‹ L'idée de justice: dans la conception de l'univers chez les premiers philosophes grecs: de Thalès à HéracliteChapitre 39 sur 53 · ASPECT GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

ASPECT GÉNÉRAL

Aïnsi les idées sont vues en tant qu’elles s'opposent à d’autres idées, non en tant qu’analysées en elles-mêmes. De plus cette opposition existe plus généralement entre le vrai et le faux, de telle façon que la vérité des opinions s'allie avec la véracité des dires et inversement. Il y a d’ailleurs lutte entre la vérité et le mensonge et la Justice finit toujours par donner la victoire à la prernière.

2) En second lieu cette Justice réclame cette opposition, parce que la Discorde est loi des choses ?). Et elle s’identifie, ainsi que chez Parménide, avec la Nécessité, puisque c’est elle qui assure la rigoureuse régularité de la vie cosmique.

3) Enfin cette opposition est purement humaine, puisqu'il y a un ordre de choses — il l’appelle Dieu — dans lequel disparaît tout ce qui n’est pas juste. On peut donc concevoir une sorte de réalité absolue — analogue peut-être à l’Etre des Eléates — dominant la vie pratique de l’homme, laquelle contient le mal ou l'erreur.

Par conséquent la Justice semble être un absolu, qui ne se réalise en fait que d’une manière relative, mais qui dans cette relativité elle-même trouve le moyen d’affermir sa consistance, pour ne pas dire son absoluité; et c'est en tant que telle qu’elle est vérité.

Mais il n’y a là qu’une vue très générale. Il importe d'y regarder de plus près.

Une première remarque s'impose. Héraclite en effet nous parle d’un absolu, ainsi que l’avait fait Parménide; et ce qui est chez lui cet absolu tient une place impor-

7) ct. le fr. 8 cité plus loin.

s0 HERACGLITE

tante dans sa doctrine, Cependant il ne l'appelle pas « ce qui est », il l'appelle le Logos,

Quand ce n'est pas moi, mais le Logos qu'on écoute, il est sage de reconnaître que tout est un S).

Mais il en parle surtout dans le fr, 1, placé vraisemblablement au début de son livre ?):

Du Logos qui suit 10), les hommes toujours 11) deviennent inintelligents, avant de l'entendre et quand ils l'entendent pour ia première fois, Bien que tout arrive suivant le Logos, ils ressemblent à des ignorants; et pourtant ils ont connu les idées et les faits, tels que je les expose, expliquant chaque chose suivant sa nature et montrant comment elle est, Quant aux autres hommes 12), tout ce qu'ils l'ont étant éveillés leur échappe autant qu'ils oublient ce qu'ils font en dormant 1),

S) Fr, 50, Cf, Gonput, p, 72 et Nes, Q, H,, p, 376, Losw (Parm, und Her., p. 366) lit dogma à la place de Logos, Le sens serait: il faut, pour dire que tout est un, écouter, mon pas moi, mais un dogma et Héraclite voudrait s'élever contre la doctrine de l'Un de Parménide, Mais cette idée de l'Unité est de celle qu'admet Héraclitet: S'il avait voulu critiquer Parménide sur ce point, il aurait précisé en quel sens il parle de l'Unité, Cf, ZELLER, pe 840, n, 3 et p, 845,

9) Cf. Anisromr, Rhet, III 5 1047 b 14; D, V, 19 À, L; CR CAPELLE, F, H,, p, 203,

10) Littéralement: « du logos étant celui-ci », Cette traduetion a été critiquée par CaAPELLR (Hermes, 1994, p, 190-191), mais admise par Dis, à l'avis duquel nous nous rangeons,

11) Le « toujours » fait ici l'objet d'une grosse difficulté, D'abord il n'existe pas dans Sexrus qui donne: « Le Logos qui est, les hommes ne le comprennent pas \, De plus faut-il le rattacher à ce qui suit où à ce qui précède? Dans le second eas nous aurions: & De la doctrine de l'être qui est toujours » idée qui conviendrait mieux À Parménide qu'à Héruclite, et si le fr, 30 parle d'une éternité, c'est de celle du monde, non de celle de l'être (contre Carktin, Hermès, 19924, p, 201), En le rattachant à ce qui suit, comme nous le faisons, nous mettons, il est vrai, un hiatus, mais ce hiatus n'est pas rare chez Héraclite (ef, fr, 18, 23, 71, 99, 114), De plus ce qui suit en est l'explication, Enfin il n'est pas sûr, vu l'idée exprimée ici, qu'il eût fallu « jamais » à la place de « toujours ÿ et « sont » À la place de « deviennent », l'idée « inintelligents » ayant dans l'esprit d'Héraclite un sens positif, et cette inintelligence étant ce qui se produit à l’expose de sa doctrine, non un état permanent,

12) C'est-à-dire vraisemblablement ceux qui n'ont pas connu lu doctrine d'Héracelite,

13) Ginnenr place ici le fr, 44: & Entendant sans comprendre, ils ressemblent à des sourds, Le proverbe dit d'eux: Présents, Üs sont absents, »

LE LOGOS gt

Il s’agit donc, semble-t-il, d’une doctrine que personne ne comprend, mais qui pourtant est la plus conforme à la nature des choses. Ne serait-ce 1) pas la propre théorie d’'Héraclite 15) ? On pourrait alors traduire à peu près ainsi: Voici une doctrine sur les choses; les hommes l’ignorent totalement et même si on la leur expose, ils ne la comprennent pas. Pourtant elle exprime tout, et tout le monde pourrait s’en rendre compte. L’Ephésien mettrait ainsi en opposition la science inconnue et incomprise de la multitude 16) et les opinions les plus communément reçues, ainsi du reste que l’avait fait Parménide. Seulement cette opposition prend chez lui un autre caractère.

Il souligne, lui aussi, il est vrai, combien il est nécessaire de se défier du témoignage des sens !7), surtout lorsqu'ils ne font que rapporter les idées reçues 18),

14) Suivant l'interprétation de BURNET (p. 148, n. 4) et de ReYé(p..315/°n112)7

15) Peut-être est-ce dans le sens de théorie appartenant à quelqu'un qu’il faut comprendre le mot Logos dans le fr. 39: « À Priène vivait Bias, fils de Teutamés, dont le logos est plus grand (ou plus riche) que celui des autres», et le fr. 108 «De tous ceux dont j'ai entendu le logos, aucun n’est arrivé à comprendre que la sagesse est en dehors de tout. »

16) Cf. fr. 17: « Beaucoup à qui se présentent ces choses ne les comprennent pas, et les apprenant, ils ne les connaissent pas »; fr. 19: « Ils ne savent ni écouter, ni parler »; fr. 97: « Car les chiens aboïient à ce qu’ils ne connaissent pas »; fr. 104 « Car quel est leur espril ou leur intelligence? Ils écoutent les chanteurs des peuples et se servent des maîtres du vulgaire, ne voyant pas que le grand nombre est le mal, le petit nombre est le bien ». Il explique du reste cette incompréhension par la difficulté d'aller au fond des choses. « Ceux qui cherchent de l'or remuent beaucoup de terre et trouvent peu de chose» (fr. 22). Voir encore le fr. 9: « Les ânes choisissent la paille plutôt que l'or ».

17) Fr. 107: « Les yeux sont de mauvais témoins pour l’'homme ainsi que les oreilles de ceux qui ont des âmes de barbares ». Sans doute cette dernière expression désigne ceux qui ne le comprennent pas et qu'il ne comprend pas. Cf. ZELLER, p. 901, 1.9,

18) Fr. 101 a: « Les yeux sont des témoins plus exacts que les oreilles. » Ailleurs (fr. 55) il déclare que « ce dont il y a vue,

pour n’accepter que la raison. Il semble alors que cette raison soit identifiée au Logos, de telle sorte que sa façon de comprendre serait à ses yeux la seule possible ou la seule rationnelle: son Logos, c’est le vrai Logos. Mais quelle en est la nature?

Nous pouvons d’abord en savoir quil est le propre de l’âme!), qu’il s’augmente lui-même, que la pensée est commune à tous 2), ce qui donne à penser que ce Logos ne serait pas autre chose que l'intelligence humaine et que celle-ci se trouverait forcément et naturellement identique à la raison des choses. Nous restons donc toujours dans le courant de la pensée parménidéenne: la foi absolue en la valeur de la pensée. Mais l'Eléate s’attachait à la raison en tant que raison; Héraclite au contraire conçoit cette raison comme la connaissance des choses: au lieu d’adapter la réalité à notre esprit, il sent, peut-être assez confusément, qu’il faut plier l’esprit aux choses 21), pour trouver en elles, plus qu’en soi, cette raison, ce Logos. Car la plupart des

audition, science, je le préfère »; mais sans doute il veut parler ici de la connaissance directe par opposition aux idées reçues. Aussi méprise-t-il fortement les opinions des hommes. € L'homme paresseux aime à s’effrayer de toute raison » (fr. 87); « l'esprit humain n'a pas de jugement, c’est l'esprit divin qui le possède » (fr. 78).

19) Fr. 115: « Le Logos est le propre de l'âme, s’augmentant

lui-même », ce qui signifie sans doute: plus l’on raisonne et. plus on apprend à raisonner. |

20) Fr. 113. Voir encore le fr. 72: « Ce par quoi les hommes sont le plus en rapport, le Logos, qui gouverne toutes choses, c'est par cela qu'ils diffèrent, et ce qu’ils rencontrent chaque jour leur paraît étranger », ce qui signifie sans doute que la raison est ce par quoi les hommes pourraient le mieux être d'accord, parce qu’elle est la même chez tous. Mais « la plupart vivent comme s'ils avaient une intelligence propre » (fr. 2).

21) C’est pourquoi « il faut que les hommes sages soient connaisseurs de beaucoup de choses » (fr. 35), idée qui s’accorde assez mal avec la critique de lérudition chez Pythagore, Hésiode et Xénophane (fr. 40). Mais sans doute il a voulu souligner l’insuffisance de l’érudition, tout en reconnaissant sa nécessité,

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