‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 36 sur 53 · LA JUSTICE, LOI DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

LA JUSTICE, LOI DE L'ESPRIT

déesse qui enseigne — tantôt comme la Nécessité — celle qui tient l'être dans de fortes chaînes. -— Mais dans son esprit ces deux choses semblent n’en faire qu'une, parce que la Vérité est absolue et rigoureuse et que la Justice, par sa nature, nous nous en souvenons, est basée sur la vérité des choses. C’est même cette rigueur dans l'exactitude qui nous-a paru constituer le fond du tempérament intellectuel de Parménide.

Il en résulte que cette Justice-Vérité n'est plus seulement ici un objet posé devant l'esprit et dont l’intelligence cherche à formuler une définition précise. Sa fonction est toute différente: elle consiste à introduire dans le raisonnement la précision et la sévérité dialectiques qui ont conduit le poète - philosophe au monisme de l’être. Elle ne joue pas le rôle d’une catégorie, à travers laquelle on examinerait toutes choses pour discerner ce qui est juste de ce qui ne l’est pas. C’est aux procédés eux-mêmes de la pensée qu’elle s'applique, les soumettant ainsi à une « dure école logique » ?8), en les jugeant par rapport à leur vérité intrinsèque, plus exactement par rapport à la justesse de ses raisonnements. Bref, ce n’est pas une loi relative à la formation des choses, ce n’est pas un objet de pensée, c’est une règle ou une loi de cette pensée.

Ainsi nous voyons la notion de loi, avec son caractère de nécessité, se déplacer petit à petit, à partir des Ioniens jusqu'aux Eléates, en passant par les Pythagoriciens, et aller de la nature des choses à la nature du monde, puis à l’action morale, puis à la vie intellectuelle et enfin s’affirmer comme étant à la fois une loi des idées que pense l’esprit — loi des nombres, — et une règle de l'esprit quand il pense — loi de l’être ou prin-

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cipe de contradiction. — En même temps sa rigueur va en s’accentuant, car elle a été d’abord la réparation de ce qui se produisait contre elle, puis l’exactitude précise qui détermine tous les êtres et enfin la nécessité absolue de l’être. Mais en tout cela, elle est restée une fonction d’intellectualité, permettant à l’esprit humain d’organiser dans le cadre et par le moyen de ce légalisme l’ensemble de ses connaïssances, bien plus, de fonder par cette organisation ce qui était destiné à devenir plus tard la Science.

Sans doute la notion de Justice a pu ne pas avoir aux yeux de Parménide cet aspect d’Idée subsistant en elle-même et plus ou moins apparentée, soit avec l’Idée platonicienne, soit même avec l’Idée hégélienne, que nous semblons lui donner ici, puisqu'il ne l’a pas étudiée directement, puisqu'il ne nous en a donné aucune défipition explicite et puisque pour lui la question ne s’est pas posée de savoir quel rôle elle pouvait jouer dans sa pensée. Aussi bien nous la prenons telle qu’elle apparaît dans son oeuvre, en tant qu'elle en fait partie intégrante et en est un organe réel, non en tant qu’elle y a trouvé une expression définie. C’est précisément de ce point de vue que nous pouvons dire qu’elle existe chez lui, sinon comme la définition précise d’une notion explicite, du moins comme une fonction implicite, présente à titre de ressort interne du dynamisme de sa pensée et assurant le caractère de rigoureuse dialectique qui caractérise celle-ci.

C'est du reste ce qui fait la très forte unité de son système. Peut-être même y a-t-il là un progrès plus considérable qu’il ne semblerait au premier abord. Car cette unité toute dialectique, si ce n’est celle de la réalité, est celle de l’esprit; c’est par suite la force de l’activité

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