Au point de vue grammatical, nous nous rallions à BURNET (p. 200, n. 3). Mais nous ne croyons pas que « ce par quoi il y a pensée » désigne l’objet de la pensée, ce qui supposerait une distinction étrangère à Parménide, comme aux antésocratiques en général. fl s’agit plutôt de l’expression de la pensée ou ‘du langage, car ce qui provoque la pensée, ce ne sont pas les choses sur lesquelles on pense, c’est Ce qu'on en dit. Si « sein » et « heissen » sont identiques (DIELs, Parm., p. 85), c’est qu’on ne peut nommer une chose sans dire: elle est. Et il est fort probable (ibid.) qu’il y a là une réminiscence de l’attribution d’un pouvoir efficace aux noms des choses.
19) Cf. ZELLER, p. 723 sqq.
20) Il parle en effet d’un « ordre trompeur » et recommande de ne pas se laisser prendre à cet « arrangement apparent 5. Cf. DieLs, Parm., p. 93; REY, p. 347. )
21) Si vraiment la réalité était faite de deux séries d'êtres procédant de la lumière et des ténèbres (Fr. 9), on serait obligé de les mettre partout. Or elles sont toutes deux égales, puisqu’elles sont irréductibles lune à l’autre, Ce sont donc deux puissances souveraines, contraires, inconciliables et cependant partout conciliées.
70 PARMÈNIDE
réplique des théories ioniennes 2). Notons seulement en passant l'idée d'une déesse qui gouverne toutes choses #), déesse qui semble être chez lui le déterminisme #) des événements cosmiques et rappelle ce qu'il nous a dit de la Justice, puisque sous une allure orphique, cette déesse suggère l'idée d'une loi inflexible à laquelle nul n'échappe et qui doit être par suite rigoureusement observée par le raisonnement, si l'on veut arriver à la vérité. Une fois de plus, nous pouvons ainsi remarquer qu'il a un véritable culte pour cette Justice et que ce culte, c'est par l'usage d'une pensée strictement dialectique qu’il le pratique.
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En conclusion, nous avons dans Parménide un mélange très curieux de deux formes de pensée en apparence assez contradictoires, mais en réalité souvent proches l'une de l'autre, la pensée mystique et la pensée abstraite.
Parménide est mystique d'abord parce qu'il hérite directement de l'orphisme ?) : cette déesse qui l'accueille
22) Cf, fr. 10 et fr, 11: Dress, Parm., 104-105; ZELLER, p. 709: Rey, p. 362,
25) Fr, 12:
Car les plus étroits sont remplis d'un feu sans mélange,
ct ceux qui suivent d'obscurité, et entre eux se partage le feu.
Au milieu la Déesse qui gouverne toutes choses:
car partout elle préside à l'enfantement douloureux et à l'accouplement,
poussant la femme à s'unir à l'homme et aussi d'autre part
l'homme à la femme.
4) Cf. Drers, Parm., p. 109-110. Ajoutons cette explication de SiMPLICIUS (D, V. 18 B 13): « Et elle envoie les âmes tantôt de ce qui est visible vers ce qui est invisible, tantôt dans le sens contraire, » Il y aurait ainsi l'idée orphico-pythagoricienne d'une descente des âmes du ciel sur la terre et d'une remontée vers le ciel.
25) CoRNFORD, p, 214.
SON MYSTICISME ral
pour le conduire à la vérité est évidemment une idée religieuse. Sans doute elle peut n'avoir qu’une portée symbolique. Mais le simple fait d'exprimer sa pensée sous forme de symbole et d'emprunter celui-ci aux anciennes religions montre déjà que notre poète oriente sa pensée vers autre chose que la simple observation, puisque les mythes lui servent de moyen d'expression.
En second lieu il y a chez lui de l’ésotérisme. La doctrine qu'il enseigne, il la présente comme une initiation ?6), donnant à ceux qui la possèdent le privilège de la vérité, par opposition à la masse des mortels, qui n’en ont que l’apparence; et cela encore montre qu’il se rattache plus à l’orphisme ou au pythagorisme qu’à la pensée primitive des Ioniens.
Enfin et surtout, Parménide est un esprit absolu: il croit fortement à sa pensée, puisqu’il la présente comme la seule vraie et puisque toute autre conception est et ne peut être qu’une erreur. Il la donne même comme révélée, ne souffrant pas la moindre atténuation. Cette façon de croire à sa pensée est le propre de tout esprit mystique: le savant se contente de penser que ses idées sont justes.
Il y a donc chez lui du croyant, autant et plus que du philosophe. Mais nous y trouvons aussi une rigueur de dialectique et une capacité d’abstraction que nous n'avons pas rencontrées jusqu'ici. Les deux choses du reste ne sont pas aussi opposées qu’il pourrait sembler: on n'est croyant que parce qu’on s'attache à des idées plus qu’à des réalités, puisqu’au lieu de former ses idées d’après la réalité, c’est celle-ci que l’on voit à travers ses idées: et en s’attachant de cette façon à ses idées,
26) DiELs, Parm., p. 21.
on se met dans l’abstrait pour raisonner sur elles. C’est ainsi que Parménide conçoit ce qui est indépendamment de ce que cela est et bâtit sur cette idée fondamentale, par voie d’analyse et de déduction, tout le reste de sa doctrine.
C’est d’ailleurs parce qu'il sé place ainsi en dehors de toute réalité concrète que sa dialectique, loin d’être une difficulté pour sa foi, en est le soutien. Il croit à sa pensée parce qu’il s’enferme en elle et parce qu’il l’édifie suivant les besoins de son esprit plutôt que suivant la réalité extérieure 27). Si donc il y a chez lui de la croyance, au sens populaire du mot, on peut dire qu’il y a aussi une religion de la pensée, dont la base fondamentale est la certitude qu’il y trouve. Ce n’est pas vers le monde physique qu’il se tourne, comme avaient fait les Joniens; ce n’est pas non plus vers le monde moral, comme les Pythagoriciens, c’est vers sa pensée. Il l’a trouvée chargée de traditions et les a interprétées à sa façon; puis il s’est mis à construire, avec les matériaux dont il disposait, une demeure intérieure dans laquelle son esprit puisse se trouver satisfait. Alors il s’est senti en possession de la vérité et sur le chemin qui conduit vers elle, chemin dans lequel il voudrait, avec l’ardeur d’un prosélyte, entraîner tout homme qui pense. Quant à ce qui ne peut pas trouver place dans cet édifice, cé ne peut être pour lui que simple apparence ou affaire de mots.
Or quelle est en tout cela la place de la Justice? Parménide la présente tantôt comme la Vérité, — la
27) On peut remarquer en effet que le souci du kosmos, c’està-dire de l’organisation des choses, si fort chez les loniens, est absent chez lui. La Moira et l'Anankè ne sont plus que la nécessité pour l’esprit de penser d’une certaine façon. On peut juger par là jusqu’à quel point le procédé de la pensée est retourné.