‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 37 sur 53 · LA JUSTICE, LOI DE LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE, LOI DE LA PENSÉE

scientifique qui va maintenant pouvoir se servir d'un instrument intellectuel de premier ordre. « Ce qui a accru la clarté, la rigueur, la beauté de la science grecque, de la mathématique grecque, ce qui a porté par suite ces qualités à leur plus haut degré de puissance, c'est l’esprit éléatique » 2). De plus, puisque l’on réussit mieux à trouver l’unité de la pensée quand on la cherche dans l’esprit que quand on veut la trouver dans les choses, l'effort de cette pensée se trouve lui-même magnifié, on pourrait presque dire divinisé, tant parce qu’il écarte toutes les idées fausses de l'opinion que parce qu'il conduit à la vérité dans toute la pureté de «sa forme bien arrondie ». « Ce n'est pas un mauvais destin qui l’a conduit sur cette route, si loin qu’elle soit du sentier des hommes, c’est la Justice et la Vérité ». Peutêtre cet amour de la Vérité au delà de toutes les opinions des mortels, par lequel il la met plus loin que toutes les apparences, est-il ce qu’il y a eu de plus grand dans l’oeuvre de Parménide.

Nous sommes alors en pleine philosophie; et si l’on y trouve une « mystique de la raison » 3%), une telle mystique n’est autre que la foi en la science, sans laquelle la philosophie ne serait qu’un jeu de mots ou de concepts. Ainsi il arrive jusqu’à l’être, qu'il identifie avec la pensée, si bien qu'il unit ce que nous appelons aujourd’hui la logique et la métaphysique par des liens si forts qu'aucune philosophie ne pourra désormais se placer en dehors de la technique dialectique dont il a été l’initiateur. Lui-même du reste y a trouvé la satisfaction que donnent les sciences exactes: le parfait accord de la pensée avec elle-même. Sans doute il y a alors

29) REY, p. 180.

30) REy, p. 181.

ce danger pour la pensée de s’enfermer en elle-même et de prendre l’exact pour le vrai, la technique philosophique pour la possession de la vérité. Maïs il ne faut pas reprocher à Parménide les abus possibles de son oeuvre; et il reste que le gros progrès qu’il a réalisé fut justement de donner un tel outil au moment où il était le plus nécessaire.

En un mot, sa conception de l’univers n’a peut-être pas été plus riche que celle de ses prédécesseurs; mais l’activité de pensée par laquelle on pourra désormais bâtir und nouvelle Weltanschauung, ou au besoin critiquer celles du passé, y a gagné une possession d’ellemême beaucoup plus forte. Ce n’est plus seulement à voir la Justice qui est dans le monde, ou à y mettre celle que l'on conçoit, que la pensée désormais s’appliquera, mais à mettre de la justesse en elle-même. Il suffira que ceux qui viendront après Parménide apportent la souplesse qui lui a manqué.

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